GUIZOT
— c Un homme tel que vous ne peut voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté entière, non seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais de prêcher hautement contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires. Vous
Est-il bien nécessaire de répondra à de pareilles niaiseries et do s'arrêter à de si puériles billevesées? Et d'abord, être internationaliste n'entraîne en rien lanégation de Pidée de Patrie. Pas plus qu'on n'oserait reprocher à J. Simon et à M. Frédéric Passy de renier la patrie, on ne peut le faire au parti socialiste. Ces Messieurs pourtant ont fondé une vaste association sous le nom de Ligue de ta Paioo. Et voyez Tétrangeté des choses, quand le parti socialiste de-
n'y serez pas seul, tous aurez des compagnons et des disciples. Vous pourriez y établir une chaire, qui serait la chaire de la vérité. Votre bibliothèque se transporterait par eau et il n'y aurait pas quatre heures de chemin par terre.Enfin tous quitteriez l'esclavage pour la liberté. Je ne conçois pas comment un cœur sensible et un esprit juste, peut habiter le pays des singes devenus tigres. — Lettre de Voltaireà Diderot. — G*est de cette lettre qu'Arsène Houssaye dit : « c'est l'éloquence de l'esprit qui part du cœur. On dirait Platon parlant à Socrate. f
L'ennsmi vient sur l'entrefaite
— Fuyons dit alors le vieillard,
— Pourquoi? répondit le paillard.
Md fera-t-on porter double bât, double chatge?
~- Non pas, dit le vieillard qui prit d'abord le large,
— Et que m'importe donô, dit l'âne, â qui je sois? Sauvez-vous et me laissez paître.
(La Fontaine, Le Vieillard et Vâne.)
Nation! mot pompeux pour dire Barbarie^ L'amour s'arrète-t-il où s'arrêtent vos pas?
Déchireic ces drapeaux ; une autre voix nous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fratornité n'en a pas
(Â. Dfi LAMARTIlfa)*
mande une législation'înternationale du travail, pour pouvoir, par cette unité de règle, détruire la concurrence et le marchandage désastreux pour les ouvriers de chaque nation, on lui crie raca, on Tinsulte, on l'injurie. N'est-ce pas pourtant préparer plus sûrement la paix, en détruisant les ferments de discorde entre les peuples; en faisant disparaître ce conflit d'intérêts, cette lutte de tarifs, cette baisse de prix de maind'œuvre qui, sur nos frontières entr'autres, entretiennent tant de haines entre les travailleurs français et étrangers?
Et beaucoup plus sûrement certes qu'en ces parloltes semi-parlementaires et dans ces banquets, où quelques hommes, d'idées généreuses snns doute, palabrent verbeusement dans différentes langues.
Que deviendra-t-il du grand remède que cette Babel a enfanté, l'arbitrage ?
Nous voyons chaque jour en petit, dans les mouvements grévistes, comment les employeurs et les exploiteurs tout-puissants respectent, ou même seulement acceptent, ce moyen pourtant édicté dans la loi. Que sera-ce donc s^il faut empêcher l'action des nations plus fortes voulant opprimer la voisine? On sait combien facilement les forts se liguent entre eux pour asservir les faibles. G*est la loi fatale de ce que certains économistes appellent galamment t « la lutte
pour la vie > et qu'insoucieux, ils regardent en disant :« Laissez faire, laissez passer. »
D'ailleurs on ne saurait nier que la connaissance des faits sociaux dansleur genèse, leur développement, leurs conséquences, leurs répercussions, soit une science au même titre que les autres. Et le propre même de la science, c'est de se trouver à l'étroit dans toutes les barrières et de se répandre sur le monde entier.
N'en est-il pas ainsi pour toutes les brandies de la littérature et de l'art, et même pour certains services gouvernementaux ?
Nous avons des associations, des congrès internationaux d'hygiène, de littérature, pourj l'avancement des sciences, etc. etc; des expositions, des conventions internationales.
On comprend chaque jour davantage que la parcelle de vérité découverte est du domaine de l'humanité, et ne saurait rester la propriété de quelqu'un : homme ou nation.
C'est ainsi qu'à différentes époques, grâce à cette espèce d'adoption — de naturalisation, devrais-je dire, — des génies d'un autre peuple ou d'une autre race, le patrimoine de chacun s'est enrichi, et qu'un fonds de morale et 'd'idées générales a pu devenir commun aux hommes.
Mais comment expliquer qu'on reproche avec tant d'horreur son internationalisme au parti
socialiste, et qu'on accepte sans protester celui des prêtres et des financiers ?
Si du temps de Vespasien déjà l'argent n* avait pas d'odeur, il est certain que c'est de lui, surtout, qu'on peut dire aujourd'hui qu'il n'a pas de patrie.
Le cosmopolitisme financier est tout puissant, si puissant même qu'à la tête des services les plus importants de notre pays, nous trouvons des étrangers, souvent des ennemis, dont tous les efforts tendent à diminuer notre puissance commerciale ou défensive au bénéfice de leur nation.
Et pourtant comme les plus acharnés à décrier et à nier notre patriotisme, les soutiennent, et avec quelle énergie; quelles superbes paraphrases leur consacrent les économistes et les jouisseurs de notre temps !
Pas plus que celle de Pargent, l'internationale des prêtres ne peut se réclamer d'une patrie.
Avant la loi, avant le gouvernement, avant Pamour des parents, avant la fraternité des concitoyens, le prêtre doit faire passer l'observation de la loi du Pape. Du Pape seul dépend sa doctrine, sa morale, sa conscience; séculiers ou irréguliers, laïcs ou clercs, tous les catholiques obéissent au même mot
d'ordre et doivent subir la même domination (1).
Ceux, qui tout-à-rheure se prévalaient si haut de la tradition de la Révolution, oublient volontairement que les prêtres firent se soulever contre elle les Chouans et les Vendéens, que la Contre-Révolution ne recula pas à emprunter à l'étranger son or et ses armes, pas plus qu'à falsifier et altérer notre papier-monnaie pour l'avilir et atteindre le crédit de la République, mais encore qu'elle tâcha de lui ouvrir nos ports. Qui donc parmi nos pères et nos grands-pères à pu oublier la joie insolente et bassement déshonorée des réacteurs, à l'entrée de l'étranger sur le territoire ? (2)
(1) G'eit ce que lei 600 prêtres, convoqués en congrès à Reims par Tabbé Lemire, viennent de proclamer. Nous sommes loin de l'opinion de Bossuet : a II serait à souhaiter que l'on bannît des écoles chrétiennes l'opinion nouvelle et inouïe aux douze premiers siècles, qui enseigne que les évêques reçoivent leurs juridictions du pape . 1. -^ Bo:d8UKT. Défense de la déclaration du clergé de France.
(2) c II y eut plus d'une extravagance, plus d'une honte dans cette triste journée du 31 avril; on vit les femmes d'un certain monde prodiguer les bravos, les soins, les caresses aux soldats alliés, tandis que nos malheureux blessés de la veilld, repoussés des ambulances et des hôpitaux faute de place^ expiraient, sans secours, dans les rues et dans les chemins. Quelques-unes de ces femmes, vers le boulevard de la Madeleine^ se précipitèrent au milieu du groupe qui accompagnait l'empereur de Russie et
Et cependant on nous injurie alors que, chaque année, on inscrit pour le clergé de nombreux naillions au budget.
Du reste, c'est folie de s'attarder seulement un instant à ces allégations encore plus bêtes qu'elles ne sont de mauvaise foi.
Feiadr© de confondre cosmopolitisme avec internationalisme est une finesse cousue de fil blanc qui m peut tromper personne, Plus que tous nous aimons notre pays, car tou§i les efforts de nos énergies et de nos intelligences tendent à assurer chaque jour davantage son bonheur.
Mais R*ensuit-il de ce que nous aimons notre pays, que nous ne puissions concevoir une affection réciproque pour les autres nations? (1)
lé roi de Prusse, poussant des eris de joie et s'efforçant de sai sir les mains des deux monarques ; d'autres plus retenues je* t^ant, S0U9 les pieds des eheiraux de ces prii^ces et de leurs ÇônérauX| les l)ou(|[uets 4^ myrte et de laurier dont elles s*étalent parées. )
« L'élégante et belle comtesse Edmond de Périgord (depuis duchesse de Dine); nièce de M. de Talleyrand, se promena, dans la soirée, assise à cheval derrière un cosaque. Les fille$ perdues, le^iy ne parurent nulle part ; les saturnales de la rue et de la place publique, ce jour-là, appartiennent aux dames riches et titrées, ». — Vaulabelle. ffist, des deux Restaurations,
(1). Il est triste que pour être bon patriote, on soit l'ennemi i^ ffHito des hommes- (Volt^iab. Dictionnaire philosophigu^]
C'est cependant cela seul qui peut assurer rharmonie dans riiumanité , et , pour jouir des bienfaits de la paix, nous ne croyons pas quMl soit bon de faire œuvre de baine et de guerre.
Avec la disparition de la bourgeoisie égoïste et oppressive, l'homme ne peut plus rester l'ennemi deTbomme. La loi du vieux monde capitaliste : homo homini lupus doit-ètre décrétée d'infamie.
La Fraternité universelle qu'atteste la démocratie, indique plus nettement la grandeur de son rôle.
Curieuse remarque: Chaque année des congrès internationaux sur le régime pénitentiaire ont lieu dans différentes capitales, auxquels prennent part les délégués du gouvernement.
Serait-il donc seulement criminel d'agir de même pour assurer la liberté ?
Je connais bien Tinternationalisme funeste, mais celui-là, les dirigeants le trouvent excellent. Chaque cinq ans, à Francfort, a lieu la grande réunion des financiers Israélites : là, se trament les affaires louches, se nouent les intrigues frauduleuses, se décident les krachs profitables à la haute banque. A ceux-là on ne dit rien.
Tout est permis à Sa Majesté l'argent.
Ne creusons par trop ces illogismes; assez de rancœurs et de dégoûts nous montent au cœur,
do ce qiû est patent et avéré, pour n'aller pas encore fouiller ces bas-fonds.
Mais voici la plus grosse objection, celle qui frappe le plus et retient davantage certains hommes, peut-être enclins à marcher avec nous.
« Les Démocraties sont ingrates et soupçonneuses. Supposez la Révolution faite et ceux qui l'auront préparée, qui en auront assuré Tévénement ne seront plus bons à rien; le peuple — comme il l'a fait pour tant d'autres — les rejettera de sa communion.
<k Alors que se passe-t-il ? Les hommes d'études de bon sens, d'expérience sont dépassés par la foule. La masse des basses envies, des rancunes inavouées, des espérances irraisonnées, des désirs comprimés se rue à lacurée.
« Rien n'est plus de ce qu'on avait rêvé de grand, de stable, de généreux. C'est la période des revanches, et, petit à petit, celles-ci se tassant et se contentant par le fait de leur existence, sont entraînées fatalement à reproduira les faits anciens. C'est « l'ôte-toi de là que je m'y mette » qui remplace toutes les doctrines. Et en fin de compte, il ne reste plus qu'un changement de personnes^
c Une classe en a remplacé une autre. Le lendemain la lutte reprend aussi âpre. Ler cinquième état se forme et ainsi de suite. C'est l'éternel recommencement, la perpétuelle bataille des intérêts satisfaits contre les appétits inassouvis.
€ Et notez qu'à son tour la cause de ces derniers devient aussi juste que le fut celle des triomphateurs.
€ Et pire encore ; s'il faut admettre qu'une partie de la population ait assez d'intelligence, de connaissances et de raison pour vouloir établir le monde nouveau sur les règles de la Justice et de la philosophie des systèmes, il y a derrière elle toute une tourbe immense d'inconscients, d'ignorants, d'indignes, de criminels même, qui se lanceront plus âpres et plus violents aux solutions extrêmes.
« Cette armée du mal, que l'organisation mauvaise et inepte de notre société a grandie, profitera des troubles inévitables du lendemain des révolutions, pour faire sa trouée et prendre sa place. >
t C'est la petite et la grande truanderie, la « sainte canaille, la vraie, celle qui croupit a dans l'ignorance, le crime et la misère, et qui « semble expier les joies et les vertus des heut reux de ce monde par tous les vices et les a maux dont elle est chargée, qui entre en ligne.
c Et comme les préjugés ne la retiennent « point : comme elle a rompu avec tout sent « iment humain, que l'habitude de la lutte con- « tinuelle la rend forte et énergique:, comme elle « a au cœur l'instinct des féroces vindictes, c qu^elle atrainélongtemps leboulet]de sahonte, a de ses souffrances et de ses misères, elle cla- < mera plus haut ses revendications et exigera c plus terribles ses représailles » (1).
Hélas! cela est vrai: mais cette terrifiante cohue de malheureux dont la monstrueuse oppression sociale et les dures misères imméritées ont fait des révoltés sans cœur et presque sans conscience, sont des hommes pourtant.
Leur crime est fait du crime social.
La responsabilité ne leur incombe pas pleine et entière ; elle est faite de toutes les souffrances et de toutes les douleurs de Phumanité, et aussi de cette néfaste perversion des mœurs qui considère comme juste et bon tout ce qui vient du pouvoir et de la fortune.
Car dans notre société, plus barbare cent fois que la barbarie antique, la richesse est une circonstance atténuante.
Lorsque dans ces grands bazars de nouveautés, deux femmes dérobent un objet à l'étalagé, celle qui est pauvre sera traduite en justice ;
(1). H. Castillb.
celle à laquelle tout sourit, position et revenus devient une kleptomane. La première est une coupable (1), la seconde seulement une détraquée; pour Tune la prison, pour l'autre, au contraire, des égards; pour celle-ci le panier à salade et le dépôt; pour l'autre, le coupé la ramenant aux joies de son intérieur et de son luxe.
Certes, il ne nous viendra jamais à la pensée de trouver une raison justificative au vol ou au crime en soi; mais combien les terribles conditions de la vie de certains, les charges qui les accablent, les injustes déboires sans cesse renaissants, les justes besoins jamais contentés, leur donnent d'excuses et d'atténuations!
Quandje vois passer dans une rue une malheureuse au teint plombé, tiré par la fatigue, les yeux cernés et caves, la poitrine rentrée, la démarche chancelante, tenant entre ses bras un enfant chétif et malingre bramant la faim qu'un sein desséché par la phtisie ne peut
(i) Bien peu coupable, si l'on accepte l'opinion des membres du congrès d'Anthropologie criminelle (1894-96); la responsabilité doit plutôt remonter au patron.
c Les grands magasins, a dit le docteur Lacassagne, sont les véritables provocateurs des vols spéciaux. Ils constituent un danger pour les personnes faibles ou maladives. Beaucoup de femmes qui ne voleraient pas ailleurs, se trouvent là ensorcelées, saisies et excitées à prendre. C'est la tentation véritablement diabolique. »
plus assouvir, je pense malgré moi à ce bourgeois rubicond et gras « latamque trahens ingloriusalvum».
Et quand on réfléchit que c'est le dévouement actif, l'énergie de sacrifices des premiers qui ont fait la jouissance du second, qui ne se sentirait ému, plein d'indulgence et de compassion ?
Quand « la grande populace et la sainte ca- « naille se ruaient à l'immortalité », certes personne n'eût osé dire qu'elles récolteraient plus d'injustice encore et plus d'amertume.
Il faut bien le reconnaître et le dire très haut, la Révolution fut la résultante du sacrifice des petits et des humbles; mais, pendant qu'enivrés d'idéal ils donnaient sans compter leur sang et leur vie, la bourgeoisie, dans son égoïsme pratique, profitait de leurs victoires pour asseoir sa domination et substituer, plus mesquine et plus étroite, son oppression à celle des nobles.
Et puis, pour échapper de plus en plus aux responsabilités personnelles^ elle abdiquait sou action individuelle pour créer l'industrialisme et le capitalisme modernes. L'anonymat, tyran sans entrailles et sourd à toutes plaintes, devenait le maître absolu.
Nous avons dit la fatalité criminelle du chiffre qui n'a plus rien de commun avec l'humanité.
Qui donc fit naître ces nouveaux barbares dont la présence et les clameurs, aux jours des revendications, font trembler les timides?
Et c'est parce qu'ils sont en quelque sorte le produit malsain de r^rganisation économique, qu'ils ne peuvent être repoussés impitoyablement, et pour toujours condamnés. Quand luira le grand soleil de la Justice, leurs crimes, leurs vices et leurs défauts, mis dans la balance, pèseront bien peu devant les crimes, les vices et les défauts de la société, (1)
Frères égarés et coupables, ils n'en font pas moins partie de la famille, et si leurs droits
(1) Dans beaucoup de pays on attribue la pauvreté et la misère à la conso mmation croissante et exagérée de l'eau-de-vie : c'est là une erreur. L'usage de l'eau de vie n'est pas la cause mais l'effet de la misère. C'est une exception à la règle quand un homme bien nourri devient buveur d'eau-de-vie. Mais lorsque l'ouvrier gagne n^oins par son travail qu'il ne lui faut pour se procurer la quantité d'aliments nécessaire à son entretien, un besoin impérieux, inexorable, le force à recourir à l'eau-de-Yie. Comment veut-on qu'il travaille si l'insuffisance de sa nourriture lui enlève tous les jours une certaine quantité de force? L'eau-de-vie, par son action sur les nerfs, lui permet de réparer aux dépens de son corps, les forces qui lui manquent, de dépenser aujourd'hui ce qui, dans l'ordre des choses, ne devrait s'employer que demain. C'est comme une lettre de change tirée sur sa santé et qu'il lui faut toujours renouveler, ne pouvant l'acquitter faute de ressources. Il consume son capital au lieu des intérêts ; de là inévitablement la banqueroute de son corps . (LiKBiQ, Lettres sur la Ghimiù,)
méconnas» leur conscience étouffée par Faffreuse étreinte de misère les ont conduits au mal, il leur faut pardonner, car le plus souvent ils ne savent ce qu'ils font. Que la Révolution donc leur tienne ses portes grandes ouvertes, qu'elle leur montre, rayonnant de sereine bonté, son idéal d'égalité et de respect du droit de chacun;' qu'elle leur fasse entendre les paroles de salut: c Rien n'est plus des iniquités passées ; retrempez vous aux eaux vivifiantes du nouveau Jourdain ; élevez vos cœurs et vos âmes dans la communion des vertus de l'ordre nouveau; le baptême de la victoire dernière a effacé les tares antérieures, vivez pour le bien, dans l'effusion d'amour et de fraternité qui désormais seront la règle de l'humanité. >
Parmi les éclairs du Sinaï, Jehovah, édictant ses ordres, masquait sa toute-puissance au milieu des nuages, pour ne pas éblouir leshumains, et sa parole ne leur parvenait que répétée par un homme. Plus grand, plus saint, moins mystérieux le verbe socialiste s'adresse directement à tous et se fait comprendre de tous. Sa conception est dans l'humanité elle-même. Ses fulgurances ravissent les regards des hommes, ses espérances élèvent jusqu'au sublime leur cœur. Rien ne saurait résister, et les méchants eux-mêmes s'abimeront dans une extase de rénovation et de retour au bien.
Ce qui fera la -grandeur de la Révolution sociale, c'est qu'elle sera la grande oublieuse, proclamant Tamnistie du passé, célébrant le grand jubilé. Le symbolique niveau qu'elle veut promener sur le monde n'a pas pour rôle d'abaisser, mais au contraire d'élever jusqu'au droit tous ceux que les absurdes et malfaisantes institutions tenaient courbés, accroupis ou vautrés dans la boue ou la honte (1).
La populace, la canaille sont des termes sans signification dans un monde régénéré, où toutes les classes disparaissent devant le triomphe du peuple, du peuple seul, dans la possession souveraine de l'égalité et du droit.
Ainsi donc, vous les jeunes, qui demain serez les forts, armés que vous êtes des saines convictions et des réconfortantes espérances, n'écoutez pas les trembleurs. Leur crainte n'est faite que d'égoïsme et d'ambition.
Il faut que vous le sachiez bien : ce n'est pas à la victoire dont vous jouirez vous-mêmes que
(1). € N'oul)licz jamais que, lorsqu'on veut créer une plaine, ce n'est pas seulement les montagnes qu'on abaisse, mais les vallées qu'on élève, » Constituante. Adresse aux habitants des campagnes. 1790.
Ton vous appelle, c'est au sacrifice. Et cela rend d'autant plus glorieuse votre action, qu'elle est désintéressée et consciente de son dévouement.
Oui, au lendemain de la victoire, les démomocraties seront soupçonneuses, défiantes et ingrates. Mais, c'est là peut-être la sauvegarde nécessaire. S'il en était autrement, la personnalité d'un ou de plusieurs hommes s'imposerait par les services rendus, et reconstituerait une espèce d'élite — n'entendions-nous pas parler dernièrement d'une aristocratie républicaine ?
Puis ces hommes ainsi vénérés, toujours appelés et écoutés, arrivent fatalement au jour où l'idéal qu'ils s'étaient donné est atteint ; et alors ils croient l'heure du repos arrivée et ne peuvent pas concevoir que l'on veuille encorb progresser et agir. Leur évolution cérébrale n'est pas en rapport avec le développement intellectuel des masses.
Ils ne profitent que de leur scien je propre, tandis que par le fait même de la communauté étroite qui relie entre eux tous les cerveaux du peuple, celui-ci ablote et fait siennes toutes les vérités que démontre, la marche du temps.
La conscience de l'homme ne se modifie et ne s'agrandit que selon les capacités de son esprit ou de son cœur, la conscience de la col-
activité au contraire profite des efforts et des découvertes de tous.
Et d'un autre côté, combien qui voyant s'approcher la réalisation des rêves de leur jeunesse, regardent en arrière et sont effrayés de Téchéance, en songeant à la puissance qu'il fallut déployeraux jours des combats. Ils s'arrêtent alors, étonnés, tremblant d'apercevoir ce qu'il y aura derrière ce but.
Moïse mourut avant d'entrer dans la terre promise qull put à peine entrevoir.
Symbolique image. Peu d'hommes sont appelés à entrer dans la terre promise; et ceux qui le pourront faire verront se développer devant eux une longue route; car dans le progrès jamais ne se peut atteindre la limite.
Que serait, d'autre part, l'humanité, si un jour elle arrivait au but dernier ? Elle n'aurait plus qu'à mourir. Le mouvement seul fait la vie. Le repos c'est Fanti-nature, c'est la mort; non cette mort active de l'homme qui n'est qu'une métamorphose de ses parties constitutives, mais la mort absolue dans le froid du néant.
Ne maudissez pas l'inconstance ou la versatilité jies foules, puisqu'elles sont une garantie de durée pour les conquêtes faites et qu'elles assurent la progression infinie vers le bien absolu.
Et ne vous sentez-vous pas plus fort par cette conception de donner tout ce qu'il y a en vous pour le bonheur commun ? Ne voyez-vous pas combien admirable et grandiose est cette abnégation de soi-même ?
Après le labeur utile et la lutte sainte, s'abîmer dans la communion générale du peuple, n'est-ce pas déjà la plus superbe réalisation de ridée inspiratrice?
Aussi que les barbares viennent, que la tourbe dolente menace de vous écraser, qu'importe ! Ouvrez toutes grandes les barrières. Il y a place pour tous. Que vos cœurs se fassent humbles et pitoyables pour ceux-là qui furent les criminels, les malfaiteurs d'hier.
C'est l'acte de foi nécessaire en la superbe puissance moralisatrice de la Révolution. Par là vous affirmez qu'avec elle tout doit s'améliorer, que le mal ne peut plus subsister sous son égide pacifique et fraternelle. (1)
C'est la démonstration absolue de la vérité des doctrines. Quelles puériles craintes peuvent arrêter, quand cet exemple donnera la confiance aux aigris^ aux douteurs, aux incroyants ?
Haut les cœurs I Les grandes causes ne sont pas utilement servies par les ambitieuses pen-
(1). Le mal, c'est la douleur des autres. (Ch. Richet. Revue scientifique.
scos. Seul l'esprit de sacrifice et de dévouement les anoblit assez pour inspirer à tous le respect.
Est-ce bien réellement, d'ailleurs, le sacrifice ? Dans l'évolution normale, les hommes doivent devenir do plus en plus égaux, mais ils doivent aussi devenir meilleurs ; et c'est avoir presque atteint ce but supérieur que ne pas vouloir garder d'autre souvenir des services rendus, sinon cette annihilation sub.lime de son être dans Tamour de l'humanité.
Faut-il donc faire disparaître vos individualités pensantes et agissantes ? Il serait monstrueux de le vouloir et seulement de le penser.
Mais de même que dans la machine, la bielle, l'excentrique ou le robinet ne sauraient avoir de suprématie ou de mérites particuliers parce qu'ils sont tous, à différents titres, utiles à son fonctionnement, de môme quelle que soit la vigueur de l'individu, l'étendue de son intellectualité, la grandeur de son concept, la puissance de son talent, le rayonnement de son génie, il ne saurait se prévaloir de ses qualités. Utiles, nécessaires au développement, elles ne le sont pas plus que la moindre parcelle d'activité qu'un autre apporte dans la vie sociale.
« Chaque homme — a dit Pline — a en lui « une idée qui est comme le complémentaire < d'un autre >. Que cela rabaisse les orgueils!
Sans ce rien, que Tidiot lui-même porte en lui, la pensée du génie pourrait n'être pas complète. Tous servent à tous et à chacun. Chacun a pour devoir de servir à tous. Entre deux êtres dont l'action est également nécessaire qui peut commander, qui sera le maître?
Quel que soit l'apport, tous deux ne sont que les serviteurs d'une même cause.
11 faut bien dire aussi que dans la besogne accomplie, nul n'est plus méritant que l'autre.
De quoi s'agit-il en effet? De faire son devoir.
Mais le devoir est-il le même pour tous ? Sa conception ne dépend-elle pas du milieu, de l'éducation, de la cérébralité, du degré de savoir, de l'étendue des connaissances, des exemples reçus, et que sais-ie encore?
Ainsi donc nul ne se peut targuer d'un mérite plus grand pour un acte quelconque, si superbe soit-il. Si son voisin n'eut pas la même pensée c'est que son cerveau n'était pas susceptible d'une égale compréhension.
Cette constatation rabaisse peut-être la superbe des hommes; mais qu'elle est consolante pour l'avenir des sociétés 1
L'intérêt disparait devant la notion du devoir. L'égalité se conçoit de la diversité même de ce devoir entre les individus. C'est ainsi que, chacun apportant tout ce qu'il peut au patrimoine commun, la collectivité humaine ne peut que
voir s'élever son niveau moral. Chacun cherchant sa satisfaction en soi, dans le témoignage intime de sa conscience, sachant qu'il ne fait jamais que son devoir, il ne peut plus avoir envers son frère de sentiment d'orgueil ou de vanité.
Il l'aime fatalement et le respecte, car il comprend que lui aussi vit dans Pobservance stricte du devoir compris.
L'harmonie divine est enfin descendue sur la terre, tous sont également utiles, également nécessaires, car ils accomplissent ce que leur intellectualité leur permet de concevoir, et cela dans l'œuvre commune.
Ne voit-on pas que ce respect des hommes entre eux rehausse les âmes et restitue la dignité?
Jeunes hommes qui demain saluerez l'aurore nouvelle, soyez humbles et aimez-vous. Donnez sans compter tout ce que vous pouvez de force et d'intelligence; respectez à légal de vousmême celui qui peut moins ; de là dépend le retour à la dignité perdue.
Il faut faire si grande, si noble, si généreuse l'âme du peuple que tous puissent, sans rien perdre de leur puissance individuelle, trouver dans cette grande communion fraternelle le bonheur et la satisfaction de la conscience*
Il suffit de vouloir et de s'oublier soirméme au bénéfice de tous.
Jeunes hommes soyez humbles et aimezvous,
Dans cette très rapide étude nous n'avons parlé ni des hommes, ni des scandales politiqaiesou financiers de ces dernières années; la pi3lémique personnelle en a été soigneusement exçlae.
A peine avons nous fait allusion à quelque»
mesures tendancielles, qui pouvaient éclairer d'une lumière plus vive le cours des événeimats.
Nous n'avons pas, non plus, refait la critique poii.rtant si suggestive de notre état social. A quoi bon, du reste? Cette besogne a été faite, par d'autres, et avec quelle superbe éloquence^ quelle merveilleuse force de vérité I
Il suffit de S3 rappeler, pour comprendre combien doit souffrir la raison humaine de ce terrible problème^, depuis si longtemps posé et jamais résolu.
Nous avons essayé de faire voir d'abord quelles raisons avaient retardé la solution, puis comment la nécessité de cette solution, s'imposant aujourd'hui à La conscience et à Pintelligence publique, ce n'était plus qu'une affaire d«e jours.
De l'état d'extase en de joyeuses espérances où elle était restée si longtemps, la foi est devenue agissante. Et il faut bien avouer que ce qui se passe autour de nous est bien fait pour aider son action. Aurons-nous réussi à indiquer nettement la dissolution parcellaire de là société actuelle ; et avons-nous assez montré que tout croule et disparait de l'ancien édifice et des vieilles formules? Nous l'espérons, car cette croyance existant déjà, latente mais certaine, dans tous les esprits, un rien suffisait pour la dégager.
Et pourtant que de timides encore qui tremblent et n'osent pas ! Malheureux et coupables qui, par leurs hésitations lâches et la stupidité de leur entêtement, peuvent rendre terrible la genèse du monde nouveau.
A ceux-là, espérant toujours par de savantes combinaisons, des replâtrages discrets, d'habiles étayements, empêcher la chute et maintenir cette architecture chancelante, il faut encore montrer l'inanité de la résistance.
Il faut rappeler ces courants des fleuves auxquels on veut opposer des digues ; pendant quelque temps les eaux s'arrêtent accumulées derrière le barrage, puis, sous le coup d'une poussée plus forte, la barrière est rompue, enlevée, dispersée en tous sens ; ses matériaux eux-mêmes entraînés par le flot deviennent de nouveaux
engins de destruction, broyant et détruisant tout dans la plaine inondée.
Veulent-ils amener ces désastres? veulent-ils être les artisans et les causes d'une Révolution violente? Qu'ils le déclarent, mais plus d'hypocrites paroles, plus de larmoyantes théories. Avec le peuple ou contre lui; avec la justice ou l'exploitation ; avec la liberté ou l'oppressionj L'heure est venue de prendre parti.
La duplicité et le mensonge ne peuvent plus avoir actuellement aucune influence ;- ils sont percés à jour. C^est la bataille avec ses horribles et hideuses conséquences, ou bien l'effort commun dans la pacifique rénovation.
L'ordre, l'autorité, vieux mots qui ne répondent plus à aucun sentiment vrai et honnête.
Et que l'on ne vienne pas parler de changement de personnes et d'orientation nouvelles dans le Gouvernement, car il n'y a là que duperie et bêtise. Que le pouvoir passe en d'autres mains, rien ne sera changé ; les hommes seront impuissants, tant que les institutions subsisteront, tant que les mœurs elles-mêmes ne seront pas transformées.
« Le pouvoir — disait Rouland à Poppo- « si tion, le 7 février 1848 — le pouvoir mais vous « en avez la fièvre et quand vous le tiendrez « vous serez comme les autres, corrupteurs et « corrompus. »
C'est qu'en effet la faute est encore bien plus à 1^ conception barbare de notre organisation sociale qu'aux hommes. Elle contient en elle tant de pourriture et d'intamie qu'elle corrompt et dégrade tout ce qu'elle touché. Et même les meilleurs, ceux qu'animent les intentions les plus généreuses, sont condamnés à succomber.
Faut-il donc rappeler que |la plainte de l'humanité se fait entendre depuis des siècles?
— « Nous sommes tous frères — disent les « anabaptistes au xv" siècle — d'où vient donc « cette différence de rangs et de biens que la t tyrannie a introduite entre nous et les grands « du monde ? Pourquoi gémissons-nous dans w la pauvreté et serions-nous accablés de tra- € vaux tandis qu'ils nagent dans les délices?
— « La principale cause de la misère publit que — dit Morus — c'est le nombre des nobles, a des frelons, des oisifs qui se nourrissent de la « sueur et du travail d'autrui... et qui font cul- « tiver leurs terres en tondant leurs fermiers « jusqu'au vif, pour augmenter leurs revenus. « N'est-il pas étonnant que l'or ait acquis une « valeur factice tellement considérable qu'il « soit plus estimé que l'homme? qu'un riche à
rintelligence de plomb, stupide comme une bûche, non moins immoral que sot, tienne cependant sous sa dépendance une foule d'hommes sages et vertueux ?
« Est-il juste qu'un noble, un orfèvre (banquier), un usurier, un homme qui ne produit rien, mène une vie délicate au milieu de Toisiveté ou d'occupations frivoles, tandis que le manœuvre, le charretier, l'artisan, le laboureur vivent dans une sombre misère se procurant à peine une chétive nourriture ? Ces derniers cependant, sont assujettis à un travail si long et si assidu queles bétes de somme le supporteraient à peine ; si nécessaire qu'aucune société ne pourrait subsister un an sans lui. Vraiment la condition de la bête de somme pourrait paraître de beaucoup préférable ; celle-ci travaille moins longtemps, sa nourriture n'est guère inférieure, elle est même plus conforme à ses goûts. Enfin l'animal ne craint pas l'avenir.
« Mais quel est le sort de l'ouvrier ? Un travail infructueux, stérile, l'écrase dans le présent, et l'attente d'une vieillesse misérable le tue. Car son salaire journalier est si faible qu'il suffit à peine aux besoins du jour.
Gomment pourrait-il épargner un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ?
« Ce n'est pas tout Les riches diminuent cha-
« que jour de quelque chose le salaire des pàu- «vres, non seulement par des manœuvres « frauduleuses, mais encore en publiant des lois fi à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méri- € tent le mieux de laRépublique semble d'abord € une injustice évidente; mais les riches ont « fait une justice de cette monstruosité en « la sanctionnant par des lois. Aussi lorsque « j'examine et j'approfondis la situation des fi Etats aujourd'hui les plus florissants,, je n y « vois qu'une certaine conspiration desriehes fai- « sant au mieux leurs affaires, sous le nom et « le titre de République. Les conjuréscherchent « par tous les moyens possibles à atteindre ce a double but : premièrement, assurer la posfi session certaine et indéfinie d'une fortune plus « ou moins mal acquise ; secondement, abuser « de la misère des pauvres, abuser de leurs a personnes comme on fait des animaux et achea ter au plus bas prix possible leur industrie « et leur labeur. »
Et cela est écrit au XVI« siècle ! ne croirait on pas lire une page d'auteur contemporain ?
€ Mettez un frein, continue-t-il, à l'avare € égoïsme des riches ; ôtez-leur le droit d'accac parement et de monopole; qu'il n'y ait plus « d'oisifs parmi vous, donnez à l'agriculture un « plus grand développement, créez d'autres « branches d'industrie où viennent s'occuper
« utilement cette foule d'hommes oisifs dont « la misère a fait jusqu'à présent ou des vaga- « bonds ou des valets qui finissent par être à « peu près tous des voleurs.
« Si vous ne portez remède aux maux que je < vous signale, ue me vantez pas votre justice, a elle n'est qu'un mensonge spécieux. Vous « abandonnez des milliers d'enfants aux rava- « ges d'une éducation vicieuse et immorale. La « corruption flétrit sous vos yeux ces jeunes a plantes qui pourraient fleurir pour la vertu, et « vous les frappez de mort quand, devenus des « hommes, ils commettent les crimes qui ger- « maieni; dès le berceau, dans leur cœur. Que « faites-vous donc ? des voleurs pour avoir le « plaisir de les pendre. »
Tout cela n'est-ce pas toujours l'actualité ?
« De là vient l'égoïsme — écrit Gampanella — « car pour élever un fils jusqu'aux dignités et c< aux richesses, et pour le faire héritier d'une « grande fortune, nous dilapidons le trésor « public, si nous pouvons dominer les autres « par notre richesse et notre puissance ; ou bien « si nous sommes faibles, pauvres et d'une « famille obscure, nous devenons avares, per- « fides et hypocrites. »
— « Ecoutez-les tous — dit à son tour Mo- « relly — ils vous poseront pour principe « incontestable cette importante proposition :
c L'hotnme nait vicieux et méchant* Non^ disent € quelques-uns, mais la situation où il se trouve € dans cette vie, la constitution même de son € être l'exposent inévitablement à devenir per- « vers. Tous prennent ceci à la rigueur, aucun t ne s'est imaginé qu'il en pouvait être autre- € ment, aucun ne s'est avisé qu'on pouvait pro- « poser et 'résoudre cet excellent problème : « trouver une situation dans laquelle il soit « presque impossible que l'homme soit dét pravé ou méchant ou du moins minima de < malis.
Et parlant de ces soi-disants philosophes e* moralistes, précurseurs de nos économistes bourgeois :
€ Ces guides aussi aveugles que ceux qu'ils « prétendaient conduire, qui mettaient leur f dialectique au service des oppresseurs, que « naît-il de leurs travaux ? De volumineux « traités de morale et de politique qui, sous le « titre de remèdes, recèlent des poisons. Beau- « coup de ces ouvrages peuvent donc s'intitu- « 1er les uns: l'art de rendre les hommes € méchants et pervers sous les plus spécieux € prétextes et à l'aide même des plus beaux pré- « ceptes de probité et de vertu 5 l'étiquette des € autres sera : moyens de policer les hommes € par les règlements et les lois les plus propres € à les rendre féroces et barbares. »
Sa préface, du reste, iDdique nettement ses vues :
< Laissez tomber un instant ce voile (les pré- « jugés), vous apercevrez avec horreur la source a de tous maux, de tous crimes, là même ou « vous prétendez puiser la sagesse. Vous verrez « avec évidence les plus simples et les plus a belles leçons de la nature perpétuellement « contredites par la morale et la politique vula gaire. Si, le cœur et Tesprit fascinés de leur « dogme, vous ne voulez ni ne pouvez en sentir « les absurdités, je vous laisse au torrent de a Terreur — quivult decipidecipiatur. »
Le grand génie de Pascal apporte aussi son témoignage : « Ne vous imaginez pas que ce « soit par un moindre hasard que vous possédez « les richesses dont vous vous trouvez maître, a que celui par lequel cet homme se trouve roi. « Vous n'y avez aucun droit de vous-même et a par votre nature, nonplus que lui; etnon seulea ment vous ne vous trouvez fils d'un duc, mais » vous ne vous trouvez au monde, que par une « infinité de hasards. Votre naissance dépend « d'un mariage, ou plutôt de tous les mariages « de ceux dont vous descendez. Mais ces maria- « ges^ d'où dépendent-ils? d'une visite faite par « rencontre, d'un discours en l'air, de mille occa- « sions imprévues.
« Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos
« ancêtres? mais n'est-ce pas par mille hasards € que vos ancêtres les ont acquises et les ont < conservées? mille autres aussi habiles qu'eux, « ou n'en ont pu acquérir, ou les ont perdues € après les avoir acquises, Vous imaginez-vous « aussi que ce soit par quelque voie naturelle € que ces biens ont passé de vos ancêtres à « vous ? Gela n'est pas véritable. Cet ordre « n'est fondé que sur la volonté des législa- « teurs, qui ont pu avoir de bonnes raisons, € mais dont aucune n'est prise d'un droit natu. « rel que vous ayez sur ces choses. S'il leur € avait plu d'ordonner que ces biens, après « avoir été possédés par les pères durant leur € vie, retourneraient à la république après « leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous « en plaindre, i
Après lui, Mably déclare : « De ces fortunes € inégales, disproportionnées, ne doit-il pas « résulter des intérêts différents et opposés, « tous les vices de la richesse, tous les vices a de la pauvreté, l'abrutissement des esprits, « la corruption des mœurs civiles ? Ouvrez a toutes les histoires, vous verrez que tous « les peuples ont été tourmentés par cette iné- « galité de fortune. Des citoyens fiers de leurs « richesses ont dédaigné de regarder comme c leurs égaux des hommes condamnés au travail « pour vivre ; sur-le-champ vous voyez naître
« des gouvernements injustes et tyranniques, « des lois partiales et oppressives et, pour tout « dire en un mot', cette foule de calamités sous « lesquelles les peuples gémissent. »
Et Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos « un terrain, s'avisa de dire : « Ceci est à moi i, a et trouva des gens assez simples pour le « croire, fut le vrai fondateur de la société « civile.
a Que de crimes, de guerres, de meurtres, de « misères et d'horreurs, n'eût pas épargné, au c< genre humain celui qui, arrachant les pieux « ou comblant le fossé, eût crié à ses sem- « blables : « Gardez-vous d'écouter cet imposai teur 1 Vous êtes perdus si vous oubliez que « les fruits sont à tous et que la terre n'est à per- ^ personne, i
Puis, montrant ce qu'est une société ainsi créée « Il n'y a peut-être pas un homme aisé à « qui des héritiers avides et souvent ses pro- « près enfaats ne souhaitent la mort en secret, « pas un vaisseau en mer, dont le naufrage ne « fût une bonne nouvelle pour quelques négo- « ciants, pas une maison qu'un débiteur ne vou- « lût voir brûler avec tous les papiers qu'elle a contient, pas un peuple qui ne se réjouisse des a désastres de ses voisins... Les calamités publi- « ques font l'attente et l'espoir d'une multitude * de particuliers. Les uns veulent des maladies;
« d'autres la mortalité ; d'autres la guerre^ la «famine >.
Ainsi nous le voyons, par ces quelques citations, au xv% au x\ i% aux xvii* et xviii' siècles, les revendications, les plaintes se font nettes etpressantes. Et combien en avons-nous laissé de ceux qui, à des titres différents, ont mené le même combat: Boisguillebert, Vauban, Linguet, Turgot, etc.
Ces choses-là sont trop connues de tous ceux qui s'intéressent à ces questions pour ne pas se borner à de simples et très courts extraits.
Nous ne ferons que rappeler, pour les mêmes raisons, les sociologues modernes dont les œuvres sont aussi topiques et, qui plus éloquentes, plus savantes peut-être encore, reproduisent les mêmes critiques et les mêmes désirs. De nos jours, danslemonde entier, de généreux apôtres continuent la campagne. Qui ne connaît leurs noms, qui n'a salué leurs groupements^ écouté leur parole?
Et pourtant à la surface rien n'est changé ; eh quoi 1 depuis des siècles tant de génies et de talents divers ont attaqué la vieille société, ont démontré ses défauts, raconté sescrimes et tout cela subsiste !
On a fait la Révolution française; le suffrage universel a donné la parole au peuple, etTabime
d'infamie n'est pas comblé, la source des pleurs n'est pas tarie !
Après la Royauté de droit divin, la Charte octroyée JaMonarchieconstitutionnelte, l'Empire, la République bourgeoise, le mal persiste et s^accroît chaque jour ; la liberté n'est qu'un leurre, l'égalité un mensonge.
Ah I c'est que tous ces gouvernants ont conservé le vieux moule. C'est que les dirigeants nobles, bourgeois, financiers sont toujours les mêmes.
Nous le voyons bien, chaque jour, dans le triste et décevant spectacle que nous donnent les parlementaires éternellement attelés à la besogne répugnante de « toujours refaire », pierre à pierre^ l'édifice battu en brèche. A cet inutile labeur, les forces se perdent, les courages se détrempent, les énergies s'amollissent. Toutes les expériences faites ont démontré la malfaisance de notre organisation. La misère sans cesse croissante, ^injustice toujours plus grande, la richesse se concentrant de plus en plus en quelques mains plus rares, prouvent que continuer deviendrait criminel.
Les stériles discussions, les complots de couloir, les égoïsmes de personnes, les intérêts avides des spéculateurs, l'indifîérence écœurée^ le découragement, l'impuissance, voilà ce que donne Pépoque moderne. Cela peut-il durer?
Du monde ancien rien ne reste plus intact, plus rien n'appelle le respect, plus rien n'inspire la confiance.
L'antagonisme féroce entre les institutions qui régissent la société et les besoms que les temps nouveaux ont créés, a fait naître une lassitude profonde chez les uns, de sourdes ou d'éclatantes colères chez les autres.
Mais personne ne tient plus à ce qui est et chacun, consciemment ou non, aspire à un changement, un plus grand mal ne pouvant advenir. Suivant la parole d'un ancien, « dans « la nature tout concourt, tout consent, tout « conspire. »
Et dans ce malaise général, est-ce un souvenir du passé, une remémoration d'états antérieurs où les règles qui mouvaient l'organisme social étaient moins funestes ?
Oh loin de là! bien que quelques-uns ne se l'avouent pas ouvertement encore, d'un consentement unanime, on comprend que le passé est bien mort et que cette société factice — basée sur la fausseté d'un droit divin ou l'odieux privilège de classes destinées à la jouissance exclusive — ne saurait en rien remédier aux illogîsmes monstrueux de l'heure présente.
En remontant le cours de l'histoire, des histoires, on ne trouve nul modèle, nul souvenir qui puisse donner un espoir quelconque. Seul l'avenir permet d^attendre , et de croire à des temps meilleurs. D'aucuns hésitent peut-être encore à se lancer dans l'inconnu troublant de demain, et d'autres, tout en la désirant au tréfonds de leur conscience, tremblent devant cette révolution que leurs préjugés et leurs habitudes, le servage de leur atavisme et la discipline imposée à leur cerveau leur rend effrayante.
Mais le mal s'accroît sans cesse : la misère augmente et, avec elle, la désespérance. Lesplus timides, les plus craintifs, les plus arriérés — ne voyant rien à attendre de ce qui est, et sentant l'abîme se creuser plus grand derrière eux — n'hésitent plus. Un signal et ils s'élancent. Tout plutôt que le temps présent.
D'ailleurs la parole ardente des croyants, la foi communicative des apôtres de la doctrine nouvelle, les soutient, les encourage, les entraîne. Mais plus que tout, les terrifiants désespoirs de leurs impuissances, les affres mortelles d'éternelles et injustes souffrances leur donneront la décision et le courage.
Quand^ au moyen-âge, la lourde main des clercs s'appesantissait si féroce sur les peuples, ceux-ci, pris d'un désespoir sans nom, accablés par l'infortune et la tyrannie se lancé-
rent avec fureur dans le blasphème et le sacrilège. En haine du prêtre et de son Dieu, ils se livraient à Satan, et c'est par milliers qu'ils allaient 'à la messe noire. Et cependant ils croyaient à la divinité. Aujourd'hui la croyance est morte : plus facilement et avec moins de crainte, — quand les malheurs sont aussi grands, les oppressions aussi malfaisantes — ils détruiront les anciennes idoles, et diront eux aussi la « messe à rebours ». Prendre le contrepied de ce qui est si injuste, si contraire à toute morale et à tout droit, n'est-ce pas entrer inéluctablement dans un avenir radieux de réparation?
Aussi partout on sent comme de sourds grondements aux profondeurs du sol, et déjà les secousses se succèdent plus accentuées, plus énergiques, plus viriles.
Dans une expérience familière des cours de physique, on soumet un récipient contenant de l'eau à une température au-dessous de zéro degré. L'eau reste liquide, sans se congeler; mais qu'une parcelle de fer y tombe ou qu'on la remue avec un fétu et aussitôt elle se condense et se forme en un bloc de glace résistante.
C'est exactement l'image du présent. Qu'un fétu quelconque vienne à tomber, qu'un Sieyès ou un Thomas Payne trouve la formule simple, le credo qui agite la masse et la Révolution est faite.
Que dis-je? l'impulsion est donnée, les couches se durcissent, le bloc se forme.
La colère, la haine se changent en un hymne d'amour et de pitié pour l'humanité, et comme le fleuve qui brise toutes digues et toutes entra, ves, la lumière, la vérité se répandent partout. De toutes parts s'écroulent les monuments et les institutions des iniquités passées. Un grand vent de sainte indignation renverse ce qui dépasse et humilie — égalisant et remettant tout en place.
Aux sourds grondements des tonnerres, à la lumière des éclairs bénis de la justice triomphante, on voit, dans le limon vivificateur du monde nouveau, pousser, drue et puissante, la saine moisson de Tégalité; et, sous le grand et fécond soleil de l'amour, la Révolution établit son hégémonie.
Le vieux monde disparaît, la préface est terminée. L'ère nouvelle est ouverte et le peuple commence le livre de sa gloire et de son bonheur.
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