A L1LE DU DIABLE
25 mai 1898.
Je défie le plus dur des antisémites, n'eût-il jamais aimé que son chien, de lire sans émotion la dernière lettre, si terrible dans sa brièveté, que Mme Dreyfus a reçue de son mari :
20 mars.
Mes souffrances sont trop grandes, la tension cérébrale et nerveuse trop forte, et alors le cœur déborde. Je viens de faire appel à la liante justice de M. le Président de la République pour demander la revision de mon procès. Je t'embrasse comme je t'aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Il est visible que ce pauvre être n'en peut plus, qu'il s'éteint, épuisé par un climat meurtrier, par un régime exceptionnel, illégal, inventé contre lui, qui est plus meurtrier encore, par cette pensée enfin, cent fois
plus meurtrière à elle seule que le bagne et que le climat, sans cesse renaissante, tous les jours plus cruelle, que la France le croit coupable du plus hideux des crimes, qu'il est en exécration à tous et que la malédiction qui le tue accable les siens, aussi innocents et aussi malheureux que lui.
Par quel miracle son cerveau n'a-t-il pas encore éclaté? Quel ressort indomptable le soutient? S'il savait seulement que, d'un bout à l'autre du monde civilisé, sa cause, alors qu'il se ( roit un objet d'universelle horreur, est devenue celle de tous ceux pour qui la pitié n'est pas un vain mot, qui croient en la justice, aux inéluctables revanches de la vérité, qui, sans l'avoir jamais connu, l'honorent parmi les plus nobles des martyrs, il y trouverait une joie, une espérance, une immense raison de vivre. Mais, par un raffinement de férocité, il n'en sait rien. De ce grand effort qui a été fait depuis de longs mois, qui est plus près du but que ne le supposent les défenseurs de l'inique chose jugée et même les soldats du Droit, il ne sait rien — sauf, peut-être, ce que lui auraient laissé deviner des demi-confidences perfides et faites pour le désoler davantage.
Le cœur de sa femme se brise à ne pouvoir que lui répéter de vagues assurances devenues banales et froides après tant d'années. Voilà plus de mille jours que dure ce supplice, qu'il a été précipité dans cet abîme d'infamies et de douleurs, sans un appui, sans une consolation humaine, sans autre secours, depuis si longtemps, que celui d'une haute conscience qui ne lui reproche rien. « Peux-tu te figurer » écrivait-il au début de son martyre « ce qu'est chaque heure avec » cette idée lancinante de son honneur arraché, quand » on estime l'honneUr au-dessus de tout? »
<( Hélas ! » comme il l'écrivait encore, « les énergies )) même les plus virile-s, les cerveaux les plus forts, » s'épuisent dans des luttes pareilles, quand elles » durent trop longtemps, quand le cœur se soulève » d'horreur dix fois par jour. » Il est brisé maintenant, vaincu, terrassé. Et cependant il se roidit, se relève une dernière fois, se dégage des ténèbres qui l'étreignent, et crie encore vers la France et vers la justice. Quelle admirable force perdue!
Il suffit d'avoir pris une part quelconque à cette œuvre de réparation qui se poursuit, dont rien n'empêchera plus la victoire finale, pour savoir de combien d'àmes le supplice de cet innocent est devenu l'inséparable cauchemar. Pas un jour qui n'apporte la lettre de quelque inconnu, qui, comme tout le monde, a commencé par croire à la culpabilité du condamné, qu'avaient scandalisé les premières tentatives de réhabilitation, qui d'abord n'a pas voulu savoir. Puis, souvent par hasard, le Doute sauveur est entré en lui. Les voies du Doute ne sont pas moins mystérieuses que celles, plus fameuses, de la Providence. (« Ce sont peut-être les mêmes », m'écrit quelqu'un.) Et quand le doute, au sujet de cette affaire, est entré quelque part, rien ne l'en fait plus sortir. Je n'en connais pas un exemple. Il n'y a pas de rechutes pour ceux qui ont subi l'opération de cette cataracte.
Montaigne enviait ceux qui reposent sur le mol oreiller de la foi. Ceux que travaille le soupçon de la plus effroyable des erreurs judiciaires envient ceux qui continuent à croire en l'infaillibilité des conseils de guerre. Combien de fois ne leur arrive-t-il pas de
regretter le temps où ils étaient assurés que Dreyfus a trahi ! Ils n'avaient pas alors une vrille dans le cerveau, leur sommeil était paisible. Mais la vrille continue à tourner, à percer, h s'enfoncer. 11 n'y a plus moyen de s'en débarrasser. C'est une obsession de toutes les heures, de tous les instants, aussi noble que douloureuse, mais combien douloureuse !
Je connais un grand savant, l'un des plus illustres de ce siècle, qui, pressentant ce cauchemar, dont il eût été troublé dans ses travaux, n'a rien voulu entendre et ne souffre pas qu'on l'entretienne de ce drame. C'est le même qui, l'autre jour, dans les caves du Panthéon, a tenu, le premier, entre ses mains, la tète de Voltaire. « Il ne vous a rien dit? » murmura quelqu'un. On s'est hâté de renfermer le défenseur de (]alas dans son tombeau.
Et quand le doute, fortifié par les lectures, par la réflexion, par l'examen des faits de cette cause célèbre, est devenu la certitude, alors, dans les cœurs qui sont restés généreux à travers l'épaisseur des temps, surtout dans les cœurs simples des femmes, une révolte éclate que rien ne comprimera plus, avec un bel enthousiasme de propagande. Lente et pénible propagande assurément, ayant contre elle la coalition de toutes les puissances publiques, cette idée stupide et redoutable que l'honneur de l'armée consiste à ne pas reconnaître une erreur, ou plutôt cette erreur — car les annales de la Cour de cassation sont pleines de jugements militaires qui ont été annulés et brisés — les fureurs des partis, l'égoïsme des uns, la lâcheté des autres, et toute cette innombrable presse qui n'a rien laissé filtrer de la vérité, qui a tout dénaturé, tout faussé, qui empoisonne systématiquement le plus doux et le plus sensé des peuples. J'entends bien que
la grande majorité du corps électoral est encore loin, très loin d'être convaincue. Mais la sainte propagande n'en fait pas moins tache d'huile... Il est bon pour une caus3 d'avoir pour elle l'élite intellectuelle de la France. Ce n'est point toutefois cette élite qui décidera de la victoire. C'est cette pauvre fille de ferme qui m'écrivait hier, à moi, juif, qu'elle avait fait brûler un cierge pour le malheureux capitaine.
Il y en a d'autres, hélas! qui savent et qui ne se condamnent pas seulement au silence, mais encore au mensonge, au plus hideux des mensonges, qui proclament cyniquement, crainte de devenir suspects aux goujats, que Dreyfus est le traître, alors que toute son innocence leur est connue.
Il faudrait ignorer l'histoire de tant de basses époques, que domine la Peur, pour s'étonner outre mesure de pareilles vilenies. Il est clair que ceux qui s'en rendent coupables ne les commettent pas pour rien. C'est pour un siège de député ou pour un portefeuille de ministre. La besace aux douze deniers doit être bien lourde ! On peut se demander seulement comment ces hommes peuvent s'y prendre pour comparaître ensuite devant leurs enfants, s'ils en ont, ou devant leur conscience.
Avec quelle sainte horreur doivent-ils penser à celui qui agonise là-bas! Ils essayent évidemment de n'y point penser. Mais cela n'est point facile. On n'empêche pas plus le cerveau de sécréter la pensée que le foie de. sécréter la bile ou les yeux les larmes. Ils ont beau s'étourdir : la pensée revient. Ils voient le rocher, ils voient l'homme. Il a souffert tout ce que peut souffrir une créature humaine. Il a été condamné pour un crime qu'il n'a pas commis, pour le crime des crimes, le crime envers la patrie. Il a subi le supplice de
la dégradation qui avait été épargné à Bazaine. Au moment de s'embarquer pour le bagne, il lui a été défendu d'embrasser sa femme, de lui serrer seulement la main. Pour lui. la peine de la déportation a été, en violation de la loi, doublée, centuplée de la peine de la réclusion. Il est seul, toujours seul, entre des gardiens armés à qui il est défendu de lui parler. Ignorant des récents événements, il croit sentir, il sent sur lui la haine de tout un peuple, le mépris de ses anciens compagnons d'armes, la flétrissure de l'histoire. A travers toutes ces tortures, il n'a qu'une pensée, une seule : que la lumière soit faite, pleine et entière, que son honneur lui soit rendu... Vous auriez pu lui venir en aide, à l'infortuné dont l'innocence vous est connue. Un vent a passé qui a soulevé le couvercle du cercueil où il est enseveli vivant. Mais il y a là une foule ignoble qui hurle. Et, de vos deux mains, vous pressez sur le couvercle, vous renfoncez le malheureux dans la nuit !
Quand la pensée vous revient que vous avez fait cela, que vous faites encore cela, il est impossible que vous n'éprouviez pas quelque dégoût de vous-mêmes. Shakespeare disait de Richard III « qu'il n'y a point de scélérat parfait ». Il l'eût dit d'Esterhazy lui-même. Il y a des heures oii ceUhlan est pris d'un grand frisson. Vous n'êtes, vous, que des hommes politiques qui vous croyez des hommes d'Etat.
M. le cardinal de Richelieu n'a-t-il pasjeté son manteau rouge sur plus d'un crime? Prenez garde : il ne suffit point de se faire les complices d'un crime pour être des hommes d'Etat. Et puis, ce crime, le com-
mettez-vous seulement contre un individu? Ne commencez-vous pas à sentir que vous le commettez contre une autre personne encore, contre « la plus haute personne morale qui soit au monde »?
Tant que Dreyfus sera vivant, la France pourra vous pardonner de l'avoir trompée, parce que le jour oii la vérité éclatera, telle que les pires aveugles eux-mêmes devront la voir, — et vous savez qu'elle éclatera ainsi, — la France pourra rendre à ce malheureux l'honneur qu'elle n'avait pas le droit de lui prendre. Mais qu'il meure demain de l'inique et féroce supplice qui lui a été infligé, quand il n'y aura plus de justice possible qu'envers sa mémoire, ne sentez-vous pas que quelque chose qui fut très grand devant l'histoire sera diminué?
Cette douleur que la France éprouvera alors de n'avoir point réparé l'erreur qu'elle eût pu réparer, celte douleur amère et mêlée de remords, qui en sera responsable sinon vous, vous qui pouviez la lui épargner, qui le deviez et qui ne l'avez point voulu? (Ju'elle vous ftisse supporter ce jour-là le poids de votre faute, cela ne consolera pas ceux qui ont souci de sa gloire. Cette gloire aura pâli, qu'elle avait conquise à travers les siècles, cette auréole de bonté, .de générosité et de justice.
11 est temps encore d'épargner cette douleur à la France, mais, évidemment, il n'est que temps...