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MENUS SOUVENIRS DE L.\ MAISON BLANCHE

histoires et des farces pour amuser les enfants ; nous ne comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites. »

Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu^ avec quelques livres sous le bras, ils se rendaient à Técole publique.

Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m'en remémorant les détails. Le D"" Radclyffe, pasteur de l'église que fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je remarquai que tout le mobilier venait d*être renouvelé. Les bancs étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c'était le banc de Lincoln.

Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d*où partent dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions l'ingénieux mécanisme par

lequel on reçoit les volumeS; quelques minutes après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s'isoler, avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j'aperçois un groupe de savants français, retour de S^-Louis, parmi lesquels se détachait la barbe noire de mon ami Jean Réviile. Le plaisir de voir, à cette heure et d'une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes compatriotes, m'arracha un cri spontané de surprise et de contentement. Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende honorable au bibliothécaire, témoin de l'incident, et des sourires indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée.

A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abott, directeur de la revue „Outlook". C'est une des figures les mieux connues en Amérique. Non cependant qu'il ait la physionomie typique de rAméricain moyen, soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête d'ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait volontiers dans une cellule. Cest un grand travailleur qui a écrit beaucoup

de livres, se tient au courant de la philosophie et de la critique et connaît bien l'Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le caractérise particulièrement, c'est dans sa personne, sa parole, la forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. « Je voudrais vous faire voir, m'avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des grands steamers qui font le service de l'Hudson. A peine sortis du port de New- York, la pluie se mit de la partie. L'Hudson avait mis son manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre d'invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c'est par une complète obscurité qu'une voiture nous emporta vers « The Knoll », demeure familiale des Abott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes dans la blanche lumière d'une gentille maison de bois, où nous reçut la figure sou-

riante de M'^^ Abott, l'exact pendant de son mari, avec ses traits d'aïeule fins et un peu pâlis.

Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l'esprit, curieux de musique, d'art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et de l'action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement de quelques gravures, comme il fait bon d'en regarder, soit qu*on se lève soit qu'on se couche, images pleines de sens et de haute humanité et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent, dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.

Pendant la nuit, l'accès de mauvaise humeur qui s'était emparé du temps, la veille, se passa.

Les collines sortirent fraîches et lumineuses des vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt; emportés par des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni chaleur, en voiture découverte. Papa Abott guidait d'une main exercée. A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire, qui faisait tous les jours autre chose entre d'autres mains, était un cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui avait une individualité.

Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à Taise en examiner la culture et le bétail. DansTécurie, au-dessus de la place où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des principes d'ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et fraîche. La pièce

« DRIVE » A CORN WALL- ON-HUDSON qS

principale où se conserve le lait n'a pas de plancher; mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.

Le lait est^ en général, très bon en Amérique. Il s'en fait une grande consommation. Beaucoup de gens l'emploient comme boisson de table. On vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les chaleurs de Tété. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa petite provision de glace.

Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait grillé toutes les plantes délicates. C'était lamentable à voir.

Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où Tautomne mettait son or et

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sa pourpre, dans la féerie flamboyante des feuillages rouges^ un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous mouvions, la veille, à la même heure !

Une courte visite à la maison d'habitation nous fit voir un intérieur confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du perron d'entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre, une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le savoir-vivre pratique.

Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas

desaporteet nous conduisit sur le penchantd'une colline, dans un verger immense. A perte de vue sur le gazon, s'alignaient des pommiers en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille enluminée de grenat. 11 y en avait à foison. Les branches basses, pareilles à des mains^ semblaient les offrir et dire: „ goûtez-nous" ! On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant : vous aimez donc les pommes ? — Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût exquis..

Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour, une caisse de pommes venant d'Amérique. Enveloppées chacune d'un papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu'à Pâques aussi fraîches qu'au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là

dans les buissons, et à la bonne figure de M, Lymann Abott, dont les coursiers noirs, guidés d'une main sûre, nous emportaient par des paysages variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d'une colline, la vaste nappe d'argent de Hudson-River.

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