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Vers les temps meilleurs

Voici, très au complet, les discours et allocutions d'Anatole France. Ils embrassent une période de temps déjà longue, — du 29 novembre 1898 au 54 février 1906, — - près de huit années qui ne comprennent pas moins de quarante-six discours, allocutions ou lettres.

Aucune de ces excellentes paroles n'a été omise et nous nous sommes interdit de faire un choix. Car toutes ces pages, dont certaines ne contiennent que quelques lignes, renferment encore une pensée originale et fortement exprimée.

Une raison majeure nous poussait, — en dehors de l'absolu respect que nous avons pour tout ce que produit cet éminent et noble esprit, — à ne rien supprimer de ces discours et de ces allocutions. C'est que, à V exception de quelques phrases brèves, — et encore étaient-

elles méditées, — tout le reste a été posément pensé et écrit. Anatole France n'est pas un orateur. Il ne cède pas à l'improvisation verbale. Il ne parle à la foule que la plume à la main, ce qui fait que ses discours, loin de perdre quelque chose à la lecture, y gagnent ce que la lecture réfléchi e'ajoute de méditation à la pensée exprimée, en même temps qu'elle lui permet de mieux pénétrer les intelligences et d'accomplir ainsi tout son dessein. La lecture met davantage en valeur la couleur, la justesse du verbe et le rythme ailé de la période. Comme la seule fièvre incluse en ces discours est dans le fond et non dans le débit, ils la conservent tout entière et elle émane de ces pages, comme naguère elle émanait de la propre voix de l'écrivain.

Quant à l'utilité de publier ces discours, nul parmi les républicains, nul parmi les amis des lettres, ne la contestera. Ils sont la manifestation la plus éclatante de la générosité de cœur, de la belle vision de l'esprit, du sens politique de celui dont on se plaisait jadis à railler le dilettantisme. On ne le connaissait pas alors !

Anatole France, en se jetant dans la mêlée, lors de l'affaire Dreyfus, a bien compris d'abord que la forme républicaine devait être intangible, et ensuite que la République ne remplirait toute sa fonction que lorsque le prolétariat serait incorporé définitivement à la société moderne, comme l'avait proclamé, dèa 1822, Auguste Comte.

Parallèlement, France a constamment honoré l art et la beauté. Trois pièces de ces volumes en témoignent particulièrement, les toasts à Eugène Carrière et à

PROPOS DE L'EDITEUR m

Steinlen et Vallocution sur Vunilè de lart. Nous ne pouvons, dans cet ordre d'idées, résister à la tentation de ressortir aussi le magistral discours de Tréguier (1), parfait exemple d'histoire concise et de philosophie sereine. La réponse de P allas- Athènc, qui termine ce discours, est une des plus nobles pages et des plus harmonieuses qui aient jamais été écrites, plus belle encore que V admirable Prière sur l'Acropole qui Va inspirée.

Celait servir la même cause que de publier dans cette Bibliothèque destinée aux Prolétaires, les paroles qui s'adressèrent, pour la plupart, aux Prolétaires. Nous y avons ajouté, pour les magnifier, une série de portraits, sobres et expressifs, dessinés par Bellery- Desfontaines, Auguste Leroux et Steinlen. C'est notre contribution spéciale à l'éducation du peuple, et notre hommage personnel à ceux que ces pages honorent.

La propagande sera ainsi plus complète. Le vent qui emporte les paroles, mais pour les faire germer, emportera aussi ces petits volumes et en répandra la substance.

Nous en verrons naitre, un jour prochain, la floraison des esprits libres !

Edouard Pelletan.

(1) Nous devons à l'obligeance de MM. Calmann-Léoij d'avoir pu donner ce discours. Nous les en remercions vivement.

■ ■ LENTEMENT, MAIS TOUJOURS ■ ■ ■ HUMANITÉ RÉALISE LES RÊVES DES SAGES

Meeting organisé par des professeurs

et des étudiants de l'Université, dans la salle

du Pré-aux- Clercs (1).

Citoyens !

Point de vaines paroles. Des actes ! Ne nous séparons pas sans avoir pris l'engagement solennel d'arracher le colonel Picquart à la haine intéressée

(1) Le lundi 28 novembre 1898, un meeting, organisé par des professeurs et des étudiants de l'Université, fut tenu dans la salle du Pré-aux-Clercs, sous la présidence deM.Duclaux, ayant pour assesseurs MM. Anatole France et Paul Reclus. L'assemblée décerna à l'unanimité la présidence d'honneur au colonel Picquart, alors détenu dans la prison du Cherche-Midi. M. Anatole France prononça, avant la clôture de la séance, les quelques paroles ci-dessus.

de Mercier et de Boisdeffre, à la bêtise désastreuse de Zurlinden, à l'égoïsme tortueux et bas de Félix Faure, aux ruses et aux violences de tous les criminels de rÉtat-major conjurés pour perdre l'héroïque dénonciateur de leurs crimes.

Citoyens !

Ne nous séparons pas sans prendre l'engagement solennel de travailler tous selon notre pouvoir et nos forces à la suppression des conseils de guerre.

Allocution prononcée

au grand meeting (1) tenu en l'honneur

du Lieutenant-Colonel Picquart,

le 3 décembre 1898.

Citoyens !

Nous sommes ici pour réclamer la réparation éclatante des iniquités commises et pour empêcher, s'il est possible, que Ton n'en commette de nouvelles.

Quelle force avons-nous pour cela? La plus douce et la plus invincible des forces, la raison.

Nous aurons raison parce que nous avons raison. Félix Faure, Billot et le blême Méline voulaient cacher la forfaiture de Mercier dans des ténèbres impénétrables et faire sur la victime un silence mortel. Ils n'ont pas pu. Quand ils se taisaient, on voyait qu'ils mentaient.

Puis Cavaignac est venu révéler l'infamie de l'Etat-major. Il l'a révélée sans lavoir, aveuglé d'orgueil, de suffisance et d'ambition. Il l'a révélée en

(1) Ce meeting eut lieu dans la salle du Grand-Orient, sous la présidence de M. Duclaux, ayant pour assesseurs MM. Anatole France et Paul Reclus.

la niant impudemment ! Homme absurde qui se fait en même temps justicier et complice, sinistre Gribouille qui, de peur du méprisable orage dont le menaçaient les criminels, va se noyer dans leur crime.

Et maintenant encore le Cavaignac ne s'avoue pas dupe, Mercier et ses complices ne s'avouent pas coupables. Ils préparent de nouveaux mensonges et de nouvelles forfaitures. Ils les préparent en vain. L'opinion publique est avertie, et déjà la conscience universelle s'alarme. La lumière se lève.

Et nous, Citoyens, réunis pour la défense du droit, nous ne ferons entendre que le langage de la justice et de la raison, mais nous le ferons entendre avec un bruit de tonnerre.

Discours prononcé

aux obsèques d'Etienne Gharavay

(Cimetière Montparnasse),

le 6 octobre 1899.

Messieurs,

Je n'ai point à redire ce qui vient d'être bien dit avec autorité (1). Je n'ai point à vous retracer la vie si bonne, si bienfaisante, si pleine d'œuvres d'Étienne Charavay. Je viens faire mes adieux à mon plus vieil ami, voilà tout. Ce devoir veut être accompli moins avec des paroles qu'avec de muettes pensées, et ma douleur me conseille le silence. Pourtant il faut parler, il faut rendre témoignage. Moi qui l'ai bien connu, je dois dire : c'était un homme excellent.

Il m'est plus présent que jamais, depuis qu'il n'est plus, ce compagnon de tant d'années. Je le retrouve à tous les moments de ma vie et de la sienne, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse approchée. Et voici

(1) MM. Etienne Jacquin, Emile Javal, Gaston Raynaud, Herbet, Paul Beurdeley, Jules Claretie, Jules Guiffrey et Adrien Duvand avaient pris la parole avant M. Anatole France.

que je confonds dans mon imagination endolorie tous les aspects d'un demi-siècle, depuis son visage rond et rose d'enfant jusqu'à cette barbe blanche que l'âge lui fit et qui allait bien à sa bonhomie respectable. Et je retrouve sur tout ce visage les mêmes yeux gais et spirituels, le même sourire bienveillant, le même air de finesse et de bonté, la même jeunesse d'àme. C'est qu'Etienne Charavay n'a jamais changé. Ses pensées, ses facultés se sont développées d'un cours égal et continu. Sa vie a coulé comme un ruisseau qui s'élargit insensiblement, et garde tout le long de son cours la limpidité de sa source.

Issu d'une famille de bons Lyonnais très laborieux, très affectueux, très unis malgré des ardeurs contraires en politique et en religion, Etienne Charavay devint chef de famille au sortir de l'enfance. Il soutint la maison, il accomplit ses grands devoirs avec ce courage souriant, cette bonté spirituelle, qui le rendaient si aimable. Ceux de vous qui l'ont connu vers 1868 savent ce qu'il y avait de bonne grâce dans sa jeunesse patriarcale.

Il aurait pu se contenter d'exercer ce commerce d'autographes qui, au point où l'avait porté son père, touchait à l'érudition. Mais l'activité de son esprit le porta bien au-delà du cercle tracé. Il avait le goût inné des recherches historiques. Son instruction classique était très complète, et l'Ecole des Chartes l'avait formé aux bonnes méthodes. Il fît un si exact emploi de son temps, que, tout en travaillant pour les siens, il put fournir une belle carrière

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