‹ Versailles et Paris en 1871Chapitre 2 sur 4 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ainsi, le dessinateur prestigieux, l'artiste impressionnable quêtait Gustave Doré, réfugié a Versailles pendant les tristes journées, ne pouvait s'arracher au spectacle qu'il avait sous les yeux. Il sui\ait les séances de l'Assemblée ; il courait le long des avenues solennelles au-devant des cortèges de gardes nationaux prisonniers, partagé entre les deux émotions, irrité par les folies adverses; et son crayon allait de lui-même : les doigts traduisaient les \'ibrations du cœur; l'imaoination saisissait le tvpe sous la figure et la leçon sous le drame; l'attention patriotique burinait le trait et cherchait, sur la physionomie des hommes, la lessemblance des âmes responsables de tels événements!

L'art est un témoin : sa déposition ne trompe pas. Ce qu'il y a de spontané, d'inconscient et de réliexe en lui est la garantie de sa sincérité. Les œuvres artistiques ne sont-elles pas éminemment, selon le mot de "Victor Hugo : choses vues f

Le cœur saignant de l'Alsacien subit, dans l'asile où il était tapi, le contre-coup des fureurs dont la \ille oi^i il était né

11 Préface

pavait la rançon. Après la guerre, la Commune; Paris brûle après Strasbourg cédé : car c'est à cela qu aboutit le gouHeiiient de joues et le ballonnement verbal du siècle. Faillite finale de tous les romantismes! Défaite et guerre ci\ile, lutte a la Go\a dans un clair-obscur a la Rembrandt. Regardez ces têtes : elles racontent une époque.

Gusta\e Doré neut que des parties du grand artiste : mais ce cjtron ne peut lui dénier, c est la verve et la véhémence. Souvent son génie s'égare hors de la réalité : mais, ici, la réalité s'empare de lui, s'impose à lui et, s'il l'interprète encore, plutôt qu il ne la transcrit, c est par un scrupule, une pudeur d'honnête homme qui ne \citidrait pas aigrir son œu\re vengeresse par lamertume de la « personnalité ».

Les deux Frances qui luttaient 1 une contre lautre en 1871, les deux Frances qui se regardaient a\ec horreur, d'une rive à 1 autre de la Seine, du coteau de Saint-Cloud a la colline de Montmartre, — reliées seulement par larc-en-ciel des obus alternant entre Issy et le Mont-V^alérien, — ces deux Frances sont vivantes ici.

D'une part, F Assemblée, d autre part, la Commune; d Une part, les « Versaillais », d aiure part, les « fédérés »; d'inie part, les « ruraux », d autre part, les Parisiens. Ces Français adverses se haïssaient jusqu à la mort. Ah! la France n'était pas belle, alors!

Ces masques de guerre ci\ ile sont si puissamment tragiques qu'ils en de\ iennent comiques : tels, du moins, ils apparurent à l'artiste observateur. Si le combat se liMait pour des causes profondes et hautes à la fois, il ne se le demanda pas; il ne vit que les effets immédiats, les poses violentes, les attitudes théâtrales, les gestes cocasses, les rictus affreux.

Préface III

Il vit, chez les uns, la solennité prétentieuse, l'assuiance infatuée, le gongorisme vide de la pensée et de la phrase, la Milgarite a tiein^ de peau, la rapacité à fleiu^ de visage, le tremblement de la peiu, tous les signes de la dégénérescence chez les fameuses « classes dirigeantes » qui avaient si mal dirigé.

Ce c|ui le frappa chez les autres, c'est l'outrance maniaque, la déchéance imbécile, les tares, les stigmates bourgeonnant dans une crise de misère physiologique accrue par un accès tle folie obsidionale.

Et, des deux côtés à la fois, il observa ce déséquilibre des facultés, cette boursoufliue universalisée, cette manie raisonneuse, ce sentimentalisme baveux, cet égoïsme niais, cette solennité dans la bêtise ou dans le crime qui marquèrent la i)anqueroute du siècle. Oui, c était bien ainsi cjne de\ait hnir l'explosion de vanité individuelle et nationale qu'a\ait été le romantisme littéraire et politique!

Ces hommes qui revêtent 1 habit noir et la cravate blanche poiu' « gra\'ir les degrés de la tribime française » et ces autres liommes en uniformes délabrés et en képis innommables que la défaite pousse comme im troupeau, sous le soleil de mai, dans les avenues du Grand Roi, ces hommes ont eu, dans leur jeunesse, im idéal, les uns Napoléon, les autres Lamartine, les autres Proudhon... Comment les dogmes Hnisseni!

11 V a des Hgures vraiment sinistres, tel ce président à l'oeil d'oiseau de proie qui crie : « Vous n'avez pas la parole, monsieur Tirard. « Il y en a d'éj)iques dans le fantasque : tel ce Galilée incompris qui clauie : « Non, messieurs, non, on n'arrête pas la pensée plus qu'on n'arrête la course du soleil!... »

Il y en a de délicieux, tel le séminari^te a la \oix Ilûtée qui

IV Pré] ace.

insinue : « J'ai besoin, messieurs, de loiue 1 indulj^ence de rassemblée! « Il y en a de prodigieux par lintensité de l'expression vicieuse : ainsi le groin qui grogne : « Dans un état de choses pareil, quelle serait, je vous prie, messieurs, la condition de la femme? »

Un, enlin, est vraimcni monumental comme image dun temps où la « question des loyers » a décharné une ré\ olution ; c'est le ventre boutonné qui éructe : « Messieurs, dans tout ce déluge de projets, d'amendements, de lois, de propositions et de contre-propositions qui se succèdent sur la question si complexe du loyer, je vois un personnage que vous oubliez sans cesse, le propriétaire! »

Ceux-ci étaient les vainqueurs ; les autres étaient les vaincus. Le crayon de Gustave Doré ne les a pas tant raillés qu'expliqués : ils étaient trop misérables ! Pourtant il a piqué, de la pointe du style, l'homme a thèses, le grandilocjuent aux chexeux hirsutes, le professeur de phraséologie sonore, — poltronne mi joiu' et un jour cruelle : « Oui, messieurs, je veux l'ordre dans la liberté, la liberté dans l'ordre, l'ordre dans la discussion libre, la discussion dans la loi. la loi dans le progrès, le progrès dans la liberté; voila ce cjue je veux !... » Mais le plus admirable, n'est-ce pas le bohème révolutionnaire, gobe-mouches de toutes les calembredaines, ramasseur sincère des bouts de cigares que la calomnie et la haine jettent siu" le trottoir au risque de brûler la cité : « Vo\is ne savez pas ce (pi' on dit ? On dit (pie M. Devienne, avec M. Jules Favre et M. de Bismarck, est en train de former un régiment de curés habillés en sergents de ville l... Oi'i allonsnous f... Pauvre France!... » Ah! le redoutable béjaune, le sinistre imbécile, le tragique idiot!

Préjcue v

On les comptait par milliers, « formant leurs bataillons », criant « au sang impiu' », \ictimes lamentables de ce qui fut suprêmement le mal du siècle, la phrase!

Celui-ci suffirait pour les cou\rir tous de son image shakespearienne, si le maître ne s'était amusé à épingler, au passage, un autre insecte précieux, le bellâtre international, a la chevelure débordante, à la moustache cosmétiquée. Polonais ou garibaldien, décrits dautre part. a\ec tant de précision, devant la commission d'enquête : « De l'Est arrivaient par troupes les débris de l'armée garihaldienne, des liommes à chemise rouge, avec une pliune de paon derrière la tête, qui entraient dans la \ ille, l'air décidé, comme en pays conquis... »

Plus d'un, parmi ceux-là, ache\'aient dans le ruisseau le geste du « dandv « a la BrumnicU ou a la Cjrammont- C-aderousse. Gustave Doré les connaissait bien. Il les a\aii \'us de près sous l'Empire. Il avait fréquenté les cercles et les bureaux de rédaction, les cafés et les coulisses de théâtre, les courses de Longchamp et les plages à la mode : peut-être a\ ait-il été, comme tant d'autres, reçu a Compiègne. « Farces amères! » le mot est de Rochefort.

Las, dépris, méditant sur les ruines de son temps et de son œtivre, Gustave Doré était dans la disposition d'âme qu'il fallait, en cette retraite de Versailles où raccomjxignait sa mère, l'Alsacienne, pour xoir et peindre les dessous grotesques de ces choses tristes.

Mais, comme il v avait aussi, en lui, roptimiste ardent et copieux que son œuMe révèle, comme il était, malgré tout, du cru et de la race, bra\'e homme, homme de cœin-, bon ou\'ricr(|ue le ira\.ul console et retrcm|)e, sa tristesse elle-même

VI Préface

s'épanouit en joie dans ces pages d'ironie puissante et débordée, — à la Fais ta li !

Il y inscrivit ce qu'il avait observé ; et, sans autre souci que d'être vrai et humain, pensant que l'avenir saurait bien retrouver, dans le document, la leçon, il li\Ta la bouteille a la mer et confia à ses amis chers ce recueil sans prix ou la bonne humeur lemporte même sur le deuil et oii la confiance obstinée sourit parmi les larmes.

Gabriel HANO TAUX.

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