‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 93 sur 133 · Misère de l’homme · texte numérisé non relu

Misère de l’homme

(Pline l’Ancien, VH, 1 et 5.)

Dès qu'il fait l'apprentissage de la lumière 1 , l'homme se voit entouré de liens; tous ses membres sont garottés. Cet heureux nouveau -né gît donc étendu, pieds et poings liés; il est tout en pleurs, cet être destiné à commander à, tous les autres. Il commence sa vie sous les auspices des plus grandes douleurs, sans avoir commis d'autre faute que celle de naître. Quelle folie chez ceux qui croient, après de tels débuts, que notre naissance nous donne des droits à l'orgueil I Le premier essai de ses forces 3 fait de l'homme une sorte de quadrupède. Au bout de combien de temps peut-il marcher 3 , peut-il parler, peut-il broyer les aliments dans sa bouche 4 . Ajoutez les maladies, tant de remèdes inventés contre les maux, remèdes bientôt réduits à l’impuissance par de nouveaux fléaux. Tous les autres êtres prennent immédiatement conscience de leurs instincts: les uns se mettent à courir, d'autres à voler rapidement, d'autres à nager; l'homme ne sait rien sans qu'on le lui enseigne, ni parler, ni mar-

cher, ni se nourrir. En un mot, son instinct ne lui apprend qu’à pleurer. Aussi s’est-il rencontré beaucoup d’hommes pou* penser que le mieux était de ne pas naître ou de disparaître au plus tôt. A l’homme seul entre tous les êtres vivants a été donné le deuil, le luxe, l’ambition, la cupidité, une curiosité insatiable, la superstition, le souci de la sépulture et le souci même de ce qui se passera après sa mort 5 . Aucun n’a une existence plus fragile, aucun n’a une fureur plus violente. Enfin nous voyons tous les autres animaux se réunir et combattre les autres espèces. Les féroces lions ne se font pas la guerre; les serpents ne cherchent pas à mordre les serpents ; les monstres marins eux-mêmes et les poissons ne s’attaquent qu’aux espèces étrangères; quant à l’homme, c’est de l’homme que lui viennent 6 la plupart de ses maux... Toi qui te confies dans tes forces physiques, qui jouis largement des dons de la fortune, qui te crois un dieu dès qu’un succès t’enfle d’orgueil, pour te tuer, il suffit de la morsure d'un serpent, il suffit pour t'étrangler 7 , comme il arriva au poète Anacréon, d’un pépin de raisin sec, ou d’un seul poil dans une gorgée de lait, comme pour le * sénateur Eabiùs. En un mot, pour estimer la vie à sa juste valeur 8 , on ne doit jamais oublier la fragilité de la nature humaine.

Notes. — 1. Entendez : dès qn’il essaie pour la première fois d'ouvrir les yeux. — 2. La première espérance (signe) de force. — 3. Incessus , us , m. marche. — 4. Bouche résistante pour (broyer) les aliments. — fi. Cura de futuro post se, le souci de ce qui est destiné à arriver après lui (le réfléchi parce que le sujet logique de l'action, c’est l’homme).

— 6. Esse ex, provenir de. — 7. Tu peux périr frappé... ou même étranglé comme Anacréon, par..., comme le sénateur Fabius, par... — 8. Is demum profecto , celui-là seulement (enfin) certes, pèsera avec une balance juste.

Commentaire grammatical. — 1. Imper aturum, destiné & commander. Cet emploi comme adjectif épithète est peu classique pour quod imperaturum est (Gr. § 233 et note).

— 2. Ab indique le point de départ; de là pour marquer le temps « dès » : a rudimento, dès l'apprentissage; pour marquer le commencement : auspicari a suppliciis, commencer par des supplices; pour marquer le point de départ

VËRSlOttS LAÎ1NËS

d’un raisonnement : ab his initiis, par suite de, d’après côB débuts. — 3. Dementiam est à l’accusatif d’exclamation (Gt. § 100, note 2). — 4. Ad superbiam genitos rappelle la règle natus ad imperium : les adjectifs marquant aptitude se construisent ainsi (Gr. § 121). — 5. Jam (ou jam vero) indique au début d’une phrase qu’on ajoute des termes à une énumération, souvent en renchérissant : et .en outre, et de plus. — 6. Sentire , usurpare, nare , scire, sont des infinitife d’exolamation (Gr. § 222) ; on pourrait expliquer de même non fari, non vesci, parce que scire signifiant « savoir (faire) » est peu usité avec un infinitif ; mais nihil prépare cette construction, et de plus c’est bien scire qu’il faut sous-entendre dans non aliud (scire) quam flere. — 7. Sponte , même quand il est considéré comme adverbe est l’ablatif du mot spons tis , f. ; naturae sponte , par la volonté (libre, spontanée) de sa nature. — 8. Entendez : censerent non nas'ci (le fait de ne pas naître) (esse, sous entendu) optimum. L’imparfait censerent étant dû à la concordance des temps on peut le traduire par un passé composé. — 9. Quam avec le superlatif signifie « (le plus) possible » (Gr. § 136). — 10. Congregari doit se traduire par un verbe pronominal (Gr. § 202 : in flumine lavantur). — 11. In avec l’accusatif au sens figuré peut signifier « pour » ou « contre ». — 12. Dans memor fuerit , le verbe est au futur antérieur (Gr. § 303, 2 6 ).

Commentaire littéraire. — 1. L’enfant, dès sa naissance est déposé à terre devant le père, qui en le relevant luimême ( tollere ) le reconnaît pour sien et accepte de l’élever. Sinon, l’enfant est abandonné. On a voulu voir une allusion à cet usage dans l’emploi du mot jacet , qui d’ailleurs se retrouve dans le célèbre passage ’de Lucrèce dont il sera question plus loin : humi jacet . L’enfant était enveloppé de langes (panni) et de bandelettes (fasciae ) dont l’ensemble s’appelait incunabula. Plaute dans Amphitryon dit qu’on ne put enmaillotter le petit Hercule : nequem eum quisquam col- Ligare quivit incunabulis. C’est cette opération si simple qui est rappelée un peu trop tragiquement ici par les mots : vincula, nexus, manibus pedibus que devinctis. — 2. Bon nombre de passages célèbres seraient à rapprocher de cette page pessimiste. Les vers fameux de Lucrèce ont certainement inspiré en partie Pline : « Puer , ut saevis projectus ab undis navita, nudus humi jacet , infans , indigus omni vitaîi auxiliO'.. vagituque locum lugubri complet , ut aequum est, cui tantum in vita restet transire malorum; l’enfant comme un naufragé que rejettent les ondes impitoyables, gît nu sur le sol, incapable de parler, incapable de s’aider lui-même à vivre... il remplit la salle d’un vagissement lugubre, comme il convient à un être qui doit s’attendre & traverser tant de douleurs ». Saint Augustin ( Enarrat . in psalm. 125, 10) s’inspire à son tour de Pline quand il dit :

« Quare (qui nascitur) a fletu incipit vivere f ridere non • dum novit, quare plorare jam novit f » Cicéron, à la fin du premier livre des Tusculanes attribue à Silène, s’adres-

livré î>ü ^aitré

Saut à Midas, la célèbre parole pessimiste répétée ici par Pline (Voir Clèobis et Btton, n° 122). Pascal parlant de la fragilité de la vie humaine, se rencontre avec Pline : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature... une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer ». (Edit. Brunschvicg § 347). — 3. Pour savoir ce qu’il faut penser de ce pessimisme, on peut s’adresser à Pascal lui-même : « Quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt... » Bossuet dit très sagement : « Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier, de peur qu’il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs ». ( Oraison fun. d'Henriette d'Angleterre). D’ailleurs, le pessimisme de Pline est exagéré; Cicéron remarque que la raison compense toutes ces apparentes infériorités et nous donne de beaucoup l’avantage sur les animaux. Le ton déclamatoire de Pline fausse sa pensée. Il recourt à l’exclamation : Heusl dementiam ; il interpelle un personnage imaginaire : tu qui corporis viribus fidis ; l’hyperbole lui fait voir dans l’innocent maillot de l’enfant un instrument de torture et un symbole de captivité. Quant à l’antithèse qui oppose l’homme aux animaux à propos de l’instinct, elle pourrait aisément être retournée en faveur de la supériorité de l’homme : l’homme a besoin de tout apprendre, soit; mais c’est donc qu’il est apte à recevoir un enseignement; c’est qu’il est intelligent. Il n’aura aucune peine à dépasser infiniment l’animalité grâce aux ressources de la raison. En outre, Pline a tort d’oublier que si l’homme est sujet aux passions, il est aussi capable de vertus. On préférera toujours à cette rhétorique la simplicité d’un Lucrèce ou d’un Pascal.

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