VERTIGE CUTANÉ
produiront aussi cet effet; le contact digital de certaines substances pulvérulentes, certaines étoffes âpres au toucher, le passage du peigne, le frôlement même des cheveux, pourront donner la chair de poule avec une rapide aura de vertige. Ce vertige est un vertige d'irradiation. Le vertige cutané peut aussi être un vertige direct.
En effet, la sensibilité périphérique tactile nous renseigne non seulement sur les différentes modalités de l'espace se manifestant à nous, chaleur, humidité, âpreté du contact, sensations de moelleux, de tranchant, de pulvérulent, de lisse, etc., mais elle localise ces perceptions à la périphérie de la sensibilité tégumentaire, elle définit le lieu des points d'un contact, d'une sensation tactile donnée. Elle sert à orienter, à décrire les images tactiles en les rapportant à la topographie des téguments, nous permet ainsi de connaître la distribution des choses tactilement perceptibles dans l'espace qui nous entoure; et, orientant, grâce à cette définition des contacts, notre milieu par rapport à nous, elle sert, par renversement, à notre orientation tactile dans notre milieu. Ne pas sentir le sol sous ses pieds équivaut à se sentir suspendu au-dessus du sol, et le vertige peut suivre l'anesthésie plantaire accidentelle. Il nous arrive trop fréquemment, et il suffit de s'observer pour s'en convaincre, d'être distrait de nos sensations tactiles familières, et notre orientation subjective en souffre nécessairement. La stabilité de nos attitudes nous évite des chutes ou des déviations d'équilibre qui nous forcent, dans les attitudes difficiles, à porter toute notre attention sur les sources sensorielles de l'orientation objective. Les perceptions tactiles sont celles dont on se laisse le plus aisément distraire. La vue est le moins distrait de nos sens, et c'est par elle et par le labyrinthe que nous sommes souvent avertis d'oscillations dont le tact ne nous prévient pas assez tôt.
Une préoccupation morale, une douleur, une fatigue intense suppriment toute conscience des perceptions tactiles, et nous perdons tout contact avec le monde extérieur, par l'intermédiaire de la lactilité. La sensation vertigineuse est le plus souvent accompagnée d'une sorte
LES VERTIGES
d'absence taclile passagère, et l'extase, à tous ses degrés, exploite cette sorte d'abstraction sensorielle qui nous isole de l'objectivité, du non-moi, et supprime ainsi les limites senties de notre subjectivité et toute notion d'espace.
L'admirable vigilance de la vue nous cache les défaillances de l'orientation tactile. Mais si l'on ferme les yeux et que l'équilibration ne se fasse plus, par conséquent, que grâce à l'orientation subjective directe du labyrinthe, et par l'orientation tactile et locomotrice que nous allons examiner, nous observerons combien est faible notre appui sensoriel total; et si, par certaines manœuvres, rotation de la tête, secousses antéro-postérieures, nous troublons tant soit peu les fonctions veslibulaires, c'est à grand'peine que la tactilité et le sens de l'orientation locomotrice nous maintiendront debout. En tout cas, une observation attentive nous montre combien vague est à tout instant la délimitation du moi et du non-moi, et combien est faible et facile à égarer l'attention dans le domaine de la tactilité exercée par toutes les surfaces tégumentaires simultanément. Le vertige tactile apparaîtra donc surtout quand la vue ne rectifiera pas les erreurs de localisation de l'appareil de localisation tactile, ou n'y suppléera pas.