V. RAPPORTS DU SENS DE L ESPACE AVEC LA SENSIBILITÉ
1" C'est le sens de l'espace qui, de la composition des perceptions élémentaires, réalise la sensation objective de forme, de définition lopographique, de distribution dans la variété des aspects; c'est lui qui, des sensations de forme et de leur composition, fait naître Yimage, qu'elle soit visuelle, auditive ou- tactile; c'est enfin lui qui, de la juxtaposition des images et de leur distribution, par rapport à nous et entre elles, nous donne la sensation d'un espace objectif et concret, indépendant de nous et identique sous ses multiples apparences sensorielles.
Les variations de forme, d'image, d'espace, font naître la sensation de mouvement, qui est le nom que nous donnons à toute variation de distribution dans l'espace. Leibniz a défini l'espace : l'ordre des choses coexistantes. Toute variation dans l'ordre de coexistence des choses est un ■mouvement.
La sensation de mouvement et son souvenir, qui est l'idée de muuvement, ont développé 'en nous l'idée de force, bien qu'une force ne se définisse pas directement à nos organes sensoriels, qui n'ont pour l'apprécier que des mesures de mouvement produit, c'est-à-dire d'espace et de
résistance subie ou d'cU'ort senti, de fatigue ou de douleur.
Espace, mouvement, force, voilà les trois notions que nous fournit le sens de l'espace, donnant ainsi une Ijase sensorielle à toute l'intelligence, c'est-à-dire à l'expérience spéculative. Nous enregistrons ces acquisitions et notre cerveau peut les utiliser, grâce à une faculté, la volonté, que nous allons examiner à ce point de vue.
2" Le sens de l'espace nous définit le monde objectif, le non-moi, par ses propriétés d'orientation objective et subjective qui nous révèlent la situation des choses de notre milieu dans leur répartition commune et par rapport à nous, et notre propre situation dans notre milieu. Mais tout ceci appartient en réalité au monde objectif dont notre propre personne fait partie. Le sens de l'espace s'étend au delà. Si l'on réfléchit que nous localisons la douleur, le mouvement, les besoins dans tous les points de notre organisme, c'est-à-dire dans tous les points de nos centres intérieurs de perception, et que bien des fonctions que nous ignorons à l'état normal se révèlent, quand elles sont troublées, par un ensemble de perceptions que nous savons parfaitement localiser objectivement dans notre organisme et à des points précis de notre organisme, on peut se demander si nous ne localisons pas de même dans cette partie de notre corps qui est le monde conscient, les perceptions et les facultés sur lesquelles la conscience projette justement alors sa lumière ?
Il est évident que le siège cérébral d'une image auditive n'est pas le même que celui d'une perception tactile ou visuelle, que le siège de l'exécution volontaire du mouvement, ou de la définition psychique d'un sentiment ou d'une idée. Les localisations que l'expérimentateur reconnaît en examinant un cerveau extérieurement, de dehors en dedans, existent-elles moins pour la conscience, l'imagination, la volonté, qui se dirigent si sûrement au milieu des images sensorielles, des centres de volition ou de spéculation? Un sentiment, une idée, ne diffèrent pas seulement d'une mélodie entendue ou d'un geste voulu par la nature môme de la perception qu'en tire notre conscience ;
LE SENS DE L'ESPACE
nous savons aussi qu'elles diffèrent comme siège dans la masse de notre encéphale. La conscience, qui est dénature sensorielle, distingue les facullés par leur apparence et par leur localisation, l'imagination cherche dans ses images comme nous cherchons dans une hihliothèque, elle va de rayon en rayon ; la volonté fait passer l'excitation à tel centre moteur et non à tel autre; la spéculation psychique u'erre-t-elle pas à l'aventure quand l'attention ne vient pas la guider à travers les zones corticales frontales ? La conscience dislingue une idée d'une sensation, une volition d'une douleur comme noire rétine distingue le bleu du rouge ; mais de même que la rétine distingue les couleurs et les localise, la conscience se double d'un se7is psychique de l'espace qui lui permet de connaître les localisations cérébrales mieux que ne les connaîtront jamais les physiologistes.
^ L'attention est la conscience passant de la passivité à l'activité, c'est une accommodation delà conscience. Quand elle se porte dans les zones frontales, elle fait jaillir les images psychiques et se nomme spéculation, réflexion, calcul, pensée ; quand elle se porte vers les zones motrices, elle fait jaillir les variations d'attitude et s'appelle la volition ; quand elle s'adresse aux centres pariétaux, occipitaux, temporosphénoïdaux, les images sensitives et sensorielles s'éclairent, et elle s'appelle sensation, imagination, perception.
11 est pour nous évident que la conscience occupe topographiquement dans la masse encéphalique un siège qui lui permet d'être en rapport avec tous les centres d'aboutissement des voies centripètes corticales et de départ des voies centrifuges. Il est également vraisemblable qu'elle réunit ces centres entre eux et que l'excitation se transporte facilement de l'un à l'autre. Elle doit donc s'orienter, c'est-à-dire que la dépense, la distribution de l'excitation consciente à travers les centres de la masse encéphalique, comporte une orientation psychique et un véritable sens de l'espace cérébral.
3» L3 domaine esthétique du sens de l'espace est immense, car il comporte toute idée de forme, d'image, de mouvement, de force, et sans lui les perceptions sensorielles
c'Iémonlaires n'ont micuno sig-nififalion. Par exemple, nous n'avons la sensation de bleu et de rouge que parce (|ue ces deux sensations sont isolées dans leur localisation ; si elles ne l'étaient, nous aurions une perception de; violel. Un timbre et un accord peuvent être composés des mêmes harmoniques, mais l'oreille assigne une même origine objective aux harmoniques qui forment le timbre et des origines distinctes à celles qui produisent l'accord. De même une cacophonie produite par des sons d'origine dilîérente dans l'espace devient un bruit si ces origines se confondent, etc.
Les arts de la vue et du toucher ont au plus haut point utilisé la puissance extrêmement variée et féconde du sens de l'espace; la forme, le relief, la perspective, les proportions en sont les bases. Les arts de l'ouïe en font volontiers abstraction, et leur signification, avons-nous dit, en devient plus aisément abstraite et psychologique. Nul artiste n'a mieux que Richard Wagner exploité les ressources spéciales à l'esthétique de chaque appareil sensoriel. Il a su merveilleusement utiliser la signification représentative des arts de la vue et la signification suggestive des arts de l'ouïe. Les formes, les lumières, les mouvements, la perspective, la chorétique, l'expression mimique de l'acteur et du décor ont reçu, par des procédés particulièrement ingénieux, une intensité d'objectivation véritablement extraordinaire au théâtre de Bayreuth. Nous les avons étudiés ailleurs'. En revanche, tout ce qui ne doit pas être concret est totalement supprimé. L'orchestre est supprimé, il ne reste qu'une musique invisible ; le spectateur luimême est abstrait en quelque sorte, et l'imprégnation de toutes ses facultés psychiques par la profonde et pénétrante harmonie qui entoure le drame comme dune atmosphère vivante et consciente, l'initie sensoriellement, wissend durch das Gefiïkl, à la signification mystique de l'image scénique. Les analyses d'espace sont étonnamment exploitées pour ce qui est de la représentation optique, elles sont supprimées pour ce qui est musical ; cela donne