Vicariat du Keewatin: Keewatin en deuil
Ce n'est pas sans une très profonde émotion que nous annonçons à tous les parents, bienfaiteurs et amis — et qui n'est pas l'ami du grand disparu ? — la mort de notre très digne et très vénéré pasteur, Son Excellence Mgr Ovide CHARLEBoOI1S, évèque de Bérénice et premier vicaire apostolique du Keewatin.
C'est hier, le 20 novembre, à huit heures et dix minutes du matin, que la mort est venue nous l'enlever. Il a succombé entre deux messes : la première — pro infirmis — célébrée pour le recouvrement de sa santé ; la seconde, pour le repos de son âme. Il a vécu dans la prière ; il est mort en priant. Jamais, je n’oublierai cette scène de Mgr CHARLEBOIS mourant. L'agonisant a à son chevet son neveu et successeur, Mgr LAJEUNESSE, quatre de ses prêtres qu’il a ordonnés lui-même, quelques frères, ses religieuses de l’hôpital et de l’école séparée. L’atmosphère est celle d’une chapelle, d’un lieu saint. Le divin Maître vient chercher son apôtre, son bon et fidèle serviteur. Des sentiments multiples se partagent nos cœurs : crainfe de perdre pour toujours notre chef et père spirituel ; admiration devant son énergie, simplicité et calme; douleur, puisque ses souffrances sont les nôtres. Nous sommes saisis ; c’est avec grande attention que nous récitons les belles prières des agonisants ; nous nous arrêétons pour le regarder, pour l’admirer, pour saisir ses derniers râles.
Sur le Ht funèbre, il est grand comme sa vie est grande. Ses derniers moments, ses derniers jours sont le fidèle écho de toute sa vie ‘apostolique et épiscopale.
Ne meurt-il pas victime de son zèle, de ce zèle qui
dévorait le cœur de l’apôtre ? Voyez! Le 27 octobre, il revient de l’est du Canada. Il est un peu souffreteux ; une grippe le tient en haleine. Cependant, à une heure du matin, en dépit de son indisposition, en dépit de la neige déjà abondante et de la bise cinglante, il descend du train et s’élance dans les bois, transporté par quelques chiens faméliques. Il parcourt six milles et arrive à la Mission qui est inhabitée. Pourquoi cela ? Il a promis aux quelques familles de Barrows qu'il irait les visiter, leur donner la mission, baptiser un enfant, administrer les derniers sacrements à une mourante. Les gens n’ont pas eu de mission depuis de longs mois. Je dois ajouter que depuis qûelques années Mgr CHarLEBoIS est le seul à s'occuper de ces pauvres métis catholiques. Et là notre septuagénaire déjà malade couche sur la dure, fait sa propre cuisine, qui est réduite à sa plus simple expression, catéchise, prêche, chante grand’messe, confesse, visite les gens à domicile qui sont éparpillés dans les bois. Il nous a avoué plus tard qu’il a cru pat moments tomber sur le champ de bataille.
Et le retour s’effectue de la même manière et aux mêmes heures. Ici, à l’Evêché, sa volonté d'acier le conduit à son bureau ; une correspondance volumineuse l’attend ; cependant une toux continuelle déchire ses bronches, la fièvre bouillonne, les indispositions deviennent maladie. 11 célébrera la fête de tous les saints à l’hôpital et se voit confiner dans sa chambre d'hôpital. Personne ne se doute du sérieux de la maladie ; tout le monde et luf le premier comptent sur sa robuste constitution, sur son indomptable énergie. Mais la puissance du mal grandit.
Le samedi 4 novembre, sa condition devient sérieuse, très sérieuse même. Une congestion quelconque 5e déclare ; une très haute température éclate et engendre le délire. On s’alarme. Heureusement qu'il revient à lui-même aux dernières heures du jour. Il sort d'un rêve ; s’enquiert de ce qui s’est passé. On lui répond que son esprit surchauffé par une forte température a été à la dérive. Cela ne lui suffit pas. Il lui faut la réalité,
toute la vérité. Il a vécu dans le réel; il a toujours réalisé ses plans de missionnaire, abattant tous les obstacles. 11 le sera jusqu’au bout.
« Quelle est ma température, demande-t-il ? » Et il insiste.
+ 105 degrés », lui répond-on.
« Donc, c’est sérieux, surtout à mon âge. Donc je dots me préparer pour le grand voyage. Laissez-moi seul trois quarts d'heure et je serai prêt. »
De quel voyage s’agit-il ? d’une course en canot dans le Nord ? De prime abord, il semblerait que oui. Le malade sait bien cependant qu'il s’agit du grand voyage dans le grand Nord céleste, du voyage de l’éternité. Pourtant il envisage cette dernière réalité comme toutes les autres, avec foi, confiance, amour, surtout énergie. Pour Mgr CHARLEBO1IS, pas besoin d’atermoiements, d’hésitations. Durant vingt-trois ans, il a été le prêtre voyageur, donnant le ciel aux âmes obscures, durant vingt-trois ans il a été l’évêque voyageur donnant le ciel aux âmes des pauvres. Un coup d'œil sur le passé, un coup de main ferme et il est prêt.
On s’approche avec erainte ; pourtant il est calme. Ii semble vivre une des heures les plus solennelles de sa vie. Il domine le mal; cependant nous semblons sentir ses souffrances qui le torturent. Mgr LASEUNESSE lui apporte le saint Viatique. Son visage s’illumine ; quelle joie de recevoir Celui pour qui il a travaillé toute sa viel L'auteur de ces lignes lui présente la patène ; 3 la repousse et demande le livre des règles et constitutions des Oblats. Alors, en face de l’hostie, il renouvelle d’une voix sûre et ferme sa profession religieuse. Ce successeur des apôtres est resté Oblat de Marie Immaculée ; il est resté religieux jusqu'au fond de l'âme. Quel amour ne porte-t-il pas à sa Congrégation !
Il est religieux de nom ; il l’est de fait. Il l’est par sa fidélité à l'observation de la Règle. La cloche sonne-t-elle pour un exercice, qu’il est le premier rendu, Avec Monseigneur CHarLEBoOIS tout se fait à la même heure. Il faudra des raisons majeures pour l'en faire déroger.
Les deux premières heures de la journée se passent à la chapelle, tout près du tabernacle, toujours droit. Jésus l’absorbe complètement. Il est religieux par sa fidélité au vœu de pauvreté. Non seulement il a le vœu ; mais il en a l'esprit. Son modèle est Jésus dans la crèche de Bethléem. Il ne cesse de prêcher l’économie à ses intimes et missionnaires. Que de fois ne l’avons-nous pas vu se diriger vers la gare avec de grosses valises ! jamais il n’a demandé une voiture automobile. Il faudrait des chapitres entiers sur son esprit et amour de la pauvreté. Donnons un détail, un tout petit. Durant sa dernière maladie, la Sœur garde-malade lui apporte de l’eau de Vichy. Ce breuvage lui est utile. Il mande de l’Evêché une certaine poudre reçue d’un bienfaiteur pour se faire de la Vichy, prétextant que cela était moins dispendieux. Qui prétendrait que cet homme est le maître de ce splendide hôpital et de tout le Vicariat ?
Pauvre, Mgr CHARLEBO:IS l’a été toute sa vie; il l'est à la mort ; il le sera après. Il est la prudence même sur ce point. Voyez cette tranche de son mince testament : « Je déclare de plus que je ne possède rien en propre « et que je ne lègue absolument rien à mes héritiers naturels. »
Cela ne lui suffit pas. II complète cette dernière volonté en disant à Mgr LAJEUNESSE : + J’ai vécu en pauvre ; « je veux mourir en pauvre ; je veux être enterré comme « un pauvre. Par conséquent il me faut une tombe « n’excédant pas quarante dollars. Déposez mon corps + dans le cimetière de la paroisse, » Quelle leçon ! cette pauvreté d’Assise est un des beaux diadèmes de sa vie.
Corhmunié et administré, il n'existe plus pour la terre, il n’existe que pour le ciel. 11 semble causer. Ah ouf! il est à causer avec le divin Ami. L’ardeur de son amour l’emporte sur celle de la fièvre. Un calme se fait et il peut sommeiller un tant soit peu. On est confiant.
Le lendemain, dimanche, un mieux se fait sentir, Les multiples prières des communautés religieuses et de toute la paroisse se font pressantes et suppliantes. La journée est bonne ; le mieux s’accentue. Les jours suivants sont meilleurs : ce qui dissipe toute alarme.
Alors, il se plaira à nous dire qu'un jour il faudra cesser nos prières pour lui permettre de mourir.
Poussé par son énergie coutumière, il se dit déjà convalescent et ne peut se soumettre à toutes les strictes exigences de la médecine. Alors, il se remet à sa correspondance et les lettres s’allongent et se multiplient, lettres à des bienfaiteurs, lettres à ses missionnaires. Aussi les visiteurs se multiplient, Sa porte et son cœur sont toujours largernent ouverts, Même ses enfants des bois — les Indiens — viendront lui exposer leurs maux réels et imaginaires. Ils sont Îles bienvenus. Une lettre vingt fois interrompue est vingt fois continuée, Deux jours avant sa mort, il écrira une longue lettre à un de ses missionnaires qu'il venait de nommer à un nouveau poste. Nous pouvons dire que Mgr CHARLEBOIS à dirigé et administré son Vicariat par ses lettres. Il ne vient en contact avec la plupart des missionnaires qu’une fois tous les trois ans, lors de sa visite pastorale, I] faut trois étés consécutifs pour faire le tour de cet immense territoire du Keewatin. H est aussi le supérieur religieux des Pères et Frères. Alors, direction, avis, conseils, tout se fait et règle par correspondance.
Avec sa plume encore, il a obtenu plus de dons pour ses Missions que n'importe quelle conférence, Il s’est toujours fait un devoir d'écrire personneilement à tous les bienfaiteurs et cela pour le moindre don. Îl en est de même avec les siens. Les petits neveu ou nièce avaient leur lettre comme le frère ou la sœur. Il sait y incruster Les petits détails, les nouvelles qui tiennent la famille unie.
Le danger passé, on crie victoire. On ose espérer que cette victoire va être de longue durée. Ï] faut de la sagesse et de l'affection pour surnager dans ces jours de trouble. Son expérience est des plus précieuses. Cependant, si la maladie a été repoussée dans cette attaque, elle n'a pas été enlevée, La cause du mal est toujours là, continuant son œuvre destructrice, La deuxième et dernière attaque ne s'est pas fait attendre bien longtemps. Elle est revenue à la charge samedi, le 18 novembre. Sur la
fin du jour, il se sent envahir par une fatigue générale, un certain accablement. li ne peut s'empêcher d'exprimer ses craintes à son coadjuteur. Et voici que les douleurs aiguës secouent tout son être. Le rein gauche est complètement congestionné, des abcès périnéphrétiques empoisonnent tout le système. Nuit longue et pénible.
Affaibli par la première attaque, {1 n’a pas la force nécessaire pour réagir contre la seconde. D'ailleurs, le mal fait son œuvre depuis des années. Son état ne s’améHore pas au cours du dimanche. La parole devient hésitante et pénible. Nouvelles alarmes plus fondées que les premières, Dans l'après-midi, à cinq heures, ses cinq prêtres et trois frères qui sont ici lui font une courte visite, 11 nous regarde avec satisfaction ; remercie des prières faites pour lui et trouve même moyen de dire que ces prières ne feront de tort à personne, pas même à lui, On lui demande sa bénédiction. Sans hésiter, son énergie le fait dresser sur son lit; il demande son anneau et lentement bénit prêtres et frères. C'était sa dernière bénédiction. Elle a dû Iui causer des douleurs, cette bénédiction !
Son énergie et sa charité ont remporté une nouvelle victoire. N'avait-il pas, poussé par la même énergie et charité, trois jours auparavant, monté au troisième étage de l'hôpital, à la salle d'opération, pour assister un de ses frères religieux qui subissait le bistouri ? Un Père avait tenté d'accompagner le Frère ; mais force lui fut de quitter la salle, Mgr CHARLEBOIS, l'administré d'il y a quelques jours, prend sa place. It est là debout rassurant le Frère, trouvant même je mot pour rire au succés de l'opération. Quatre jours plus tard, il n'était plus. Ah oui! cette charité et cette énergie sans bornes ont fait de Mgr Ovide CnanLeBmois un prêtre et évêque missionnaire de la plus haute taille, un géant de l’apostolat catholique ; cette énergie et charité de Mgr CuarLesois ont créé, développé le Vicariat apostolique du Keëewatin.
Son œuvre, sa vie, son nom appartiennent à l'histoire. Pour écrire cette vie, ce ne sont pas quelques pages,
quelques chapitres, mais tout un livre qu’il faudrait. Un livre ayant pour en-tête ces deux mots : Energie et charité, suivis de sa devise : Ad Jesum per Mariam — à Jésus par Marie. À Jésus, le dernier mot intelligible que ses lèvres ont murmuré.
Après la mort de Mgr Charlebois
Mgr Prud’homme, évêque de Prince-Albert et Saska-
toon, écrit à l’occasion de la mort de Mgr le Vicaire apostolique du Keewatin : « Esprit ouvert à tous les « besoins de cette province, il fut le conseiller énergique «+ en même temps que prudent et l’animateur de plusieurs initiatives dont bénéficie en ce moment l'Eglise de cette Province. Qu'il suffise de mentionner ici la fondation du journal Le Patriote, qui peut le compter comme un de ceux qui ont le plus contribué à sa fondation. »
De son côté, le vaillant journal de la Saskatchewan le revendique comme son vrai fondateur. Dès son arrivée à Duck Lake, il en conçut le projet et s’en ouvrit à plusieurs catholiques de sa trempe. Le 24 août 1910, le journal sortait pour la première fois.
Omer Héroux écrit, dans le Devoir de Montréal (20 novembre 1933) :
« Mgr Caanzegois est mort sur la brèche. Rentré dans ses missions voici quelques semaines, il avait voulu visiter un poste sauvage. Il dut faire le trajet en traîneau à chiens. Il y contracta la maladie dont l’on espérait ces jours-ci encore qu'il pourrait triompher, mais qui a finalement eu raison de sa robuste constitution.
Mgr CHARLEBO!IS appartenait à l’une de ces familles sacerdotales qui sont l’honneur de notre race. Deux de ses frères appartenaient au clergé séculier ; la Congrégation des Obilats avait reçu les trois autres.
Le P. Guillaume CHarLEBotrs fut provincial de sa
Congrégation, il poursuit, malgré les années, son dur labeur. Le P. Charles CHARLEBOIS, en Ontario, a été l’un des plus tenaces, l’un des plus efficaces défenseurs des droïîts des pères de famille et de l’enseignement français. Mgr Ovide CHARLEBOIS avait passé sa vie dans les missions. Sa carrière fut celle des missionnaires de l’époque la plus dure, toute faite de souffrances et de dévouement. A cette rude tâche s’ajoutèrent bientôt les lourdes responsabilités de l’épiscopat. Voici près d’un quart de siècle, en effet, que le P. Ovide fut sacré évêque du Vicariat apostolique du Keewatin.
Au missionnaire, familier de toutes les misères, l’épiscopat apportait, non seulement les responsabilités ordinaires en pays de missions, mais de rudes tâches d’un ordre tout particulier. Son Vicariat apostolique comprenait, dvec une partie des Territoires du Nord-Ouest, une fraction du territoire ontarien. Il se trouva de la sorte face aux difficultés que devaient soulever l’annexion au Manitoba du Keewatin et le Règlement XVII en Ontario. Il y fut grand : grand évêque et grand patriote.
Nous l'avons vu de près à Ottawa. La lutte était dure ; mais quelle joie c’était pour les Franco-Ontariens, et quel réconfort que de voir, à chaque congrès, à chaque assemblée générale, s'asseoir au premier rang des congressistes leurs évêques, leurs chefs et leurs guides !
Mgr CHaRLEBoIS ne manquait aucune de ces réunions. Son nom reste lié à la résistance franco-ontarienne, à la défense de la liberté des pères de famille dans l'Ontario et dans l'Ouest, comme à son œuvre proprement missionnaire.
Il fut grand, et l’un des aspects de sa grandeur fut assurément la bonté. Tous ceux qui l'ont connu garderont de cette bonté un inoubliable souvenir.
Nos vieux lecteurs savent que nous avons, envers ce grand homme de cœur, des motifs de particulière gratitude. Ils ne font que s’ajouter à ceux que nous partageons avec tous les catholiques, avec tous les Canadiens français, avec tous les esprits nobles de ce pays.
Tous, avec un profond respect, s’inclineront devant
la dépouille mortelle de cet homme qui fut si modeste, si simple, dans sa grandeur et qui restera, même pour ceux qui ne partagent point ses croyances, qui ne sont pas de sa race, l’un des plus nobles types d'humanité qu’ait produits notre pays. »
Alleluia d’une moribonde
Sur le bord de la tombe, avant de s'endormir du dernier sommeil, elle a chanté Alleluia.
Ïl s’agit d’une bonne vieille Indienne catholique, de cette Mission, Christie, femme d’Alex Monias, décédée le 5 avril 1933. Sa mort très édifiante, a répandu dans tout le pays comme un parfum du ciel. Plusieurs fois durant sa maladie, elle a voulu recevoir la sainte Eucharistie, le divin Viatique du mourant. « Mon âme a faim, disait-elle, allez dire à l’homme de la prière que je désire Jésus. » Et Jésus venait, à chaque fois, fortifier son âme pour le grand voyage. À son avant-dernière communion, je m’aperçus qu’elle cherchait quelqu'un. « Où est mon mari? dit-elle, je veux qu'il vienne partager avec moi le Pain du ciel + Et notre pauvre Alex, tout ému, est venu s’asseoir à la Table sainte, à côté de sa chère compagne. Notre pieuse mourante semblait tout heureuse et satisfaite. « Te voilà bien prête, lui dis-je en la quittant, tu possèdes le bon Dieu dans ton cœur, la dernière onction de la prière a blanchi ton âme. Jésus est proche, i viendra bientôt te chercher. » « Je ne crains pas la mort, me dit-elle. Oh non! Mais que Jésus tarde donc à venir me prendre ! » Ses désirs devaient être bientôt satisfaits. Voici enfin le dernier jour, le jour du grand voyage ! « Mon âme a encore faim de Jésus, dit-elle, Je veux voir l’homme de Ia prière. » J’arrivai en toute hâte, je lui apportai la consolation suprême. Craignant qu'elle ne pût que difficilement prendre la sainte Hostie,
je la lui donnai humectée, dans une petite cuillère, et l’aidai à faire sa dernière action de grâces.
Puis, vient le moment solennel et toujours impressionnant du dernier adieu, des dernières recommandations. « Quand j'aurai quitté la terre, dit-elle à son mari, lui montrant son petit crucifix, qu’elle tenait entre ses mains, etsbaisait fréquemment, tu placeras ma croix dans ma main, près de mon cœur, et dans mon autre main, mon livre de Dieu (le saint Evangile). Ce sera là mon soutien, mon bâton de voyage, pour entrer dans la maison de Dieu. Et elle ajouta : le chemin du ciel est bien difficile. La prière n’est pas suffsante pour y avoir droit d’entrer. Il faut aussi observer cette parole du grand Esprit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Si ton travail te procure quelques ressources, n’y sois pas attaché. Mais, tu partageras ton pain avec celui qui a faim, tu l’aideras à se vêétir. S'il est malade, tu iras le visiter. En agissant ainsi, c’est à Jésus que tu donneras la nourriture et le vêtement, c’est à Jésus que tu rendras visite. Parmi tous les vêtements, les actions diverses qui forment ton avoir, la moitié est bonne et bien blanche, mais l’autre moitié est impure. Rejette ce qui est mal, revêts-toi de ce qui est tout blanc et pur. Et la parole que je te laisse ne l’oublie jamais ; prie beaucoup et tu me retrouveras un jour. »
À un proche parent, elle fit aussi ces recommandations : « Ta conduite passée, n’a pas été sans reproche ; n’y reviens plus jamais. J’ai aperçu sur ton habit l’insigne des premiers priants (les ligueurs du Sacré-Cœur). Cet insigne-là, porte-le toujours. Bien souvent, j'ai entendu prononcer ton nom, en mauvaise part, souvent aussi j'ai entendu dire que tu étais charitable envers ton prochain. Quand tu étais fortuné à la chasse, je t’ai vu donner à manger à celui qui avait faim. Voilà qui est bien. Chaque jour, réunis tes enfants pour la prière, enseigne-leur la vertu, la bonne religion, le respect envers tous. Aie bon courage et travaille avec ardeur à ton salut. C’est le seul moyen d’atteindre la vraie vie.
Supporte courageusement toutes les épreuves. Si quelqu’un parle à ton désavantage, garde le silence et passe outre. Quant à la religion que tu as embrassée, garde-la jusqu’à la mort. »
Mais l’heure du départ a enfin sonné. Ramassant le peu de forces qui lui reste, elle dit à tous ces dernières paroles : « Je vais vous quitter. Déjà la porte du ciel m'est ouverte à moi et à une petite fille (cette enfant mourut en effet quelques heures après), Voilà cinq de mes enfants qui viennent du ciel, pour me rencontrer. Lis portent des fleurs et viennent m'en offrir. Ils m’apportent aussi un cantique que je chanterai avant de mourir, la cantique Alleluia. Mais voyez donc la belle lumière qui éclaire l’endroit où je suis étendue. Sur le bord de la rivière du Jourdain, regardez comme la prairie est déjà toute jaune et mûre pour la récolte. Oh ! que c’est beau ! Comme je suis heureuse aujourd’hui d’avoir toujours véeu dans l'humilité! La charité a toujours possédé mon cœur. Jamais je n’ai répondu à qui me parlait durement. Qu'il en soit ainsi de vous, tant que vous vivrez. Et maintenant, je veux chanter Alleluia. s Et de sa voix défaillante, elle eut encore la force d’entonner et de chanter le cantique de la résurrection. Toute l'assistance, tant protestante que catholique, unit sa voix à celle de la mourante et chanta le beau cantique de l'espérance chrétienne. Ce fut un bien touchant spectacle, capable d’arracher des larmes au cœur le plus indifférent. Puis le silence se fit...
Encore quelques instants, et avant d’expirer, elle prononça ces derniers mots d’adieu : « Haw! ekwani; kisikok n’t’itapin ! Et maintenant, je regarde le ciel! » Et élevant lies deux bras, le sourire sur les lèvres, tout doucement et sans la moindre souffrance, elle rendit sa beile âme à Dieu.
« Oh! quelle belle mort! s’écria alors un bon vieux protestant qui lui aussi venait de chanter l’Alleluia ! J'ai vu mourir bien du monde, dit-il, mais jamais, non jamais, je n’ai assisté à une mort aussi douce et aussi édifiante. > Oui ce fut une vraie mort de prédes-
tinée. Avant de rentrer dans son sépuilcre, elle chanta l'hymne de la résurrection, l’alleluia de l'éternité.
Ami lecteur, aidez-nou$ à remercier Dieu d’avoir bien voulu faire germer et s’épanouir, dans l’aride désert et le champ inculte où travaille et gémit le pauvre missionnaire, une si belle fleur indienne, une rose toute parfumée du paradis.
Et puisse un jour se réaliser la vision qu’elle a sans doute entrevue dans le lointain, quand elle disait : « Sur les bords du Jourdain, regardez comme la prairie est déjà toute jaune et mûre pour la récolte! »
Mission de Norway-House.
Henri BorssiN, O0. M. I.