DÉPART POUR VICHY
N ous avions formé depuis long-temps le projet de visiter Vichy, et ee ne fut qu’en 1855 que nous pûmes le réaliser. Clermont fut notre rendez-vous et notre point de départ.
Nous quittâmes à la fin d'avril la capitale de l'Auvergne , et nous traversämes lentement la portion de la Limagne qui nous séparait de Riom, l’ancienne émule de Clermont, et qui, malgré la puissante attraction de sa rivale, conserve encore quelques-uns de ses privilèges.
C’est un voyage digne d’envie que de parcourir, par une journée de printemps, cette belle Limagne d'Auvergne , entourée de ses
(6) montagnes encore blanchies par la neige de l'hiver, et arrosée par les ruisseaux limpides qui descendent en murmurant de cette ceinture glacée. |
Le puy de Dôme, avec sa robe éclatante, dominait le tableau, et de larges sillons noirs qui paraissaient sur ses flancs, annoncaient le retour des beaux jours, et l'apparition prochaine de son enveloppe de verdure.
Les pèchers coloraient les coteaux de la teinte pure de leurs fleurs, et de nombreux amandiers semblaient lutter de blancheur avec la neige des montagnes. Les arbres de la plaine laissaient épanouïr leur feuillage ; les oiseaux chantaient dans ces bosquets fleuris, et le soleil qui s'élevait au-dessus des montagnes du Forez, allait rendre à l'Auvergne sa végétation vigoureuse et son ciel méridional. Ce magnifique tableau nous fut un instant caché par les sombres maisons de Montferrand, le Mons ferreus des anciens, ville autrefois très-forte, et entourée aujourd’hui de fossés peu profonds que l’on a transformés en jardins. De vieilles maisons garnies d’arabesques d’assez bon goût, sculptées sur la pierre noire de Volvic, attirèrent un moment notre attention, et bientôt après nous retrouvämes le soleil du printemps éclairant
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cette campagne celèbre, qui excita si longtemps la cupidité des Romains er des Barbares, et que le roi Childebert désirait tant voir de ses propres yeux, comme le chef-d'œuvre de la nature. Il vit à peiné la cité des ,Arvernes ; un brouillard épais lui cacha les riches moissons de la plaine et les montagnesbleués dont la nature l'avait encadrée. |
Plus heureux que le roi des Francs, nous vimes la Limagne aussi belle et plus tranquille qu'a l'epoque où son armée y pénétra pour quelques instans ; treize siècles de distance n'avaient point altéré sa fertilité.
Nous étions près de Riom, :qui se développait devant nous avec là magnificence d'une ville orientale, entourée de ses bosquets, dominée par ses dèômes et ses clochers.
Nous y entrâmes bientôt, et pendant que notre voiture suivait Les boulevarts, nous traversämes l’intérieur de la ville. Nous eûmes le temps de voir Péglise de Saint-Amable, son patron, qui en fut curé sous le règne de Chilpérie, et qui illustra sa ville natale par un grand nombre de miracles.
Nous entrâmes aussi dans l’église du Marthuret et dans la Sainte-Chapelle, dont les vitraux de couleur nous parurent très-remarquables, en ce que quelques parties de l'émail
(8) colorant avaient échappé à l’acuon du feu, et restaient encore appliquées sur le verre,
Enfin, nous vimes comme à Montferrand des maisons fort curieuses par les arabesques élégantes qui encadraient les croisées, et par leur architecture du seizième siècle. |
Trois heures après nous étions à Aiïgueperse, ville qui appartient encore à l'Auvergne, mais qui est bien rapprochée du Bourbonnais. Notre conducteur nous demanda deux grandes heures pour faire reposer son cheval.
Nous en profitämes pour voir la statue du chancelier de L'Hospital, située dans une des salles de l’hôtel de ville, et le tableau du martyre de saint Sébastien, dans une des chapelles de l’église. Il existe aussi à Aigueperse une Sainte-Chapelle plus remarquable par les modillons grotesques de sa corniche, et la charpente de son toit, que par les ornemens et la distribution intérieure.
On ne laisse passer aucun étranger à Aigueperse , sans lui apprendre qu’il existe près de
à ville une fontaine merveilleuse qui bouillonne en hiver, et dont les vapeurs empoisonnent tous les animaux qui s en approchent. Nous fümes la visiter, et nous trouvâmes en eflet plusieurs oiseaux tombés sur Le sol, et
(9) asphyxiés par l'acide carbonique qui s’en dégage continuellement dans cet endroit.
On a bâu sur le lieu même du dégagement, une petite grotte destinée à représenter aux curieux le phénomène de la grotte du chien de Pouzzoles, et des massifs de verdure commencent à ombrager ce lieu de désolation.
Près de là s’élève la butte de Montpensier, monticule d'argile et de marnes, célèbre autrefois par un château fort où Louis VIIT vint mourir, empoisonné, à Ce qu'on croit, par le comte Thibaud, amoureux de la reine Blanche.
IT reste à peine des traces de cette ancienne construction. La butte est minée dans tous les sens pour en retirer de minces veines de plâtre. | Nous parvinmes facilement au sommet de Montpensier, point de vue admirable, et le puy de Dôme des Aiguepersois, qui, de là, embrassent d’un coup d'œil la Limagne entière et le groupe des monts Dores. La route de Gannat passe à une petite distance de la butte de Montpensier. Nous y retrouvaämes notre voiture, avec laquelle une heure plus tard nous faisions notre entrée à Gannat,
Cette petite ville nous parut dans une situation fort agréable, au pied de coteaux couverts
| (10) de vignes, et sur un des bords de la Limagne. On y voit encore la rue des Bouchers, et celle des Augustins que traversa sainte Procule de Rodez, la patronne de la ville , lorsque, décapitée par S.Gérand, Dieu lui accorda, par un miracle, la faveur de porter elle-même sa tête jusqu’à l’église de Sainte-Croix, où elle vint communier. Les précieuses reliques de la sainte furent réclamées par le clergé de Rodez; la tradition et le miracle restèrent à Gannat,. "ER
Quatre lieues nous séparaient encore de Vichy; nous parvinmes à les franchir en rois heures et demie, traversant un pays moins fertile et moins riche que les terres d'Auvergne. Nous vimes en passant le clocherdeCognai, isolé du village, et près duquel eut lieu, en 1568, une rencontre des catholiques et des protestans, le jour même de la fêie des Rois. Nous apercümes enfin Vichy et la belle vallée dans laquelle il est situé. De bauts peupliers nous cachaient en partie la ville, et le soleil couchant éclairait encore la surface de l'Allier qui fuyait au loin au milieu de riches campagnes. Au delà de Vichy sélevaient des coteaux cultivés, nuancés comme ceux qui avoisinent Clermont, de la teinte pourpre des pêchers, du blanc pur
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Lith. de Desrosiers à Moulins.
renerale de Nichx et de la Source des Célestins.
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des amandiers, et du vert tendre de tous les arbres qui s'élevaient en amphithéätre, et développaient leur feuillage et leurs fleurs.
Un pont de fil de fer, soutenu par de massifs piliers, établissait une communication facile d'une rive à l’autre. Le but d'utilité avait eté atteint; quant à l'élégance, on n'y avait nullement songé ; et malgré les exclamations de notre conducteur qui voyait pour la première fois un pont suspendu , nous restiämes convaincus que sans nuire en rien à sa solidité on aurait pu mieux faire. dE
Nous en profitimes néanmoins et nous fûmes heureux d'arriver; car nous avions voyagé dans une de ces voitures de la France centrale, que l’on désigne vulgairement sous le nom de patache, voitures dans lesquelles quatre personnes placées dos à dos, ne peuvent malgré cela saisir à elles quatre l’ensemble du paysage, et dont tout le perfectionnement, depuis le règne d'Henri IV, consiste à avoir remplacé par une caisse d’osier les deux barres de bois sur lesquelles on appuyait les pieds quand on ne trouvait pas plus commode de laisser pendre ses jambes entre les deux roues.
Ces voitures, pour le dire en passant, qui primitivement étaient à l'usage de toutes les’ classes de la société, sont principalement des-
(12) unees maintenant au transport des maçons, chaudronniers et porteurs d’eau, qui chaque année émigrent des montagnes du Cantal ou des plaines de la Creuse et de la Haute-Vienne, pour se diriger sur tous les points de la France. |
Le maçon avec ses outils est /’unité de poids dont se sert le conducteur ou patachon pour régler la vitesse de son cheval et calculer sa charge. Nous étions trois, et nous ne fümes estimés que deux maçons, notre bagage compta pour un troisième, et nous payàmes comme six. À la vérité, le patachon nous fit observer que sa voiture pouvant contenir six et même sept maçons, nous avions gagné en vitesse ce que nous avions de moins en charge et ce que nous donnions de plus en argent.
Nous étions trop contents d'arriver pour entamer une discussion sur ce sujet; nous n'avions pas eu à Clermont, à cette époque, le choix d’une autre voiture ; il fallait subir toutes les conséquences de la patache. La dernière fut la plus humiliante et la plus inattendue.
Au bruit d'une voiture qui s’arrêtait devant un des grands hôtels de Vichy, la maîtresse de la maison, escortce de son cuisinier qui n'avait pas encore pris le costume d'usage,