‹ Victor AlfieriChapitre 17 sur 52 · SCÈNE II ÉGISTHE, CLYTEMNESTRE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ÉGISTHE, CLYTEMNESTRE

Egisthe. — Est-ce fait?

Clytemnestre. — Égisthe...

Egisthe. — Que vois-je? Femme, est-ce ainsi qu2 lu te consumes à pleurer? Les larmes sont hors de saison, inutiles et tardives,.. Elles peuvent même nous coûter cher,

Clytemnestre. — Toi ici!.., mais comment? Malheureuse! que t'ai-je promis? quel conseil affreux?..

Égisthe. — Et ce conseil affreux ne vint-il pas de toi? L'amour te l'inspira ; la crainte te le fait abandonner. Eh bien! ton repentir n'est pas pour me déplaire. Je mourrai content, .sachant que tu n'es pas une criminelle. Je te l'avais bien dit : c'était une rude entreprise... C'est toi qui, te fiant à ton faible courage et te croyant aussi hardie qu'un homme, a choisi ton bras pour le coup... Veuille maintenant le ciel que tu n'aies

AGAMEMNON

pas à souffrir de la seule pensée que tu as eue du crime ! Pour moi qui vais rentrer chez moi dans l'ombre de la □ ait, personne ne me remarquera, dumoins je l'espère; mais il fallait que je vinsse t'annoncer moi-même que ma tête est déjà irrévocablement vouée au supplice que lui réserve la vengeance de ton roi...

Clytemnestre. — Que dis-tu? Qui t'a fait croire?..

Égisthe. — Le fils d'Atrée a deviné notre amour ; il eu sait déjà plus long qu'il ne voudrait ; il m'a ordonné de ne point m'éloigner d'Argos et de me présenter devant lui au lever du jour. Cette entrevue, tu le vois bien, c'est ma mort. Toutefois ne crains rien. J'emploierai toute mon industrie à ne charger que moi seul.

Clytemnestre. — Qu'entends-je ? Le fils d'Atrée sait tout?

Égisthe. — Il en sait trop ; mais le parli le plus sûr, le meilleur que j'aie à prendre est de me soustraire par une mort prompte à un interrogatoire périlleux. De cette façon je sauve ton honneur et j'échappe du même coup à un infâme trépas. Je suis venu pour te donner les derniers conseils et les derniers adieux... Vis... et que ta réputation demeure intacte ; n'aie point pitié de moi : je m'estime trop heureux qu'il me soit permis de me donner la mort de ma propre main pour te sauver.

Clytemnestre. — Égisthe ! Égisthe ! Tes paroles réveillent dans mon cœur toutes mes fureurs... Est-ce vrai que tu vas mourir?

Égisthe. — Rien n'est plus certain.

Clytemnestre. — Et c'est moi qui te fais périr !

ÉGISTHE. — Je veux te sauver.

Clytemnestre. — Quelle furie t'a conduit devant moi ? Quelle mégère accompagne tes pas, Égisthe ? Je serais morte de douleur si j'avais dû ne plus te revoir, mais du moins je serais morte innocente... Et voici

qu'en dépit de moi-même je me sens à ton seul aspect poussée de nouveau vers le crime abominable... Ciel... des frissons inconnus s'emparent de toutes mes fibres, de tous mes membres... Vraiment ne me reste-t-il plus qu'à tuer ? Mais qui donc a dénoncé notre amour ?

Égisthe. — Et qui donc a le courage de parler de toi au fils d'Atrée, sinon Electre? Qui oserait prononcer ton nom devant lui, sinon ta fille ? C'est cette fille impie qui plonge le fer dans ton sein: elle veut te ravir l'honneur avant de t'ôter la vie...

Clytemnestre . — Dois-je t'en croire, Égisthe?..

Égisthe. — Crois-en du moins mon glaive, si lu ne m'en crois pas... Que du moins je meure quand il en est encore temps! (// fait le geste de se tuer.)

Clytemnestre. — Ciel! que fais-tu? Remets ton glaive au fourreau. Je le veux. Nuit cruelle... Écoute... Le fils d'Atrée, sans doute, ne songe point...

Égisthe. — En vérité! Le fils d'Atrée a été offensé ; le fils d'Atrée est roi. Il ne roule dans son esprit que des projets de meurtre et de vengeance. Ma mort est certaine ; la tienne douteuse. Mais s'il épargne ta vie, à quelle vie seras-tu condamnée ? Et si l'on m'a vu entrer seul ici, et à une heure si tardive... Grands dieux, je frémis en pensant à toi. Mais l'aurore, qui va poindre, éclaircira tes doutes cruels... Pour moi, je ne l'attends pas... Je veux mourir avant le jour... Adieu... pour toujours...

Clytemnestre. — Arrête... Non, te ne mourras pas.

Égisthe. — Je ne monrrai pas d'une autre main que la mienne, cela est sûr, ou que la tienne, si tu le veux bien. Allons ! frappe, égorge-moi ; traîne-moi encore à demi vivant devant ton juge inflexible ; mon sang te disculpera hautement.

- AGAMEMNON

Clytemnestre, — Que dis-tu? Hélas ! malheureuse l Faut-il que je te perde?

Égisthe. — Misérable bras que le tien, Clytemnestre: il ne peut égorger, ni celui celui qui t'aime plus que tout au monde, ni celui qui t'abhorre!... Mon bras à moi suppléera donc au tien...

Clytemnestre. —Non! Non...

ÉGISTHE. — Veux-tu ma mort ou celle du fils d'Atrée?

Clytemnestre. — Quel choix tu me proposes!

ÉGISTHE, — Il faut choisir.

Clytemnestre. — Moi donner la mort ?

Égisthe. — Ou la recevoir, et me voir égorger avant qu'on ne t'égorge.

Clytemnestre. — Oui, tu as raison, le crime est inévitable.

Égisthe, — Et le temps presse.

Clytemnestre. — Mais... la vigueur... l'audace?...

Égisthe. — Vigueur et audace... L'amour te donnera tout.

Clytemnestre. — Eh! quoi? d'une main mal assurée... ce fer... au sein de mon époux... moi?

Égisthe, — Songe au cruel meurtrier de ta fille, ta main sera sûre d'elle-même et tu redoubleras tes coups.

Clytemnestre. — Où est mon poignard?... Mais je l'ai jeté.,, bien loin...

Égisthe. — En voici un autre, et de meilleure trempe; il porte encore trace du sang des fils de Thyeste. Lave-le sans tarder dans le sang de l'Atride impie; va; cours; il ne te reste que peu d'instants. Et si tu frappais mal, ou si tu te repentais encore avant de frapper, ne reviens plus dans cette salle : tu m'y trouverais égorgé de ma propre main et plongé dans une mare de sang... Va ; ne tremble pas ; ose, entre, tue.

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