‹ Victor AlfieriChapitre 26 sur 52 · SCÈNE I SAUL, ABNER · texte numérisé non relu

SCÈNE I SAUL, ABNER

Saul. — Voilà une belle aurore ; le soleil levant n'est pas enveloppé dans un manteau de sang ; nous pouvons compter sur une heureuse journée. Oh! mes jours d'autrefois ! Où étes-vous ? Jamais alors Saiil ne sortait de sa tente le matin sans être sûr d'y rentrer le soir en vainqueur.

AerîER. — Pourquoi si peu de confiance aujourd'hui, ô mon roi ? N'as-tu pas déjà brisé l'orgueil du Philistin ? Plus cette bataille s'est fait attendre, plus complète et plus éclatante sera la victoire ; c'est Abner qui te le dit.

Saul. — Ah ! combien la jeunesse, Abner, voit les choses humaines d'un autre oeil que la vieillesse chenue ! Du temps où d'un bras vigoureux je brandissais la lance de chêne noueux que je puis à peine tenir aujourd'hui, moi non plus, je ne savais pas douter. Mais ce n'est pas la jeunesseseulement que j'ai perdue... Pourquoi la droite invincible du Dieu tout-puissant n'est-elle plus avec moi ?... Que n'ai-je au moins David, mon vaillant David ?

Abner. — Et nous? ne comptons-nous pour rien Ne peut-on vaincre sans David? Si je le croyais, je ne voudrais plus tirer mon glaive que pour m'en percer. David fut cause de tous tes malheurs,

Saul. — Non, Abner, mes infortunes viennent de

plus haut. Pourquoi me celer l'horreur de ma situation ?

Ah! si je n'étais père, comme je le suis, voudrais-je

vaincre ? voudrais-je régner ? voudrais-je vivre ? Depuis

=: SAUL

longtemps je me serais précipité au milieu des lances ennemies ; j'aurais tranché le cours d'une existence atroce. Combien y a-t-il d'années qu'on ne m'a vu rire? Mes enfants, pour qui j'ai tant d'affection, n'excitent le plus souvent que ma colère quand ils me font des caresses. Fier, impatient, agité, furieux : voilà mon état ordinaire ; je suis à charge à moi-même et aux autres. Pendant la paix je ne songe qu'à la guerre, et à la paix quand je fais la guerre. Toute coupe recèle pour mes lèvres un poison; je vois un ennemi dans chacun de mes amis ; mes tapis assyriens sont pour mon corps des ronces et des épines ; mes brefs sommeils, des heures d'angoisse; mes songes, des épouvantes. Çue dirais-je de plus et qui le croirait ? La trompette guerrière fait peur à Saûl. Vois si ma maison est déchue de son ancienne splendeur, vois si Dieu est avec moi ! Et toi-même, Abner, tu le sais bien tantôt tu me parais être l'ami sincère et ardent, le guerrier, le chef courageux, le bouclier de mon État, et tantôt je vois en toi un vil courtisan, envieux, fourbe, un ennemi, un traître... Abner. — Aujourd'hui, Saûl, que tu es maître de toi, rappelle le passé, je te prie. Ne vois-tu pas que tous les troubles de ton âme te viennent de la demeure de tous ces prophètes, je veux dire de Rama ? Qui donc osa le premier te dii e que Dieu s'était éloigné de toi, sinon ce vieillard audacieux, rusé, plein de malice et d'ambition, ce prêtre qu'on appelle Samuel, auquel faisait écho toute sa troupe d'hypocrites ? D'un œil jaloux il voyait briller sur ton front le diadème royal qu'il croyait déjà mettre sur le sien. Il en parait déjà ses cheveux blancs quand la volonté unanime du peuple d'Israël balaya ses désirs et choisit pour son roi un soldat. Voiià quel fut ton crime, Saûl, ton seul crime. Dès lors Samuel cessa de t'appeler l'élu du ciel, car tu = 121

n'étais plus son vassal ; et dès lors aussi tu te sentis troublé. Les propos inspirés de David achevèrent l'œuvre de Samuel. Certes David, jenele nie pas, était un vaillant homme de guerre, mais il était aussi l'esclave de Samuel; plus porté à fréquenter l'autel que le champ de bataille, si son bras était celui d'un guerrier, son cœur était celui d'un prêtre. Ote son masque à la réalité : voisle vrai des choses. Pour moi, Saùl, tout ce qui contribue à ta grandeur, contribue à la mienne ; mais David ne peut s'élever que si Saûl est abattu.

Saul. — David?... je le hais... et pourtant je lui ai donné ma fille... Mais écoute, Abner : la voix, la voix toute-puissante qui m'appela durant des nuits, quand j'étais encore tout jeune, sans nom et fort loin du trône et même de la pensée du trône, cette même voix depuis plusieurs nuits, je l'entends : elle est devenue une voix effrayante, elle me harcèle, elle me souffle aux oreilles avec le bruit d'une onde en furie : « Va-t'en, Saiil ; vat'en ! » Et le vénérable, le saint prophète que je vis autrefois dans mes songes, avant qu'il ne m'eût appris que Dieu me désignait pour être le roi d'Israël, Samuel, je le revois maintenant, mais avec une tout autre figure. Perdu moi-même au fond d'une vallée obscure et horrible, je le contemple assis sur le sommet d'une montagne étincelante. David est agenouillé devant lui ; le saint vieillard répand sur sa tête les parfums du Seigneur, et allongeant vers moi son autre main — une main longue de plus de cent coudées — il m'arrache mon diadème, et veut le placer sur la tête de David. Mais — le croiras-tu, Abner? — David s'incline pieusement devant lui et refuse la couronne, et lui fait signe avec des larmes et des cris de la remettre sur ma tête... Quel spectacle ! O mon David ! es-tu donc toujours fidèle à Saiil? et encore mon gendre? et encore mon ============== 122

' SAUL

fils ? et un sujet loyal ? et mon ami ? Oh ! rage ! Oter la couronne de dessus ma tête! Quelle audace! Tremble, vieillard injuste... Qui donces-lu? Et périsse qui en eut seulement la pensée... Hélas!. .. Je me sens défaillir,

Abner. — Périsse David! David seul! Et avec lui disparaîtront tes songes, tes malheurs, tes visions et tes épouvantes.

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