‹ Victor AlfieriChapitre 28 sur 52 · SCENE m DAVID, SAUL, ABNER, JONATHAS, MICOL · texte numérisé non relu

SCENE m DAVID, SAUL, ABNER, JONATHAS, MICOL

David. — Rien, Abner, excepté l'innocence.

Saul. — Que vois-je?

Mi COL. — Ociel!

JoNATHAS. — Qu'as-tu fait ?

Abner. — Quelle audace !

JoNATHAS. — Mon père...

MicoL. — Père, voilà mon époux, cçlui que tu m'as donné.

Saul. — Quel spectacle!

David. — Saul, ô mon roi ; tu demandes ma tête; il' y a longtemps que tu la cherches : voici, je te la livre; tranche-la ; eUe est tienne.

Saul. — Qu'entends-je ? David... David I Un dieU; parle par ta bouche, c'est un dieu qui t'a conduit ici en ce jour.

David. — Oui, roi, c'est un dieu, et le seul Dieu qui soit, celui qui jadis dans Ela, et quand j'étais encore un enfant timide et sans expérience, me poussait à affronter le gigantesque orgueil du fier Goliath tout bardé de fer; le Dieu qui peu de temps après accordait à tes armes redoutables victoire sur victoire, et, qui toujours impénétrable dans ses conseils, voulutfaire servir mavaleur obscure à ses œuvres éclatantes ; oui, c'est ceDieu-là qui m'amène vers toi, avec la victoire. Donnemoi donc l'emploi qu'il te plaira : fais de moi un soldat ou un chef si tu crois que je le mérite. Que l'ennemi soit terrassé et que s'évanouissent au souffle de l'aquilon les nuées qui s'amassent à tes portes; et puis, ô Saûl, pour ma récompense, tu me donneras la mort. Et ma mort ne te coûtera ni un pas ni une pensée . Il te suffira

- SAUL

de dire : ^< Que David meure, » et sur-le-champ Abncr me poignardera. Je n'aurai ni glaive ni bouclier ; dans la demeure de mon maître et seigneur il ne me convient pas de porter d'autres armes que la patience, l'humilité, l'amour, la prière et l'innocence. Je dois périr — si Dieu veut que je périsse — comme ton fils, non comme ton ennemi. Le premier père de notre race était prêt, sur la montagne, à verser le sang de son fils, il ne disait point un mot, il ne faisait pas un geste qui n'exprimât l'obéissance. Sa droite était suspendue au-dessus de la victime et allait l'immoler ; cependant la victime baisait la main gauche du père meurtrier. Saûl m'a donné l'être, Saiil me l'ôte; Saùl avait fait connaître mon nom, Saûl le condamne à disparaître ; il m'a fait grand, il me supprime...

Saul. — Oh ! que ces paroles dissipent un nuage épais qui offusquait ma vue ! Comme elles résonnent dans mon cœur ! Ton langage est d'un brave, David, et tu fus un brave. Mais l'orgueil t'aveugla ; tu me méprisas; tu voulus t'élever au-dessus de moi, me dérober ma gloire, te revêtir de mon éclat. Et même si je n'eusse pas été ton roi, convient-il à un jeune soldat de faire fi d'un guerrier aux cheveux blancs ? Magnanime en toutes choses, tu étais petit par ce côté. Les filles d'Israël chantaient : « David, le preux David abat ses mille; Saiil n'en tue que cent. » Ce fut m'offenser, David, me blesser au vif. Que ne disais-tu plutôt : « Saùl en son jeune temps abattait non pas mille ennemis, mais bien des milliers ; c'est Im qui est le guerrier ; c'est lui qui m'a fait. »

David. — Je le disais, Saiil, je le disais ; mais l'homme

qui tient les clefs de tes oreilles parlait plus fort que

moi. Il te disait : « Ce David a trop de pouvoir ; son nom

est dans toutes les bouches et dans tous les cœurs;

si tu ne le tues, Saûl, qui le maîtrisera ? » Avec moins ; d'artifice et plus de vérité, Abner, que ne disais-tu à ton roi : « David vaut mieux que moi ; c'est pourquoi je le hais ; je lui porte envie et je le crains ; je veux sa mort, »

Abner. — Lâche! Et le jour que tu allas en secret j. tenir conseil avec tes prophètes ? Le jour où tu tendis l à ton roi un piège infâme, celui où tu cherchas ua | refuge auprès des Philistins, et, menant une vie profane ■■ au milieu d'ennemis impurs, tu conservais cependant des intelligences secrètes parmi nous? Tout cela, l'ai-je révélé? ou peut-être ne l'as-tu pas fait? Qui donc, le premier, t'a conquis le cœur de notre roi ? Et qui donc Ta engagé à te choisir pour gendre? Qui donc, sinon le seul Abner ?

MicoL. — Abner, tu m'oublies ; c'est moi qui demandai à Saûl de me donner David en mariage et qui l'obtins ; je le voulus ; oui, je le voulus, séduite par ses vertus. Il eut mes premiers soupirs, ma première pensée secrète; il était mon espérance et ma vie. Même s'il eût été réduit à une condition misérable et à la pauvreté, David eût mieux agréé à mon cœur que le souverain i le plus adoré de tout l'Orient.

Saul. — Mais toi, David, peux-tu réfuter les accusations d' Abner? N'est-il pas vrai que tu demandas asile aux Philistins? que tu semas dans mon peuple les germes de la rébellion ? que tu attentas plus d'une fois I par ruse à la vie de ton rci, de ton second père ?

David. — Que ce morceau de ton manteau royal répondepour moi. Le reconnais-tu? Prends-le; examine. >

Saul. — Donne. Que vois-je? c'est bien cela; je ne le nie pas. D'où l'as-tu ?

David. — Je l'ai découpé moi-même, avec mon épéc, sur ton propre dos. Souviens-toi d'Engadda. Tu m'avais , = 1Z8 = I

SAUL

roscrit; tu me pourchassais, tu voulais ma mort. Seul, bandouné de tous, je m'étais caché dans la grotte qui orte le nom d'une source. Tu y entras ; tu étais seul ; 1 avais confié à ta garde le soin de veiller aux abords ; 1 rétendis sur une couche molle et tu fermas les yeux our dormir. Oh ! Ciel ! altéré de sang et le cœur plein e colère, tu pouvais dormir ! Mais vois comme le Dieu 3ut-puissant se moque des desseins des hommes : il l'était facile de ie tuer et de m'échapper par une autre isue. Je le pouvais; ce morceau de ton vêtement t'en onne la preuve. Toi, le roi, le maitre, le grand, le uperbe, environné d'hommes d'armes, tu étais à la disretion d'un pauvre enfant proscrit. Où donc était Lbner à cette heure? Abner, le vaillant ? Est-ce ainsi [u'il veille sur tes jours? qu'il sert son roi? Vois encore, I Saùl, à qui tu te fies et contre qui tu t'irrites. Es-tu atisfait ?Ne tiens-tu pas dans ta main la preuve de mon )on cœur, de mon innocence, de ma fideUté? et la )reuve évidente du peu d'affection, du caractère •,n vieux et mauvais, de l'infidélité de ton gardien, l' Abner?...

'Saul. — Mon fils, tu as vaincu ; tu as vaincu. Pour oi, Abner, regarde et ne dis mot.

MicoL, — O joie!

David. — O mon père !

JoNATHAS. — Jour heureux !

MicoL. — O mon époux!

Saul. — Oui, ce jour est un jour d'allégresse et de victoire. C'est toi, David, que je veux aujourd'hui pour général; qu' Abner le souffre; je le veux. Lequel d; vous deux tuera le plus d'ennemis? Sur ce point seulement je permets votre rivalité. Jonathas, tu combattras k côté de ton frère d'armes. David me répond de ta vie ; hi me réponds de la sienne.

VICTOR ALFEERI -

JONATHAS. — David nous mène au combat : Diea donc est notre garant à tous.

MicoL. — Dieu t'a rendu à moi ; il te sauvera.

Saul. — Il suffit. Mon fils, viens dans ma tente ; avant la bataille il convient de prendre des forces ; ta femme aimée te consolera de ta longue absence et de sa propre main te servira les mets et les vins. Ah ! ma fille, c'est toi seule qui peux corriger, du moins en partie, les fautes involontaires de ton père.

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