‹ Victor AlfieriChapitre 36 sur 52 · SCÈNE IV SAUL, JONATHAS, ABNER, ACHIMÉLECH, SOLDATS · texte numérisé non relu

SCÈNE IV SAUL, JONATHAS, ABNER, ACHIMÉLECH, SOLDATS

Abner. — X) roi, si je reparais devant toi avant d'à voir fait couler à flots le sang de l'ennemi, ce n'est point I sans une grave raison. David, le brave, le vaillant, sur qui repose tout l'espoir de la victoire, David est introuvable. Une heure à peine nous sépare du moment fixé pour la bataille ; écoute : frémissants d'impatience, nos ardents guerriers font retentir les airs de leurs cris, et la terre résonne sous le sabot ferré de nos fougueux destriers ; ce ne sont que hurlements, hennissements ; les heaumes et les glaives resplendissent ; c'est une clameur à donner du courage au plus poltron... Et David? Où est David? Qui a vu David ? Or sais-tu qui j'ai trouvé dans le camp à la place de David ? Le ciel vraiment m'a bien servi ; j'ai trouvé ce personnage qui se drape dans la robe éclatante du prêtre. Parmi ceux de la tribu de Benjamin — 145 =

il avait été se cacher tout tremblant. Le voici ; il te dira sans doute le noble motif qui lui a fait chercher les périls d'une bataille.

AcHiMÉLECH. — Oui, j'en dirai le motif, si toutefois la colère du roi...

Saul. — La colère du roi? Pour parler de ma colère, impie, c'est donc que tu la mérites. Mais qui es-tu? Il me semble que je te connais. Tu fais partie de cette troupe orgueilleuse de voyants qui a son siège à Rama ?

AcHiMÉLECH. — Je suis revêtu de l'éphod. Je suis le successeur du saint Aron dans le ministère auquel Dieu m'a appelé après bien d'autres vénérables prêtres. Je suis le gardien de l'arche à Nob . L'arche sainte de l'alliance se trouvait autrefois au milieu du camp ; mais aujourd'hui c'est déjà trop que le ministre de Dieu s'y fasse voir, même furtivement. Là oti Saiil commande, le prêtre est une marchandise étrangère. Et pourtant Uest chez lui là où combat Israël! du moins si la victoire est en Dieu comme elle le fut toujours. Tu ne me connais pas ? Faut-il s'en étonner ? Et te connais- tu toi-même ? Tu as détourné tes pas du chemin qui mène au Seigneur, tandis que moi, je me tiens dans le tabernacle, là où réside Dieu lui-même. Et depuis combien de temps n'y a-t-on pas vu Saûl ? Je me nomme Achimélech.

Saul. — Ce nom sonne mal ; c'est celui d'un traître. Je te reconnais maintenant. Tu te montres à moi au bon moment. N'es-tu pas l'homme qui offrit un asile à David exilé, le mit à l'abri, le nourrit, le fit échapper et lui donna des armes ? Et quelles armes ? Le glaive du PhiUstin, glaive consacré, suspendu dans le tabernacle, et que tu décrochas d'une main profane. Tu en ceignis le perfide ennemi de ton maître, de ton roi. Ah ! félon ! tu viens dans mon camp pour trahir. Çui pourrait en douter ?

- SAUL

ACHIMÉLECH. — Oui, je viens pour te trahir, puisque je viens demander à Dieu, qui ne saurait te l'accorder à toi, la victoire pour tes armes. Oui, je suis celui qui tendit à David une main secourable. Mais ce David dont tu parles n'a-t-il pas épousé la fille de son roi ? N'est-il pas le plus brave de ses défenseurs ? le plus beau, le plus humain, le plus juste des fils d'Israël ? N'est-il pas, à la guerre, l'homme qui fait ta force et ton andace, et en temps de paix, dans ton palais, le maître de ton cœur par ses chants ? Il est l'amour des jeunes filles, la joie du peuple, la ter rem- de l'ennemi. Tel est l'homme que je sauvai. Et toi-même, Saûl, ne viens-tu pas de lui rendre ses anciens honneurs, de le choisir pour diriger le combat, pour ramener la victoire dans ton camp et chasser de ton cœur la crainte de la déroute, que Dieu y a mise ? Si tu me condamnes, tu te condamnes donc toi-même du même coup.

Saul. — Et d'où tirez-vous donc votre pitié, vous autres, prêtres impies, cruels et toujours altérés de sang? Samuel trouvait que j'avais commis un grand crime en ne massacrant pas le roi amalécite que j'avais fait prisonnier dans le combat ; c'était un grand prince, brave, audacieux, et qui prodiguait son sang pour son peuple. Malheureux roi! On le traîna à mes pieds, chargé d'entraves ; il gardait dans sa défaite une noble fierté ; il n'était ni insultant, ni suppliant. Le cruel Samuel le jugea un homme sans cœur et par trois fois, de sa main de prêtre, plongea le poignard dans cette poitrine désarmée. Voilà, lâches que vous êtes, les combats que vous livrez ! En revanche, quiconque ose lever des yeux hardis contre son souverain, trouve en vous un appui, un refuge, un bouclier. C'est que vous avez au cœur bien d'autres soucis que ceux de l'autel. Qui êtes- vous donc? Qui êtes-vous ? Des gens mal nés et mal dégrossis,

qui se moquent dans l'ombre des périls que nous cou* rons, et qui, parce qu'ils sont revêtus d'une pacLEique robe de lin, prétendent nous dominer, nous qui peinons sous nos lourdes cuirasses, et qui, dans le sang, la terreur et la mort, vivons des jours horribles pour défendre nos femmes, nos enfants, et pour vous défendre vousjnêmes ! Après cela, poltrons et couards, hommes qui ne ▼alcz pas des femmes oisives, vous prétendez avec votre verge et vos chants étudiés diriger et nos glaives et nous-mêmes !

ACHIMÉLECH. — Et toi-même, qui donc es-tu? Tu es le roi de la terre, mais qui es-tu devant Dieu ? Rentre en toi, Saûl; tu n'es qu'une poussière couronnée. Pourmci, je ne suis rien par moi-même ; mais je suis la foudre, je sois l'orage, je suis la tempête dès que Dieu descend en moi, ce grand Dieu qui te créa et dont un seul regard suffit pour t'anéantir. Tu as tort de te faire l'avocat du roi Agag et de le suivre, dans la voie de l'impiété. Çuel peut être le châtiment d'un prince impie, sinon celui que lui réserve le glaive de l'ennemi? Un glaive transpercet-il si le Seigneur ne l'a ordonné ? Dieu grave ses vengeances sur le marbre et il en confie l'exécution à Israël ci aussi au Philistin, Tremble, Saûl; là-haut déjà, au -sein d'une nuée épaisse, je vois l'ange de la mort prêt à s'envoler sur ses ailes de feu ; je le vois tirer déjà d'une main son épée vengeresse et de l'autre saisir les cheveux blancs de ta tête impie; tremble, Saiil. Et vois qui te mène à la mort. C'est cet Abner, frère de Satan, qui isdt pénétrer des soupçons dans ton cœur de vieillard, et qui d'un roi guerrier fait moins qu'un enfant. Et dans ta folie tu écartes le vrai soutien de ta maison. Ah ! où est la maison de Saiil ? Il l'a établie sur l'onde, etvoici : elle croule, elle tombe, elleredevient poussière, elle n'est plus...

SAUL

Saul. — Tu prophétises mes malheurs, Achimélech, mais ta oublies d'annoncer les tiens. Tu n'as pas songé, avant de venir au camp, que tu y trouverais la mort ; mais je te le prédis, et Abner te le fera voir. Va, mon fidèle Abner ; change toutes les dispositions de combat que David a ordonnées ; car son plan cache certainement une trahison. On livrera bataille demain au point du jour : je veux que le soleil dans la pureté du matin soit letémoiodema vaillance guerrière. C'était, je le vois bien, par méchanceté que David avait choisi l'heure où l'astre se couche : il voulait par là signifier à l'ennemi que mon bras n'a plus de vigueur. Mais on verra qu'il s'est trompé. Tes menaces, Achimélech, font renaître toutes mes ardeurs belliqueuses. Demain, dès 1.^ première heure, je commanderai l'armée ; la journée tout entière suffira à peine au massacre que je ferai. Abner, qu'on ôte de ma vue cet homme et qu'il périsse.

JONATHAS. — Oh ciel ! mon père, que fais-tu?

Saul. — Tais-toi ; qu'on l'égorgé, et que son sang vil retombe sur les Philistins.

Abner. — H touche à l'heure delà mort.

Saul. — Une seule victime ne suffit pas à ma vengeance. Porte ma fureur jusqu'à Nob, Abner, et qu'elle anéantisse les bêtes de somme et les serviteurs ; qu'elle livre au feu les mères et les enfants et les demeures. Qu'elle immole, détruise, et disperse au vent toute cette race impie. Tes prêtres pourront désormais dire avec raison : « Il y a un Saul. » Vous avez trop souvent provoqué mon bras, et jamais il ne frappait, et c'est pourquoi vous le méprisiez.

Achimélech. — Je mourrai en homme juste; aucun roi ne peut m'ôter cette liberté ; aussi la mort me sera douce et glorieuse. Quant à la vôtre. Dieu en a depuis longtemps fixé l'heure irrévocable : vous périrez, Abner

et toi, lâchement, d'un coup d'épée, et non sur le champ de bataille, non de la main d'un ennemi. Et maintenant allons. Par ma voix Dieu a fait entendre à l'impie ses derniers avis, et l'impie s'est montré sourd ; j'ai rempli toute ma charge ; j'ai bien employé ma vie.

Saul, — Qu'il disparaisse ! Qu'on le mène à la mort ; à une mort cruelle.,, et longue!

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