INTRODUCTION
L'Homme
Victor Considérant eut une vie longue et bien remplie. Il naquit à Salins, dans le Jura, le 12 octobre 1808. Par sa naissance il appartenait à la petite bourgeoisie, puisque son père, Jean-Baptiste Considérant, qui vécut de 19771 à 1827, était à la fois imprimeur et bibliothécaire de la ville: plus tard il devint professeur de rhétorique, puis principal du collège. Sa mère, Suzanne Courbe, était une propriétaire du pays. Du jeune âge de Victor nous ne savons guère que ce qu'en a écrit parfois son père, relatant à son ami Thelmier, contrôleur des postes à Besançon, certaines inquiétudes suscitées par des maladies de l'enfant. Après avoir achevé ses classes d’humanités au collège de Salins, Victor, qui venait d'obtenir le diplôme de bachelier, vint à Besançon à l’automne de 1824 pour suivre le cours de mathématiques supérieu-
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res du professeur Delly au collège royal. Dès l’enfance, en effet, ses parents avaient fondé sur lui les plus grandes espérances et il avait été décidé qu’il se présenterait à Polytechnique. Après de fortes études scientifiques, il fut reçu en 1826 à l’âge de dix-huit ans. Nous ne connaissons pas son classement d'admission, mais nous le trouvons le 57° sur 127 à son passage en seconde année et le 69° sur 123 à la sortie. Le 1° octobre 1828 il entra dans l’arme du génie avec le numéro 21 sur 32 sous-lieutenants-élèves envoyés à l'école d’application de Metz. Le 12 janvier 1831 il était souslieutenant, le 20 mais 1832 lieutenant et le 0 mai 1834 il était promu capitaine et attaché à la direction de Besançon.
Au moral il était fait de contrastes puisqu'au goût de la philosophie et des sciences se joignaient chez lui l’imagination d’un artiste et la foi d’un croyant. C'était une âme haute, dédaigneuse de la banalité et de la convention, une nature aimante, éprise de charité et de justice ; il avait l’es prit d'initiative et de décision. Son caractère ouvert, affectueux et cordial, sans prétention ni vanité, lui valut de nombreuses amitiés; tous ceux qui l'ont connu et fréquenté vantent sa douceur et sa bonté. Toutefois, cet utopiste ardent et généreux, cet homme doux et bon, contribua par la parole sinon par l’action à déchaïîner ce mouvement socialiste qui, d’émeutes en insurrections, conduisit la république au 2 décembre; les journées de juin trouvèrent en lui un défenseur indul-
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gent el, sous prétexte de conciliation, il prit parti pour les insurgés contre la troupe.
Son aimable insouciance, sa gaieté un peu folle rappellent en lui les enfants. Grâce à ses relations il trouvait moyen, à défaut d'argent, de rendre mille services. Profondément humain d’ailleurs, son seul contact allégeait déjà le fardeau de la misère ; il avait le don et le charme de la sympathie. « Quand j'ai perdu mon mari me disait la vieille concierge qui faisait son ménage, personne ne m'a si bien su consoler. Celui-là n’a jamais péché, madame, c’est un saint (1). » Sa situation fut toujours très modeste ; cependant il n'eut tenu qu’à lui de l’améliorer, car Paul Bert, alors qu’il était ministre de l'instruction publique, lui offrit une pension assez importante ; mais il la refusa.
Si l’on veut se faire quelque idée de son physique, voici le portrait flatteur qu'a tracé de lui Mme Coignet, qui était la cousine et l’amie de sa belle-mère : « Aucun homme n’a exercé sur les siens plus d’empire par le seul attrait de sa nature. Physiquement grand, mince et souple, Victor Considérant possède l'élégance naturelle des attitudes, la grâce des mouvements. Ses traits sont accentués et délicats, son regard lumineux, son sourire plein de bonté et de douceur. D'abondants cheveux châtains, portés longs selon la mode du jour, ombragent cette tête en même temps noble
(1) Me Co1anET, Victor Considérant, sa vie, son œuvre, p. 98.
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et charmante... Aux femmes, aux enfants, aux petits, il y a toujours des choses charmantes à dire. Son pouvoir de séduction est extrême et, s’il y mettait seulement un peu de complaisance, les bonnes fortunes ne lui manqueraient pas. Mais, absorbé par son œuvre, il ne saurait s’attarder aux fantaisies du chemin » (1). |
En tant qu'orateur, il s’imposait à l’attention du premier coup. Sa haute stature commandait le respect, son regard vif et bon inspirait la confiance. Sa voix claire et sonore, sa phrase toujours facile, élégante, chaude et imagée, le plaçaient au premier rang parmi les conférenciers de l'époque. Dans les réunions publiques, il montrait une ardeur de conviction qui ébranlait les plus incrédules ; il expliquait et démontrait, sans chercher à exercer une action particulière sur les consciences ou sur les cœurs. À ses yeux la théorie de Fourier est une science, elle doit être enseignée au nom de sa vérité propre, indépendante de la personnalité particulière des individus. Sa fougue parfois altière et cassante le fit souvent accuser de despotisme, mais après la discussion l'allure autoritaire disparaissait. Pour entraîner ses auditeurs, il faisait appel à leur esprit de charité, de justice et de bonté, voulant obtenir tout par la persuasion, rien par la violence. Il avait une dialectique serrée et une grande habitude d’abstrac-
(1) M® CoiGnerT, Victor Considérant, su vie, son œuvre, p. 23.
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tion, et dans tous ses travaux il apportait cette raison calme et réfléchie, cette rectitude mathématique qui vont toujours vers le côté rigoureux des choses.
Comme écrivain, il a en lui un peu de Juvénal el de Paul-Louis Courier. Son style (si l’on peut appeler style une langue fantaisiste et, pour employer une de ses expressions € abracadabrante et supercoquentieuse ») est cependant moins fatigant que celui de Fourier, et surtout plus sarcastique et plus mordant.
Alors qu'il était au lycée de Besançon, il passait tous ses jours de sortie chez une dame Clarisse Vigoureux dont le fils était placé comme élève chez M. Considérant père. Il devait plus tard épouser Mile Julie Vigoureux. Celle-ci se montra toujours pleine d’ardeur dans la propagation des rêves de réformes humanitaires de son mari avec lequel elle était en parfaite communion d'idées, d’aspirations et d’espérances. © Rarement deux êtres se comprirent mieux et restèrent si constamment attachés l’un à l’autre, et Ia mort seule put les séparer » (1). « Julie Vigoureux, qui l’a épousé par amour, n’a pas la beauté fière et fine de sa mère. C’est un type bien comtois, les pommettes un peu saillantes, les traits un peu forts, pas très réguliers, mais elle est grande, svelte, de tournure élégante, ses beaux cheveux blonds donnent de la
(1) Jules Marcou, Notice biographique sur Victor Considérant, dans le Sulinois, 1894.
Ne PERTE