‹ Victor Hugo à FourqueuxChapitre 2 sur 2 · LÉOPOLDINE HUGO · texte numérisé non relu

LÉOPOLDINE HUGO

d'après un dessin appartenant a M""- GILLON

cet automne, d'en avoir la solution et nous y sommes arrive's. Instruits par Texpe'rience, nous avions informe' de l'objet de notre visite le maire et le cure' afin de n'avoir pas le même me'compte que Te'minent acade'micien. Son article,- d'ailleurs, nous avait pre'céde's, et même avait e'veille' chez les notables habitants de Fourqueux des passions littc'raires jusque-là inconnues. Plusieurs villes se disputent l'honneur d'avoir vu naître Homère; deux maisons de Fourqueux paraissaient pre'tendre au privilège d'avoir abrite' la famille Hugo.

C'est ce que nous apprit le curé, M. l'abbe' Godde', jeune prêtre, fort instruit et très attentif, du fond de son presbytère, à tout ce qui se passe et se produit dans le monde intellectuel. Bien entendu, il avait lu l'article de M. Claretie. Mieux que cela, il l'avait de'jà paraphrase' et commente' dans un Bulletin paroissial de Fourqueux et de Mareil-Marly (les deux paroisses n'ont qu'un seul curé), qu'il publie régulièrement chaque mois depuis le commencement de l'année. Mais il ne put fournir une précision sur la vraie maison historique. En revanche, il avait eu l'obligeance d'emprunter, pour le mettre sous nos yeux, un fusain dessiné par M™" Hugo et représentant sa fille Léopoldine — la triste victime de Villequier — au jour de sa première communion, qui eut lieu, en effet, à Fourqueux, pendant ce séjour de la famille. Au dos, se lit la dédicace suivante :

^/OtOft^ (Am-

Ce curieux document appartient aujourd'hui à M""" Gillon, proprie'taire à Saint-Germain.

Les archives de la fabrique pouvaient, par hasard, à propos de cette ce're'monie, donner une indication sur le logis de la jeune communiante; elles sont muettes. De même, les archives communales — et le maire actuel (qui te'moigna aussi de beaucoup d'empressement) — ne purent davantage nous renseigner exactement.

En e'tudiant le re'cit d'Asseline comme le feraient les e'rudits pour une chronique du moyen âge, c'est-à-dire par la me'thode critique, on en de'gage les donne'es suivantes. La maison e'tait voisine de la forêt, « à la Porte de Saint-Germain » ; elle e'tait suffisamment vaste. M. Foucher écrit à son beau-frère, le 14 juin, « qu'il a fallu coucher quatorze personnes »; ce n'e'tait certainement ni le château ni une de'pendance du château, puisqu'une autre lettre fait connaître que le propriétaire de ce château, M. de Monteynard, vint offrir gracieusement à la famille Hugo « la promenade chez lui »; enfin, l'acte de location dut être fait par M. Foucher, qui écrit encore : « J'ai fait sur la propriétaire la conquête d'un cabinet derrière ma chambre à coucher. Cettepetitepièce complète les compartiments dont j'ai besoin... ».

Des deux maisons rivales dans ce grave conflit, l'une est située tout en haut du village, à gauche dans la grande rue, c'est-à-dire tout près de l'entrée de la forêt; elle appartient à M. Marret; l'autre, dite villa Bellevue, est plus bas, au-dessous de l'église, dans une rue latérale qui conduit de la grande rue à la route de Saint-Nom. Nos conjectures étaient déjà en faveur de la première; elles se changèrent en certitude, quand M. Mareuse eut été assez heureux pour rencontrer deux octogénaires du village, MM. Cayeux, ancien maire^ et Castille, dont les souvenirs furent très catégoriques. Bien qu'âgés, l'un de quatre-vingt-deux, l'autre de quatre-vingt-six ans, ils se rappellent très bien qu'étant enfants de chœur, ils portèrent l'eau bénite chez Victor Hugo, qui occupait dix pièces environ sur le jardin de la maison du haut du village, celle dont M. Marret est aujourd'hui propriétaire. Celui-ci, consulté par lettre, a d'ailleurs confirmé l'exactitude de cette double déposition, et même ajouté qu'un salon de l'immeuble avait reçu et gardait le nom du poète(i).

(i) La publication de ces recherches dans W Journal des Débats m'a valu, à

Voilà, dira-t-on, une enquête bien minutieuse sur un simple épisode de la vie d'Hugo ; mais, en matière historique, rien n'est indiflfe'rent, et il nous e'tait particulièrement agre'able de satisfaire à la curiosité' qu'avait fait naître M. Jules Glaretie.

Les extraits des lettres de M. Foucher, cités par M. Asseline, attestent, par la forme et par le fond, que dans ce logis, enfin retrouvé maintenant, la famille Hugo ne connut que de gais moments, demai à septembre. Les deuxfils, Charles et François- Victor, et les fillettes, Didine et Dédé, s'en donnèrent à cœur joie de se promener à travers la forêt; on leur avait loué une petite voiture que traînait un âne, et les grandes personnes suivaient, ayant « chacune une monture à longues oreilles ». Mme Hugo restait volontiers à la maison, crayon en main : « Adèle est toujours enfouie dans son dessin. Pas possible de la faire remuer, et [il ne faudra rien moins que la présence de sa tante pour qu'elle reprenne ses promenades ». Mais, à certains jours, on organisait de griindes excursions, à Bougival ou à Saint-Germain : « Asseline a dû vous mander que nous avons été tous, y compris Victor, faire un déjeuner à Saint- Germain. Nous sommes revenus à pied par la forêt; Victor

propos de la maison de M. Marret, l'intéressante lettre suivante, dont je respecte le demi-anonymat, facile à transpercer :

«... Je n'ai pas la prétention d'éclairer d'une certitude les renseignements que vous avez recueillis; je puis seulement vous dire que j'avais fort souvent entendu ma mère en parler lorsque j'étais enfant. Elle était, ainsi que sa famille, assez liée alors avec la famille Hugo. Son père, le colonel du génie P***, qui avait été directeur du Conseil de guerre, lorsqu'il n'était que commandant, était le chef de M. Foucher, père de M">« Hugo; des relations suivies, dues à l'habitation commune au Conseil de guerre, s'étaient établies entre les deux familles.

« En i836, le colonel P*** commandait les sapeurs-pompiers de Paris, et, comme il possédait à Mareil-Marly, dont il était maire, une modeste propriété, qui existe encore, le séjour des familles Hugo, Foucher et Asseline à Fourqueux donnait lieu à de fréquentes visites de voisinage. C'est ainsi que ma mère, M"' P***, qui avait alors 19 ans, avait été priée de tenir l'orgue à la messe de première communion de Léopoldine Hugo. Or, elle avait souvent dit devant moi que Victor Hugo avait habité la maison d'un M. Foucault [Fricotelle], qui était alors notaire à Fourqueux. Peutêtre est-ce aussi cette maison qui vous a été indiquée par les rares vieilles gens qui vivent encore et ont conservé quelque souvenir de ce temps si éloigné... »

La maison de ce notaire est bien celle que possède aujourd'hui M. Marret. M. Albert Bonneau, le zélé et lettré bibliothécaire de la ville de Saint-Germain-en-Laye, a pris la peine, sur ce point comme sur d'autres du séjour de la famille Hugo à Fourqueux, de taire à mon intention d'obligeantes démarches et recherches, dont je lui exprime toute ma gratitude. S'il n'a

Hugo a été enchanté de cette promenade. A notre retour, cette morvasse de Dédc (i) n'était pas fatiguée, et pourtant, nous avions fait près de trois lieues ».

Il s'en faut que l'auteur d'He?'nani soit resté sédentaire parmi les siens, malgré le charme qu'il disait y trouver; au contraire, les séjours qu'il y fit paraissent plutôt avoir été l'exception : « Victor vient toujours nous voir de temps à autre ; mais le diable d'homme ne tient pas sur pieds; à peine arrivé, il songe à son départ... » (2).

Il revenait à l'improviste, amenant pour dîner et pour coucher des amis de Paris. C'est là-dessus que la correspondance du beau-père offre le plus d'intérêt. Les amis se nommaient Théophile Gautier, Auguste de Châtillon, alors peintre, et plus tard poète, — le poète de la Levrette eripaTtoteide la Grande Pinte, — Alexandre Dumas, Paul Foucher, Alfred Asseline, d'autres encore. Dumas faisait la joie de la maisonnée parsa verve intarissable. Un jour, il arriva sous une pluie battante; il fallut pour le sécher lui faire revêtir une camisole ouatée de M. Foucher, et le soir, au dîner, le curé, qui ne connaissait pas les hommes célèbres, le prit pour Victor Hugo, « comme étant celui qui paraissait êtrele pluschezlui. Dumas a étourdi, ébloui, enchanté le bon prêtre par ses saillies^ ses bourdes et ses manières. »

Et l'on ne se faisait pas faute de potiner, autour de cette table de campagne. Les petits scandales parisiens furent souvent le sujet des conversations.etdes commentaires : Granier de Cass,,. tout doucereux, bien bichonné, bien musqué, vit comme un tourtereau avec M"""***, du Français; Listz se montre à tout Paris avec une grande dame du faubourg Saint-Germain, dont il est très fier d'avoir fait la conquête; la duchesse d'Abrantès a

pu trouver dans l'étude de M^ Greban, notaire à Saint-Germain, — qui possède les minutes des notaires de Fourqueux de 1629 a 1869 — l'acte de location par M. Foucher de la maison Marret, c'est que sans doute il n'y eut pas d'acte notarié. En revanche, M. Bonneau a vu M. Favrel, principal clerc de l'étude de M" Duval, qui se rappelle fort bien qu'en i865 l'étude Fricotelle occupait le corps de logis de droite de la maison Marret, et à cette époque on se souvenait parfaitement que Victor Hugo avait habité là.

(i) Adèle, la dernière enfant du ménage Hugo, née en i83o.

(2) Ces fugues réitérées, qui en i836 eurent la Normandie et la Bretagne pour but, ont du moins laissé une trace littéraire sous la forme d'une quinzaine de lettres adressées par le poète à sa femme à Fourqueux, lettres un peu contraintes et nerveuses (le voyageur n'était pas seul, nous allons le voir tout à l'heure), qui ont été recueillies dans le volume des œuvres inédites de Victor Hugo : France et Belgique (Paris, Hetzcl et Quantin, 1892, in-8'', pp. 41-91).

rompu avec le marquis de Cust...; Eugène Sue, en plein Jardin des Tuileries, a e'te' traité d'âme de... par une dame bretonne, etc. Cette bonne humeur dans le ton de M. Foucher, le doyen pourtant de tous ces jeunes gens, l'austère chef de bureau des Conseils de guerre, — ne montre-t-elle pas combien la vie s'écoulait, pour eux, facile et gaie?

Gautier et Auguste de Chàtillon assistèrent à la cérémonie de la première communion de Léopoldine. Leur attitude fut recueillie et pleine de componction, comme il convenait. Chàtillon, qui n'avait pas de livre de messe, s'était muni d'un volume in-8°, format qui n'est guère celui des Paroissiens; par-dessus son épaule, Asseline eut la curiosité d'en regarder le titre, et il lut : Mémoires de A^"« Quinault. — Victor Hugo était revenu tout exprès d'une de ses courses lointaines pour cette fête de famille; c'est encore Asseline qui raconte l'avoir entendu dire à sa femme : « Nos amis ne sont pas riches; qu'il n'y ait pas de quête dans l'église; je donnerai au curé ce qui est convenable (i). »

(i) M. Adolphe Jullien veut bien me signaler qu'il a rendu compte de cette fête de famille dans son livre : Le Romantisme et l'éditeur Renduel (Paris, Charpentier, 1897, P^^- in-8°j- ^ oici les souvenirs de Renduel à ce sujet :

« ... Le 20 août i836, Victor Hugo faisait envoyer au curé de Fourqueux ses œuvres complètes en 20 volumes, reliés pour 4o francs... » (pp. io2-3).

« Les Hugo passaient l'été à Fourqueux et voulurent faire de cette cérémonie, fixée au 8 septembre iSSy [lise:^ i836] une véritable fête de famille où tous les amis seraient conviés, Renduel et Gautier en première ligne. .\ussitôt après le dîner, le maître de la maison s'éclipse, et l'on apprend bientôt qu'il a couru prendre la voiture de Paris. Les convives se récrient sur cette fuite inattendue : Hugo, disent-ils, aurait bien pu les attendre et revenir avec eux; mais ils se rappellent bientôt que toutes les places de la diligence étaient retenues dès le matin et qu'eux-mêmes n'en avaient pu louer que pour le dernier départ : a Ne faites pas attention, leur dit tristement i\l™° Hugo, Victor saura bien se tirer d'embarras; vous n'avez pas pu avoir de places pour vous, il saura en trouver une à tout prix pour aller où il va » (pp. 117-8).

On sait, de reste, la cause de cette hâte du poète (si l'anecdote est réelle comme elle en a bien l'air) : il était alors dans le feu le plus ardent de sa passion pour la belle actrice de la Porte Saint-Martin, M"« Juliette Drouet, et l'on voit que M">« Hugo n'en était plus aux soupçons.

Mais elle-même n'avait- elle rien à se reprocher? L'ami qui, quelques années plus tôt, eût été le premier invité, Sainte-Beuve n'était pas là : une brouille implacable l'avait sépare de Victor Hugo, précisément à cause de ses sentiments trop tendres pour M™" Hugo, et celle-ci, néanmoins, n'avait pu s'interdire de continuer avec lui des relations épistolaires. C'est ainsi qu'elle lui rit connaître le jour de la première communion de sa fille, et « lui demanda d'aller, à la même heure, prier dans une église où ils se sont retrouvés plusieurs fois » (Gustave Simon : Le Roman de Sainte-Beuve p. 283).

vjniversijg.

Voilà, pour les « Hugophiles », un pèlerinage tout indiqué pour l'année prochaine; et, sans doute, ils ne négligeront pas non plus d'obtenir qu'une inscription commémorative rappelle aux touristes de la forêt de Marly que, dans cette maison, durant l'été de i836, Victor Hugo, sa famille et ses amis passèrent des jours heureux.

Fernand Bournon.

SAlN'T-DEiNIS. — IMP. H. BOUILLANT, 47, BOULUVARI) DIC CI) ATEAUDL'N. — l7.8jS.

La BiWiotMqiM Unhrtrsitô d'Ottowa

The L»i>?uc7 Universicy of Oïlcvo

CE PQ 2297 • B6 190<; CJO BCURNCKf ACC# 1223947

FER VICTOR HUGC

Xà

Page 1