‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 40 sur 43 · RÉCIT DE JULES JANIN · texte numérisé non relu

RÉCIT DE JULES JANIN

taloguc, cette vente surtout l'avait attendrie pour l'entourage du maître et pour le maître lui-même. C'était un hommage de valeur...

Voici comment Jules Janin raconte ce lamentable épisode de la vie du gi-and poète (1).

C'est tellement beau que le lecteur me saura gré de le lui donner en grande partie.

« Je fus saisi d'une envie énorme d'accomplir un dernier pélèiinage sur ces hauteui'S poétiques; oui, je veux les revoir une dernière fois, ces nobles murailles qui conttenaieni InnI de génie et tant de jeunesse, tant de beauté et tant de gloire,

Fuit lllïum et ingens.

l'heure était propice, il était près de minuit : les étoiles brillaient dans le ciel limpide et clair; la voix inlérieare chantait sa douce complainte

On entend cette voix et l'on rêve longtemps,

on eût dil tuul à fait cette nuit calme et sereine où la comète errante en 1843, s'en al-

(1) Jules Janin, Histoire de lu Littérature dramatique.

laiL f rappel' de sa main ornée d'étoiles à la porte d'Arago, le grand; à cette heure l'observatoire est veuf de son génie, et la comète obéissante n'ira plus frapper à cette porte illustre, où elle ne trouverait personne à qui parler. Ouvrez, disait-elle, ouvrez, maître, à votre vassale et la bénissez avant qu'elle disparaisse allant chercher dans l'espace un siècle plus heureux que celui-là.

<( J'allais donc, rêvant à la poésie, à ses destinées, à la misère inévitable : Homère aveugle et Milton; Ovide, chez les Sarmates; Cervantes à l'hôpital; André Ghénier, sur l'échafaud. Comment sont-ils morts? Sénèque, Pétrone, arbitre élégamt des élégances romaines; Lucain, Juvônal? Ainsi, rêvant à ces inspirés du ciel, à ces outragées de la terre, j'arrive enfm par des sentiers connus à cette maison que l'orage a frappée. La maison domine la colline, elle a la ville à ses pieds : par une ruelle ouverte, on longe le jardin qui va en pente, et de là vous pouvez voir les fenêtres oîi tant de fois nous nous étions assis, en contemplant la fumée et le bruit de là-bas.

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<( 0 miracle! ô bonlioiir celle maison quo nous pensions déserte étail encore lial)iléo.

Poète, ta fenêtre était ouverte au vont.

« A celte l'enèlie ouverte, une jeune fille, en robe blanche, ses deux bras repliés sur la poitrine, ses cheveux noirs que contient à peine un filet cà la façon de Camille de Corneille, regardait en silence la ville endormie à ses pieds! 0 chaste et naïve apparition d'une honnête et sincère douleur!

A quoi donc pensait cette enfant, à quels rêves s'abandonnait ce jeune cœur, que disait cette âme attentive aux douleurs de son père exilé? A quoi répondait ce silence, et quelles prières s'exhalaient vers le ciel de la patrie absente, vers ce beau ciel que ses yeux ne doivent plus revoir.

« Ah! te voilà donc seule en cette maison abandonnée et vide, attendant l'heure qui doit Remporter, ô digne sœur de Léopoldine, ô beauté que les. poètes et les écrivains de ce temps-ci, les jeunes et les vieillards de M. Lacrelelle au poète des Contes d'Espagne et d'Italie, de Déranger à l'auteur de

Lucrèce, de Chateaubriand à l'éloquente Delphine, de Lamartine à Georges Sand ont saluée avec tant d'orgueil les uns et les autres; ils semblaient dire, en la voyant belle, charmante et résignée... et voilà le plus beau poème de ce siècle! Enfant sérieuse, au milieu de tant de gloire, cherchant le silence au plus fort de tout ce bruit, un grand courage, un grand cœur, naguère la fée et le charme de cette maison, à cette heure, l'ineffable consolation de tant de douleurs! Elle avait vu. stoïque et sans verser une larme le désastre de cette journée, et maintenant que rien ne restait dans ces murailles dévastées, pas un lit. pas un fauteuil, et pas un miroir, elle était semblable à ces femmes grecques que nous montre Sophocle après Troie en flammes, cherchant de quel côté la voile hostile va venir : elle se tenait silencieuse, immobile et calme à la fenêtre ouverte, pendant que sa mère, assise à l'autre fenêtre, qui était fermée, et sans rideaux (les rideaux avaient été vendus comme tout le reste) attendait, elle aussi, que vînt le jour suprême.

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» Elles étaient seules dans ce désert, de temps à autre, la mère à la lille (et de cette voix charmante) disait une bonne parole, et la fille, tournant à demi cette tête que l'étoile éclaire de ses plus douces clartés, répondait par un sourire! De ce luxe intérieur, de cet amas de belles choses, de ces tentures, faites pour des reines, faites pour elles, de ces tapis à leurs pieds, de ces voûtes dorées sur leur tète, il leur restait deux chaises de paille empruntées au portier de la maison.

u Et moi, l'espion attendri et respectueux de ces misères presque royales, je ne pouvais détacher ma vue et mon cœur de cette mère et de cette enfant réservée à de si glorieux et tristes destins. Songeant aux enchantements passés, au réveil de tant de choses, au signal donné, par cet homme, à tant de beaux arts, je remplissais, de nouveau, ces salons dévastés, de l'admiration, des respects, des élégies, de la causerie intarissable! De nouveau j'appelais à ce rendez-vous de chaque jour, les poètes, les musiciens, les peintres renommés, les belles

personnes, les grands noms de toute l'Europe, les persécutés de tous les rois, les proscrits de tous les peuples; j'entendais, de la place où j étais, le niuimure animé de tous ces beaux esprits, jeunes gens et vieillards, qui se réunissaient autour de cette gloire de notre siècle! Ah! misère, ah! deuil immense! Acre fumée de la gloire, et comme il avait raison de s'écrier le poète en ses Contemplatiom :

L'iiomnio i'antôme errant, passe, sans laisser même Son ombre sur la mer.

« Du fond de mon âme et du fond de mon cœur, j'envoyai mes adieux à ces deux femmes, à ce grand poète, à tant de souvenirs de notre jeunesse envolée, et je revins enfin, les yeux pleins de larmes... De temps à autre, je me retournai pour revoir une dernière fois cette blanche apparition.

Sa fenêtre est pourtant pleine d'ombre!

Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait transporté ses pénates

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rue de la Tour-d'Auvergne dans une vaste, calme et solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on montait, et au premier Ton trouvait le logis hospitalier du poète, modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers venus de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni colonnes de marbre. Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux Ueux qu'il habitait : des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en laque du Japon décoraient cette première pièce.

De ce petit salon, on entre dans la chambre à coucher du poète qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé, sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon, de Rouen, etc., des verreries de Venise et de Bohême. Tout le poème domestique va être démembré et vendu, hémistiche par

hémistiche ; nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette triste vente qu'ils auraient dû empêcher en achetant par souscription le mobilier et la maison qui le renferme pour les rendre plus tard à leur maître ou à la France s'il ne doit pas revenir. En tous cas qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques. (La Presse du 7 juin 1852.)

Le lendemain, avant de quitter Paris, M"* Victor Hugo se présentait au n° 11 de la rue Montparnasse, chez Sainte-Beuve. Elle venait lui demander de ne rien écrire contre son mari, tant que celui-ci serait en exil.

Cette demande fut parfaite en toute simplicité et toute noblesse, sans allusion au passé, sans un reproche, sans une plainte.

Sainte-Beuve fut ému, il promit et il a tenu sa promesse.

(BiRÉ, Victor Hugo après 185^. j

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