‹ Victor Hugo à Guernesey; souvenirs personnelsChapitre 2 sur 2 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Le 1^^ avril 1870, je subis en Sorbonne Tépreuve qui s'appelle une soutenance de thèses pour le doctorat es lettres. Elle consistait en ce temps-là et elle consiste souvent encore à écouter, sans mot dire, les brillantes dissertations que font , à tour de rôle, les membres du jury, pour Témerveillement de la galerie. Javais beaucoup redouté cette passe d'armes : elle fut sans douleur et sans fatigue, mes courts et rares engagements n'ayant été qu'une figuration à peine aperçue dans un spectacle où le public avait les vrais acteurs en face et entendait très bien leurs discours, mais ne distinguait, de l'autre Côté de la grande table au tapis vert, que l'humble dos du candidat se trémoussant sur la sellette.

Quand ma thèse sur Sterne fut publiée, je l'envoyai à Victor Hugo, qui me fît le très grand honneur de me remercier après lecture par une lettre datée de Hauteville House, le 5 juillet 1870.

L'usage des auteurs citant des lettres de ce genre est d'en supprimer la partie élogieuse ou de ne la transcrire qu'avec mille excuses, dans la confusion profonde de leur indignité. On me dispensera de cette grimace. La lettre est de Victor Hugo. Elle est tournée supérieurement. Elle fait sentir, sous Téloge, d'intéressantes et loyales réserves. Elle nous montre dans un tête-à-tête curieux l'auteur des Misérables et celui de Tristram Shandy ; cela suffit, je pense, pour que je la transcrive tout entière :

J'ai lu, Monsieur, et je relirai votre travail sur Sterne. C'est un livre Je suis en désaccord avec vous, vous le savez, sur plusieurs points essentiels en littérature et en politique, mais je rends pleine justice aux fortes qualités de votre excellent esprit.

#^wu. »*•»•

Vous êtes un écrivain ingénieux et vif, et vous avez une pénétration sagace, qui mériterait de ne se tromper jamais. Votre œuvre sur Sterne abonde en pages quiforcent le lecteur à des temps d'arrêt. Vous avez ce grand don de Técrivain : rendre le lecteur pensif. Je vous remercie de m'avoir envoyé votre remarquable livre. De même qu'il y a des épées de chevet, il y a des livres de solitude. Un livre qui résiste à un solitaire est un bon livre. Votre livre m'a résisté. Je lui ai fait porter cette surcharge de mes longues heures de rêverie et de travail, et toutes les exigences de ma pensée si difficile à distraire. Il s'est très bien tiré de la tâche que je lui imposais ; il m'a charmé, il m'a enseigné et renseigné, et je vous envoie mon cordial applaudissement.

Quand TEmpire, après une durée beaucoup plus longue que ne pensaient les proscrits de 1851, eut eu la fin prédite par les Châtiments, et quand la patrie fut en péril, Victor Hugo revint en France et s'enferma dans Paris assiégé. J y restai moi-même jus-

qu*à ce que la Commune me forçât de m'enfuir, prenant, comme garde national, une part peu héroïque à la vie militaire.

Un jour, je reçus d'un de mes chers élèves du collège Elizabeth, le charmant George L.., que je stirnommais familièrement « don Carlos )), depuis qu'il avait fait ce personnage dans nos lectures à'HernanU un billet touchant et affectueux, qui m'arriva je ne sais comment, par pigeon voyageur ou par ballon monté, et qui portait cette vague adresse, assez amusante :

A monsieur Paul Stapfer, à Paris, ou à quelqu'un de ses amis qui y demeure, ou à monsieur Victor Hugo.

Le contenu finissait par cette instante prière d'un bon petit cœur qui m'était resté fidèlement attaché :

Prière à quiconque lira ces lignes de les faire parvenir à mon ami M. Paul Stapfer, docteur es

lettres, auteur des Causeries guernesiaises et dç plusieurs autres ouvrages spiritueux. S'il sera absent, qu'on les envoie chez M. Victor Hugo, ou aucun autre de sa connaissance, les priant d'avoir la bonté d'écrire de ses nouvelles à l'adresse ci-dessus.

, Le 2 décembre fut, dans la guerre de 1870, une grande journée, en même temps qu'un anniversaire doublement mémorable. Je ne voulus pas laisser passer ce jour historique sans avoir au moins déposé ma carte chez Victor Hugo, et je pris le chemin de sa maison en revenant du cimetière du Père-Lachaise, où j'étais allé voir ce que, de cette hauteur, on pouvait découvrir de la bataille de Champigny.

Il demeurait alors avenue Frochot. Au moment où je tirais la sonnette de sa porte, Cham sortait de chez lui. Le vieillard reconduisait son visiteur jusqu'à la rue avec sa grande politesse coutumière. Il était cinq heures. Il faisait nuit noire. Je me nommai, et je fus accueilli avec cette vieille bonté de

père ou d'aïeul, que je connaissais depuis quatre ans.

S'excusant de marcher devant moi, il me conduisit par des couloirs obscurs jusque dans une petite chambre où brillait un feu de charbon; mais aucune lampe n'était allumée. Nous n'avions pas encore fini de marcher, que je lui demandai s'il avait des nouvelles de la bataille ?

— Non. Pas de nouvelles, à proprement parler, mais de vagues rapports, qui sont favorables. On dit que tout va bien. J'ai bon espoir.

— Ce que j'ai pu constater avec tout Paris, repris-je, c'est que, cet après-midi, le bruit de la canonnade semblait s'éloigner.

— C'est un bon signe. Mais ce n'est peutêtre pas encore la victoire. Avec la formidable armée des Prussiens, il y a toujours une chose à craindre : c'est qu'il ne leur arrive, au dernier moment, un renfort de trois cent mille hommes. Au reste, le gêné-

rai Trochu, qui sait son métier (ce n'est pas un grand capitaine» mais c'est un bon officier), le général Trochu a prévu cela. Il y a dans Paris une armée de réserve toute prête à marcher : soldats, gardes mobiles et gardes nationaux. Mes deux fils sont dans l'artillerie de la garde nationale. J'ai prévenu Schœlcher que si l'artillerie de la garde nationale est appelée, je partirai avec la batterie où sont mes fils.

.-r-r- Connaissez-vous — lui demaudai-je — le plan du général Trochu ? Et, me reprenant aussitôt : — Ma question est peut-être indiscrète.

— Nullement. Car le plan est visible : c'est de s'emparer de la route de Fontainebleau, de s'y établir fortement, et par là de ravitailler Paris.

» Il y a, d'ailleurs, d'autres projets. J'ai entendu tout à l'heure, dans la direction de Saint-Denis , où commande mon ami La Roncière, un coup de canon qui m'a fait

penser qu'un de ces projets pourrait bien être en voie d'exécution. Il s'agirait de surprendre à Gonesse le parc d'artillerie des Prussiens. S'ils n'ont pas eu la prudence de le dégarnir, un coup de main est possible de ce côté, et c'est deux cents canons qu'on leur prend. Mais ce serait trop beau.

» Quel que soit le résultat de tout ceci, la loi qui veut que le genre humain marche ne peut pas recevoir de démenti. Si la France est vaincue, si le progrès semble vaincu avec elle , ce ne sera qu'une apparence... La Prusse triomphante, c'est l'empire d'Allemagne reconstitué tel qu'il était au xv® siècle, c'est le despotisme le plus écrasant. Eh bien I croyez-vous que les peuples ne réfléchiront pas ? Quoi I diront-ils, c'est pour cela que nous avons donné nos vies I Et les écrivains, les penseurs ne continueront-ils pas à répandre sur eux la lumière ? ^

» Pour moi, le séjour en France ne me. conviendrait pas plus sous la loi du Prussiea

que sous la loi du Bonaparte. Je retournerais en exil et je dénoncerais le roi de Prusse à la civilisation... Mais j'ai confiance.

» Les Prussiens ont commis une imprudence énorme : ils ont compté qu'ils vaincraient toujours et partout, sans contestation et sans limites. S'ils perdent une seule grande bataille, ils sont perdus. Leurs forces sont disséminées, et il ne leur sera plus facile de les concentrer maintenant. Le paysan, qui est lâche, n'attend que leur défaite pour se soulever. Il sciera le cou aux vaincus, il plantera leurs têtes au bout des piques. Ce sera notre tâche alors de faire entendre la voix de l'humanité et de sauver nos envahisseurs...

)) Oui, si Dieu, auquel je crois plus que jamais, s'en mêle (et je crois qu'il s'en mêle), nous aurons la victoire. Si jamais il y eut une cause juste, c'est la nôtre. Moi, président du Congrès de la paix, je suis devenu prédicateur de la guerre, et jamais je ne me suis senti plus d'accord avec moi-même..

» Mes amis s'étonnent que j'aie prophétisé si juste dans les Châtiments. Oh ! je savais bien quelle serait l'issue. Pour le savoir, je n'ai eu qu'à écouter la voix de la conscience, *qui ne trompe jamais.

)) La conscience! je ne veux pas d'autre démonstration de l'existence de Dieu. Vous est-il parfois arrivé de faire une chose ou de vouloir une chose que quelque chose en vous désapprouvait ? Ce quelque chose n'était pas vous, puisqu'il vous contredisait ; ce quelque chose, c'était Quelquun, et je l'appelle Dieu. J'ai souvent agi en opposition avec cette voix ; je ne suis point impeccable, mais je savais ce que j'aurais dû faire, bien que je ne le fisse pas... Être saint, c'est l'exception ; être juste, c'est la règle.

Suivant mon invariable et ancienne tactique, je présentai à Victor Hugo, non pour le contredire, mais simplement pour le faire causer davantage, la banale objection tirée de l'existence du mal et de l'impossibilité de

concilier certaines catastrophes publiques ou particulières, qui sont atroces et révoltantes, avec la justice de Dieu.

— C'est juste, — répondit-il. — L'objection est sérieuse. Le mal est le mal. Ni aucun sophisme, ni aucune alchimie ne le changera en bien. Rendre Dieu responsable, comme tous les chrétiens le font aujourd'hui, des maux qui, sans déguisement possible, sont des maux, et même Ten remercier, comme d'une bénédiction incomprise et cachée, c'est chose grave, inacceptable au cœur ainsi qu'à la conscience.

)) Voilà pourquoi je ne suis pas homme à traiter dédaigneusement le manichéisme.

La croyance en deux puissances ennemies luttant Tune contre l'autre ne me semble contraire ni à la raison philosophique ni à la vraie religion. Mais cette lutte doit avoir une fin, qui sera la victoire de Dieu. Le mal n'est que le relatif; l'absolu, c'est le bien. Le mal doit disparaître, absorbé dans le bien...

» L'enfer existe, et la terre en fait partie ; elle est le monde inférieur^ le lieu d'épreuve, le séjour transitoire et provisoire que les an-^ ciens appelaient Inferi. Oui, nous habitons la partie basse de la création, celle où règne le mal, où souffrent les hommes, et, qui pis est, puisqu'elles ne l'ont pas mérité, les bêtes, ces pauvres chevaux innocents, par exemple, dont j'ai peint Thorrible agonie dans Melancholia...

)) Il y a deux erreurs de même nature :

l'une consiste à diviser l'univers en trois zones : le ciel, la terre, l'enfer. Comment dire, dans cette suite infinie de mondes, parmi lesquels la terre tient si peu de place, où l'enfer finit, où le ciel commence? Et l'autre erreur est de diviser le temps, par rapport à nous, en trois époques : le néant antérieur, cette vie, l'éternité future. La vie humaine n'est vraisemblablement qu'une étape dans une série sans fin de métamorphoses et d'épreuves destinées à nous rendre dignes, par

degrés, d'une existence de plus en plus élevée. )) S'il en est réellement ainsi, rimmortaliié à laquelle notre nature aspire ne s'ouvre pas un beau jour devant nous tout entière à la fois ; mais nous en jouissons dès à présent et continuerons à en jouir par portions successives.

Où allons-nous? Mystère. D'où venons-nous?

Mystère non moins obscur. Sommes-nous certains de n'avoir pas déjà paru sur la terre ? Savons-nous si nous n y paraîtrons pas encore ?

nie ego [nam meminï)^ Trojani tempore belli^ PanthoidesEuphorbus eram... ))

Le spiritualisme de Victor Hugo étant constitué, non par quelque doctrine homogène et solide, mais par toutes les idées belles et généreuses qu'il est possible de concevoir, ou plutôt d'imaginer, sur Dieu et sur l'âme, comportait à la fois l'orthodoxie et l'hérésie, le christianisme et le paganisme, le théisme et le panthéisme, la foi en la survivance de la

personne et la croyance en la métempsycose, les arguments classiques de Socrate exposés dans le Phédon de Platon et les mystiques rêveries d'un Swedenborg ou d'un Lavater, l'odyssée planétaire de Jean Reynaud et la palingénésie terrestre de Pierre Leroux ; on y trouve tout ensemble la vieille affirmation de la séparation absolue de l'âme et du corps, et l'anticipation confuse des grandes doctrines du spiritualisme nouveau sur la matière, considérée comme si peu génératrice de l'esprit qu'elle en est issue au contraire et qu'elle doit y rentrer (1). Le grand poète me démontra

(1) Une conférence que le doyen de la Faculté des sciences dta Montpellier, M. Armand Sabatier, fît à l'Institut général psycho.logique de Paris, le 13 mai 1904, sur ce sujet mystérieux : Comment se fabriquent les âmes ? offre de très curieuses analogies avec la « philosophie de Victor Hugo », con^ipe on appelle parfois les grands rêves féconds de son imagination poétique. La gravité et l'autorité du savant donnent aux fantaisies du poète un poids considérable. Un philosophe tel que Renouvier les a estimées assez pour leur consacrer deux volumes d'études, et tout récemment M. H Pellier, dans un court et substantiel ouvrage, a fait un exposé encore plus synthétique de sa Philo* Sophie. Malgré ces beaux travaux, je ne crois guère à un système 4e Victor Hugo ; mais il faut avouer que nous autres, critiques

d'abord l'immortalité de rame parles raisons fameuses de V Anti-Lucrèce étayées sur cette expérience personnelle, qu'à mesure que son corps dépérissait, son intelligence, loin de décliner parallèlement, devenait plus ferme et plus maîtresse d'elle-même qu'elle ne l'avait jamais été.

— J'ai plus de livres devant moi que derrière moi, et je inc sens de plus en plus capable de les faire : cela prouve surabondamment l'ineptie du matérialisme.

Il développa non seulement en poète, mais en naturaliste, la célèbre et antique comparaison de l'âme avec le papillon qui sort de la chenille devenue chrysalide.

— Quel juste et profond sentiment du vrai l'antiquité a montré dans cet admirable symbole 1 Tous les organes de la chenille se re-

littéraires,nous avons été dégoûtés trop vite par Tétalage souvent charlatauesque d'une suite d'idées plus profondes en réalité que ne le ferait croire tant de tapage verbal. Le moins que l'on puisse et doive accorder à ce grand porteur de hautes pensées, c'est d'avoir eu, dans l'ordre métaphysique, mainte intuition de génie.

trouvent dans le papillon, à l'analyse ; chaque partie de l'animal rampant subsiste dans l'animal ailé. C'est la même chose, et c'est tout autre chose. La métamorphose est si complète qu'on croit voir une nouvelle créature. Ainsi, dans notre existence d'outre-tombe, nous ne serons point de purs esprits : — car c'est là un mot vide de sens pour la raison comme pour l'imagination ; qu'est-ce qu'une vie sans les organes de la vie ? qu'est-ce qu'une personnalité sans la forme qui la définit et qui la fixe ? — Mais nous aurons vraisemblablement un autre corps, rayonnant, divin et, pour ainsi dire, spirituel, qui sera la transfiguration de notre corps terrestre.

Je croyais entendre saint Paul. Ce beau discours m'intéressait, comme on pense, au plus haut point, et je ne craignais qu'une chose : c'était de le laisser finir. Je dis donc n'importe quoi pour le prolonger, et voici le sens, sinon les termes mêmes, du propos quelconque que je hasardai :

« Je croyais entendre saint Paul. »

— N'y aura-t-il pas une petite difficulté pour les parents, amis et anciennes connaissances qui se retrouveront, après la mort, dans le costume des papillons ou des anges ?

Ce sera de se reconnaître... Mais, après tout, la chose pourra être rendue assez facile par l'extrême rareté de ces glorieux élus. J'ai peine à m'imaginer que toutes les chenilles humaines deviennent des papillons ; j'ai peine à croire que tous les hommes, par cela seulement qu'ils sont hommes et qu'ils ont vécu, doivent être immortels. Cette seconde naissance, cette résurrection que l'humanité espère, ne serait-elle pas la conquête ou la récompense de quelques-uns, plutôt que la condition naturelle de tous ? Pourquoi sauver tant de paresseux qui n'ont pas construit leur cocon ? N'est-il pas rationnel et juste que ces chenilles-là, j'entends les hommes qui n'ont point déposé leur âme dans une œuvre utile et honorable, qui n ont laissé d'eux-mêmes ni un monument ni un

exemple, et qui n'ont vécu que pour leur ventre, meurent tout entiers et rentrent dans la terre sur laquelle ils ont rampé un instant ? Il y a une hypothèse que je ne trouve point absurde et qui me séduit même beaucoup ; c'est celle de l'immortalité dite facultative ou conditionnelle et réservée aux âmes qui s'en sont montrées dignes, toutes les autres retour-: nant à ce néant auquel elles n'ont pas cessé d'appartenir.

Pendant que je parlais, Victor Hugo était tombé dans une profonde rêverie, plus féconde que mon vain babil, plus créatrice d'idées que mes questions et que mes doutes. Il en sortit enfin, pour dire avec une solennelle gravité :

— Je sais que je suis immortel. Si d'autres n'ont pas le sentiment de leur immortalité, j'en suis fâché pour eux, mais c'est.leur affaire. Je ne leur conteste point ce qu'ils sentent. Ils ont sans doute raison pour ce qui les concerne, et leur instinct n'est pas trompeur.

)) Je disais cela, un jour, à un matérialiste déclaré, que vous avez connu, notre pauvre ami Kesler, mort, hélas I et rendu à la terre peu de temps après votre départ de Guernesey, et j illustrai mon idée par une comparaison dont il parut si vivement frappé, qu'en voyant l'efiFet qu'elle produisait sur lui, j'écrivis ensuite mes paroles. Vous les lirez plus tard dans un livre intitulé Explications. Kesler me disait donc :

» — Je suis sûr , absolument sûr de mourir tout entier. Rien de moi ne survivra après moi. Ce que vous appelez mon âme mourra avec mon corps. J'en aï la certitude intime, l'inébranlable conviction. Je le sais, je le sens; c'est pour moi l'évidence. A votre persuasion, que vous dites claire et profonde, j'en oppose une autre, qui ne l'est pas moins. Lequel de nous deux a raison?

» — Je répondis :

» — Nous avons raison tous les deux.

» — Et comment cela ?

)) — Voici. Un poète, un grand esprit (appelez-le Dante, Eschyle ou Shakespeare) écrit deux vers. Puis il sort, il s'en va rêver. Pendant son absence, les deux vers entrent en conversation : « Que nous sommes heu- » reux ! dit l'un ; nous voilà immortels. Quelle )) gloire, ô mon ami ! et quelle durée I L'éters> nité nous appartient. Aussi longtemps que JD r esprit humain subsistera, aussi longtemps )) qu'il y aura un langage humain, nous vi- » vrpns dans la mémoire des hommes. — T!) Bah ! tu crois ça, dit l'autre. Quelle singu- » lière idée I Je n'ai pas du tout ce senti- » ment. Je vis, oui, mais... c'est drôle... il me » semble... je sens que, dans un instant, je » serai mort... » Là-dessus, le poète rentre dans son cabinet de travail, s'approche de la table où il a écrit les deux vers, les relit, prend sa plume, biffe l'un, conserve l'autre... Et vous voyez comment tous deux avaient raison.

Victor Hugo, qui avait improvisé cet apo-

logue dans une conversation avec Kesler, l'a raconté plusieurs fois à d'autres interlocuteurs. Il l'a traduit en vers dans Religions et Religion. Il en a laissé un texte en prose, plus bref que le récit oral, et que les éditeurs de ses œuvres posthumes ont publié dans le fragment De la Vie et de la Mort inséré au PostScriptum de ma Vie.

Au mois de janvier 1871, Victor Hugo était logé au Louvre dans le pavillon de Rohan. C'est là que j allai lui faire visite, un soir, avec mon ami Guillaume Guizot, qui, aspirant à l'honneur d'être présenté au grand poète, m'avait d'abord invité chez lui à un festin de guerriers assiégés : un morceau de l'éléphant du jardin des Plantes, immolé Tavant-veille, était insidieusement promis à mon appétit friand et curieux pour plat de résistance. Mais comme ce pachyderme coûtait soixante-quinze francs la livre, Guillaume Guizot avait réfléchi, et nous nous conten-

tâmes du noble et fougueux animal qui traîne les canons et les omnibus.

L'estomac généreusement chargé de la plus belle conquête que l'homme ait jamais faite, nous nous acheminâmes vers le Louvre.

Il faisait une forte gelée. Le clair de lune était superbe. On entendait gronder l'artillerie des forts. ..

L'homme qui allait écrire F Année terrible était dans son salon, debout contre la cheminée, en vareuse de garde national. Il nous reçut très gracieusement. Au fils de M. Guizot il parla de son père avec estime, répétant le sympathique éloge que je l'avais entendu faire à Guernesey du puissant orateur, mais passant sous silence la critique de l'écrivain au style « terne ». Naturellement, on causa surtout de la guerre. Le grand garde national nous dit qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire dans l'extrémité où était la France : prier Dieu de nous prêter Napoléon pour un mois, en promettant de le lui rendre aussitôt qu'il aurait

fait repasser à l'envahisseur les frontières de la patrie française.

Je ne revis plus Victor Hugo. Professeur à la Faculté des lettres de Grenoble, puis à celle de Bordeaux, j'avais cessé de nouveau d'être parisien. Je ne le suis pas redevenu. La province m'aura gardé, en somme, bien plus que Paris où je suis né, et je ne m'en plains pas ; la vie cachée et tranquille qu'on y coule n'est-elle pas la plus conforme au type normal de l'existence ? Etabli loin de la (( capitale du monde », où le géant de la littérature moderne installé désormais et adoré de tout l'univers entrait vivant dans son apothéose , je faisais à Paris de trop rapides voyages pour avoir le temps d'y entretenir d'autres relations que les plus indispensables et pour cultiver celles de grand luxe. Avouons, d'ailleurs, la vérité :

ce n'est point pour ce motif banal que cessèrent mes visites au Jupiter Optimus Maximus, à mon hôte très bon et très grand de Guernesey.

Ma destinée avait fait de moi un homme de lettres, accessoirement orné et pourvu du titre . de professeur, et mon vague besoin d'écrire avait pris la forme précise de la critique littéraiie, faute du génie d'invention qui inspire des œuvres plus originales. Être un simple critique, c'est être peu de chose assurément ; mais enfin , puisque j'avais choisi ce métier et qu'il y en a de plus sots, je m'appliquai à y faire honneur. L'étude de Victor Hugo était une de celles qui m'attiraient le plus ; j'admire passionnément ses beaux ouvrages, et je sentais bien que la connaissance personnelle que j'avais de l'auteur était une condition singulièrement favorable pour parler de lui avec compétence. Mais je tenais, par-dessus tout, à l'indépendance de* ma critique ; c'était une chose

plus précieuse encore à mes yeux que l'avantage de fréquenter les vivants objets de mes études, plus sacrée que les égards dus aux personnes dans l'intimité desquelles on eut le privilège d'être admis, plus chère que les devoirs de la reconnaissance.

Je n'avais pas partagé la sympathique indulgence du vieil ami des misérables pour les sombres incendiaires de la Commune, et je l'avais dit avec quelque dureté dans un mauvais article sur l Année terrible; l'apocalypse du William Shakespeare m'avait paru, dans certaines pages, involontairement bien plaisante, et j'avais eu l'impertinence d'en rire et de m'en égayer comme à la comédie ; j'avais douté que /'A /îe, V Homme qui rit , Religions et Religion^ la Pitié suprême, la Vision de Dante, fussent des modèles de concision, à l'instar de Tacite, et j'avais osé manifester cette opinion peu hardie en soi, mais contraire aux prétentions de l'auteur. Voilà, au fond, la vraie raison pour laquelle, dès 1872, je ne

me sentis plus la liberté ni le droit d'approcher un demi-dieu qui , moins encore qu'aucun autre génie, aimait le franc-parler de la critique, et qui voulait bien qu'on fît son portrait, mais à la condition de choisir luimême son attitude et de diriger le pinceau.

Qu'un poète préfère la pure louange à la critique, rien de plus naturel ; c'est le contraire qui serait trop beau pour être vraisemblable. Mais qu'un critique sacrifie à quelque considération que ce soit l'espèce d'excellence qu'il peut atteindre, dans sa modeste sphère, par le plein exercice de son jugement et de sa liberté, cela m'étonne toujours-. Je trouve si facile de dire et du bien et du mal des granda auteurs que j'étudie ! Et cela, par l'excel-, lente raison, cyniquement égoïste, que si leurs œuvres m'intéressent et si je les aime, je m'intéresse davantage encore à l'ouvrage que leurs oeuvres m'inspirent et le chéris d'une plus tendre afiFection. Or, si l'on a reçu du bon Dieu le moindre talent, je ne puis pas

« Le 27 mai 1885, je montai dans ma chaire de littérature française. . »

comprendre que, lorsqu'on a choisi un très beau sujet d'étude, Calvin ou Bossuet, Voltaire ou Rousseau, Hugo ou Chateaubriand, on aille misérablement le gâter par la faiblesse féminine ou puérile de changer l'histoire en apologie, de réduire à la fadeur des éloges un régal de haut goût pour l'intelligence, et de tout applaudir ou justifier chez son héros.

Mais quand Victor Hugo mourut, j'éprouvai que, dans la surprise d'un deuil douloureux, la critique s'amollit et fond tout entière comme la plus vaine des vanités de l'esprit; — et cette défaite du jugement bouleversé, confondu, anéanti par l'émotion, est à l'honneur de notre nature.

Le 27 mai 1885, je montai dans ma chaire de littérature française, et, interrompant le cours que je faisais alors sur nos vieilles (( chansons de geste », je dis à mes étudiants de Bordeaux :

Messieurs, la mort a beau venir à son heure quand elle frappe un mortel de quatre-vingt-trois ans, ce mortel a beau être, comme on Ta magnifiquement dit, un génie entré vivant dans l'immortalité, elle n'en est pas moins toujours la brutale et cruelle énigme, et aucune créature intelligente et sensible ne peut, sans une émotion profonde, voir disparaître celui qui était, entre tous ses contemporains, la plus haute incarnation deTesprit. Ce n*est pas ici une appréciation littéraire, c'est la pure et simple constatation d un fait. Parmi tout ce que le monde actuel peut compter de grands hommes, à l'étranger comme en France, la personne de Victor Hugo occupait non seulement une place très illustre, mais la plus belle et la plus brillante. Et c'est pourquoi, quelques honneurs que Ton rende aujourd'hui à sa dépouille et à sa mémoire, il est impossible de rien exagérer. Demain fera toutes les réserves qu'il voudra. Aujourd'hui appartient tout entier à l'admiration et au culte. Et quoi qu'on dise, et quoi qu'on fasse, dans un tel cortège de la France et du monde menant au tombeau son plus grand homme, il n'y a point d'hyperbole possible.

Avec un sentiment juste, je crois, de ce qui convenait à l'heure actuelle, je m'abstins de tout jugement d'ordre littéraire. La seule

chose que j'avais à cœur de montrer, c'était le vide immense que la disparition d'un tel génie faisait pour nous, au milieu de l'indiflférence de l'univers , et les vers que je choisis pour les citer sont ceux où l'auteur des Feuilles d Automne déplore la destinée de l'homme souffrant, vieillissant et mourant en face de la nature souriante et immortelle :

...Et la face des eaux, et le front des monta-

[gnes.

Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu il donne

[aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas

[ma tête, Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux, Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête^ Sans que rien manque au monde immense et

[radieux !

Mais, si je ne faisais pas de critique littéraire, je voulais, à Texemple du maître glo-

rîeux que je pleurais, inspirer à la nouvelle génération le courage, la foi, l'espérance, dont il m'avait donné, dans les jours d'exil et de deuil, de si belles et si généreuses leçons.

Ce qu'il y a de plus admirable que tout le reste, disais-je à mes jeunes auditeurs, ce qui distingue Victor Hugo entre tous les poètes modernes, ce qui fait de lui un homme de la grande race saine et robuste dont il était, à notre époque, le dernier représentant de génie, c'est qu'avec lui le doute et la mélancolie n'ont jamais le dernier mot. « Il est optimiste. Il espère. Il croit en Dieu et en l'immortalité de l'âme, comme y croyaient nos pères, comme y croyaient les classiques , comme y croyaient les anciens. »

Je rappelai tous les plus célèbres textes en vers et en prose où le noble poète console et relève l'humanité par la promesse d une vie meilleure. Si la dernière page du Post-Scriptum de ma Vie avait été connue alors, je l'au-

rais citée. Je développai, d'après ses ouvrages, la belle doctrine de l'immortalité conditionnelle , de cette survivance qu'il faut mériter et qui n'appartient qu'aux âmes supérieures, aux esprits victorieux de la matière, aux natures d'élite que Gœthe nomme, après Aristote, « les grandes entéléchies».

Mes souvenirs personnels complétèrent les textes. Je racontai successivement l'apologue des deux vers de Dante, l'antique symbole du papillon ailé qui sort de la chenille, et cette belle fable du bourdon, recueillie le 5 mai 1868, qui est probablement la perle de ma récolte commencée à Guernesey et finie à Paris.

Mais alors je songeai que j'avais bien mal répondu à l'honneur immense, à l'inestimable privilège que j'avais eu pendant plus de trois ans d'entretenir un tel homme, et je me repentis de ma légèreté. J'eus honte d'avoir opposé quelquefois la résistance de ma person-

nalité à des paroles de grand prix que j'aurais dû boire aussi avidement que la terre hume et absorbe la rosée du ciel. Je regrettai ma prétention outrecuidante et folle de m'étre lait le juge du poète, au lieu d'avoir été uniquement son scribe et son greffier modeste. Je sentis la haute impertinence de mes libres allures, le scandale de mes rires et de mes irrévérencieuses gaietés. Cette fière indépendance de ma critique, revendiquée si orgueilleusement, me fît l'eflfet d'une sottise amère et d'une noire ingratitude. J'eus la vision poignante de l'exquise et infatigable bonté que le grand vieillard avait témoignée à ma jeunesse sans éclat, sans expérience, sans titres, sans œuvres, sans idées fortes, sans longue et solide instruction...

Et, parmi ces remords qui troublaient ma conscience, je me rappelai avec une volupté mélancolique les séduisantes douceurs de l'île enchanteresse et de son tiède climat, les heures d'inoubliable ivresse littéraire que j'avais

vécues à Hauteville House... Mon cœur défaillit à tous ces souvenirs. Des larmes remplirent mes yeux et coulèrent. Les sanglots étouffaient ma voix. Je ne pus pas continuer.

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