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LA MORT DI’ FRÈRE

point : il se croyait enfermé dans une prison d’Etat pour avoir conspiré contre la duchesse de Berry. Le général s’était dit que la meilleure réfutation de son erreur serait la liberté; il avait demandé au médecin s’il ne ferait pas bien de le reprendre; M. Boyer-Collard n'y avait vu aucun inconvénient dans l’état tranquille du convalescent, et le général l’avait emmené à Blois.

Il s’était laissé emmener, sans peine ni joie; en partant, son attitude et sa physionomie étaient celles de la torpeur; ce robuste et vaillant jeune homme qui s'éLait cru un moment né pour la lutte littéraire avait maintenant quelque chose d'un mouton endormi. Il était resté ainsi à Blois, doux, facile, sensé, — obstiné seulement à vouloir aller au soleil sans chapeau, comme il l’était, enfant, à ôter ses bas dans les neiges du Mont- Cenis. Un jour, à dîner, il se jeta brusquement sur sa belle-mère, un couteau à la main, voulant la tuer.

Le général le ramena à Paris , et essaya de la maison Saint-Maurice à Charenton, qui était une maison militaire. La médication, ayant affaire à des officiers, les traitait militairement; l’énergie des remèdes dompta encore une fois la fureur de la maladie; mais Eugène se crut plus que jamais dans une prison d’État; il protestait contre son incarcération sans jugement, il tentait de

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s’évader, et on l’arrêta une fois comme il se précipitait par une fenêtre.

Quand il entendait des fous crier, il croyait que c’étaient des gens qu’on égorgeait, et il suppliait son père et ses frères de l’emmener. Voyant qu’ils ne se prêtaient pas à son évasion, il se refroidit pour eux. 11 resta quelque temps encore attaché à M. Victor Hugo; il s’intéressait à la littérature; il voulut lire llernani. Mais, le directeur ayant montré l’établissement à M. Victor Hugo et l’ayant dirigé partout avec la complaisance polie qu’on a pour un visiteur célèbre, le pauvre malade trouva que son frère était « trop bien avec ses ennemis » et ne voulut plus le voir, ni personne. 11 fallut cesser les visites, qui l’exaspéraient.

Contrairement à ce qui arrive d’ordinaire , la santé de son corps se ressentit de la santé de son cerveau ; sa forte constitution s’affaiblit; le dépérissement fut long; sa jeunesse et sa vigueur résistèrent, et il traîna jusqu’en février 1837.

Ainsi s’éteignit le camarade de l’enfance et de l’adolescence de M. Victor Hugo. Les deux frères, si étroitement unis, avaient paru faits pour la même existence ; ils avaient eu les mêmes jeux, les mêmes maîtres, les mêmes aspirations vers la poésie, le même instinct des besoins nouveaux; ils ne s’étaient pas quittés un seul jour

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jusqu’à la mort de leur mère : la destinée les sépara tout à coup, et jeta l’un dans le bruit et dans la lumière, l’autre dans l’isolement et dans la nuit.

LA FÊTE A VERSAILLES

Dans l’été de 1837, Louis-Philippe voulut fêter Versailles le mariage du duc d’Orléans. M. Victor llugo fut invité. La veille de la fêle. M. Alexandre Dumas vint le voir, fort irrité : il allait y avoir des promotions dans la légion d’honneur; le roi, voyant son nom sur une des listes qu'on lui avait présentées, l’avait rayé; cette offense lui avait fait renvoyer l’invitation qu’il avait reçue. M. Victor Hugo dit qu’il n’irait pas non plus, et écrivit au duc d’Orléans la raison de son refus.

Le soir, le secrétaire des commandements du prince accourut place Royale; le duc d’Orléans, en recevant la lettre de M. Victor Hugo, était allé

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aussitôt trouver le roi, et lui «avait parlé instamment pour le rétablissement du nom de M. Alexandre Dumas sur la liste. Le secrétaire n’était pas encore parti que M. Dumas revint, joyeux cette fois : il venait de recevoir du duc d’Orléans un mot lui annonçant qu’il avait la croix et qu’il pouvait la porter dès û présent. Toute difficulté se trouvant donc levée, M. Victor Hugo promit au secrétaire du prince d’aller â Versailles. Il lui demanda s’il y avait tin costume de rigueur; le secrétaire répondit que tout était bon, excepté l'habit bourgeois.

La fête était pour le lendemain. Il n’y avait guère le temps de se procurer un costume. Mais M. Victor Hugo avait été de la garde nationale en 1830 et y avait été élu û je ne sais plus quel grade; il retrouva son équipement dans une armoire. M. Alexandre Dumas et lui examinèrent l'uniforme pièce à pièce, des épaulettes au ceinturon; c’était encore fort mettable. M. Dumas lui-méme était officier; c’était à merveille, il prendrait son uniforme, et ce serait entre eux une fraternité de plus d’avoir le même habit.

La fête commençait par la visite de l'intérieur du château. Si nombreuse que fût la foule, on circulait à l’aise dans ces vastes appartements royaux et dans ces galeries interminables. On y rencontrait tout ce qu’il y avait d’illustre en litté-

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rature, eu peinture, en sculpture, en musique, en science, en politique, etc. Une des premières rencontres des deux gardes nationaux fut avec M. de Balzac, en habit de marquis, loué probablement et certainement fait pour un autre.

Après une assez longue promenade, M. Victor Ilugo s’assit, avec MSI. Alexandre Dumas, Eugène Delacroix et trois ou quatre amis qui s’étaient joints au groupe; la causerie fut interrompue par l’entrée du roi et de la famille royale. Le duc d’Orléans donnait le bras A sa femme. Le roi, naturellement aimable, et qui dans ce moment était, de plus, heureux, dit des choses gracieuses à ses invités, spécialement à SI. Victor Hugo, qui crut remarquer que son babil de garde national ne lui nuisait pas dans l’esprit du roi. Après les compliments, il lui demanda ce qu’il pensait de Versailles; à quoi SI. Victor Hugo répondit courtoisement que le siècle de Louis XIV avait écrit un beau livre et que le roi avait donné à ce beau livre une magnifique reliure.

Sladame la duchesse d’Orléans vint à SI. Victor Hugo et lui dit qu’elle était heureuse de le voir, qu’il y avait deux personnes qu’elle avait vivement désiré connaître, SI. Cousin et lui, qu’elle avait souvent parlé de lui avec « monsieur de Goethe, » qu’elle avait lu tous ses livres, qu’elle savait ses vers par cœur, qu’elle aimait par-dessus

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tout la pièce des Chants du Crépuscule qui commence par :

C'était une humble église au cintre surbaissé,

I/églisc où nous entrâmes.

Elle lui dit : — J’ai visité votre Notre-Dame.

A quatre heures, un huissier vint dire : — Le roi est servi. — Le dîner dura jusqu’à six heures. Alors ce fut une cohue et une mélée ; le spectacle commençait aussitôt après le dîner; tout le monde voulait être placé de façon à bien voir, non pas la scène, mais la loge royale, ou peut-être de façon à en être vu; on se précipita, on se poussa, on se bouscula, on s’écrasa les pieds, on se déchira les habits. Ce furieux assaut dut s’arrêter devant une grande porte vitrée qui resta fermée pendant que le roi et sa famille prenaient leurs places. Au bout d’un quart d’heure, elle s’ouvrit, et ce fut alors la vraie bousculade. Il restait à traverser une longue galerie dont le parquet ciré et luisant comme un miroir avait une telle transparence qu’on s'y serait jeté à la nage; on y glissait comme sur la glace; c’était un vrai casse-cou, surtout pour les vieux; les maréchaux, les cordons bleus, les dignitaires, les personnages vénérables, pressés et heurtés sur cette surface dangereuse, perdirent l'équilibre et s’étalèrent.

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Il en tomba bien une vingtaine. M. Victor Hugo en ramassa plusieurs; mais, voyant AI. d’Argout allongé sur le parquet, il se souvint que c’était lui qui avait interdit le Roi s’amuse , et l’y laissa, v La salle de spectacle du château est vaste et ' riche; les ornements sont d’un rococo charmant,! ce qui fait qu’elle a en même temps de la grandeur et de la coquetterie; elle était redorée à neuf; on avait multiplié les lustres et les candélabres; mademoiselle Mars et l’élite de la troupe du Théâtre-Français jouaient le Misanthrope; avec tout cela, la représentation fut froide. Ce qui fait la vivacité du théâtre, c’est le fourmillement du public; le théâtre royal, calculé pour un public privilégié et restreint, n’avait que deux rangs de loges , séparées par de larges colonnes ; de sorte que, plein, il était vide. Pas de cohésion ni de communication entre les spectateurs, aucun de ces courants électriques qui mêlent toutes les âmes en une. Une autre cause de tristesse, c’est qu’il n’y avait guère que des hommes; les seules invitées étaient les femmes des ministres et des ambassadeurs. Donc, les diverses et claires couleurs des étoffes, les fleurs dans les cheveux, l’étinccllement des bijoux aux bras et aux cous, la blancheur des épaules, le frémissement des éventails, étaient absents. Enfin, on attendait pour applaudir que le roi donnât le signal, et il le

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donnait peu. Après la représentation, des généraux et de hauts fonctionnaires disaient : — C’est ça, le Misanthrope! j’en avais entendu parler, je croyais que c’était amusant.

Il y eut ensuite la promenade aux flambeaux dans les galeries de peinture. A chaque tableau que le roi montrait à ses hôtes, un domestique tout habillé de rouge tournait sur la toile le réflecteur d’une lampe qu’il portait à la main. — A onze heures, la fête fut terminée, et chacun courut après sa voilure, qui ne lut pas facile à retrouver dans l’encombrement. MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo n’eurent la leur qu’à une heure du matin et ne rentrèrent à Paris qu’au jour.

M. Victor Hugo, qui n’était toujours que chevalier de la Légion d’honneur, fut promu officier, grade auquel il est resté depuis.

Le 27 juin 1837, M. Victor Hugo publia les loi.» intérieures. Dans la journée, deux laquais à la livrée du duc d’Orléans vinrent place Royale avec des hommes de peine qui apportaient un grand tableau. Ce tableau était une /ne: de Castro , de M. Saint-Evre, qui avait été le succès d’un salon. Sur la dorure du cadre, il y avait cette inscription : Le duc et la duchesse d’Orléans à M. Victor Hugo , 27 juin 183 7.

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