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Victor Hugo

N tête de ce travail, modeste monument élevé au plus grand génie de ce siècle par un de ses fervents admirateurs, on me pardonnera, je l'espère, quelques lignes d'introduction.

Ceux qui ont le bonheur d'approcher Victor Hugo sont aussi fiers de parler de lui que ceux qui ne le connaissent point personnellement sont heureux qu'un récit les fasse, pour un instant, pénétrer dans son intimité.

Nul plus que Victor Hugo n'a, depuis quarante ans, occupé l'attention publique, nul n'a comme lui puissamment rayonné sur toute une époque, nul aussi n'a été le sujet de plus de

racontars mensongers, d'absurdes calomnies, de grossières insultes.

Mensonges , calomnies , insultes , passeront, l'œuvre est immortel.

Avant de nous entretenir des portraits de Victor Hugo qui font le sujet de ce petit travail, je me permettrai de causer un peu de lui.

Ce qui frappe chez le poète, en même temps que son caractère de grandeur , et peut-être avant, c'est l'excessive bonté dont sa physionomie est empreinte ; ce qui émeut tout d'abord, alors qu'on l'écoute, c'est l'harmonieux et pénétrant accent de sa voix.

On est conduit vers lui par le sentiment admiratif ; en le quittant on s'aperçoit qu'il a fait naître une affection inaltérable.

Je n'oublierai jamais pour moi la réception qu'il me fit en 1 870, peu de jours après son retour en France.

Il habitait alors^ dans l'avenue Frochot, l'hôtel de M. Paul Meurice; je l'attendais depuis quelques instants, oppressé d'émotion et me demandant si je trouverais la force d'articuler quelques mots en sa présence.

Une petite porte s'ouvrit dans la tapisserie, et simplement vêtu de noir, souriant, affable, Victor Hugo entra et se dirigea vers moi les mains ouvertes.

Je n'avais pas vu le poète depuis près de vingt années, son entrée eut pour moi quelque chose qui ressemblait à une apparition.

Cette impression ne m'est pas personnelle, je le crois^ elle est éprouvée par tous ceux qui sont appelés à rencontrer le grand poète ; je ne veux pour preuve que la conversation suivante que M. Louis Leroy a eue avec le peintre Chaplin.

« Sous ce titre : Causerie sur Victor Hugo, M. Louis Leroy raconte, spirituellement et gaiement, dans le Charivari, une conversation qu'il a eue, sur la plage d'Arromanches, avec le peintre Chaplin :

Nous causions des grands hommes de l'époque, et malheureusement il n'y a pas beaucoup de choix,

— Il en est un, me dit Chaplin, que je voudrais bien connaître. Je ne suis pas très curieux de ma. nature et je regarde rarement par-dessus la haie du voisin; mais si Victor Hugo demeurait à Arromanches, on me prendrait plus d'une fois à le « filer » ou à écouter à sa porte.

— Je comprends cela.

— Son génie exerce sur moi une fascination complète.

— Pas seulement sur vous !

— Je le sais bien; mais je doute que, parmi ses plus chauds admirateurs, il s'en rencontre un plus fervent que Charles Chaplin.

— Je le lui dirai ; ça lui fera plaisir.

— Oh ! il a tant de fidèles que, dans le nombre, peu lui importe une unité.

— Vous n'êtes pas le premier venu, vous !

— Le voyez-vous souvent ?

— Le plus que je peux. — Prenez garde, il y a un trou devant vous.

— Merci, je suis dedans... La causerie avec lui doit être difficile?

— Non. Il est si naturellement cordial qu'il donne de l'assurance aux plus timides.

— C'est égal... L'idée d'entrer dans son salon, de le saluer et de trouver... une formule inédile pour lui demander des nouvelle de sa santé, me fait passer un léger frisson dans le dos.

— Quand vous pataugeriez un peu en commençant, c'est encore l'hommage le plus flatteur.

— A la condition que cela ne dure pas 1

— Et même quand cela durerait.

— Il doit être intolérant en politique.

— Erreur! 11 me l'a dit lui-même: « Je suis parti de si loin que je n'ai pas le droit d'en vouloir à ceux qui n'ont pu me suivre. » En littérature c'est différent, il est moins tendre. Je ne vous conseillerais pas de lui dire du mal de Shakespeare, votre succès serait douteux. Inflexible dans ses convictions littéraires, il est resté le même qu'au début:

Racine le laisse toujours froid. Pour arriver à le toucher sur ce point, il faut opérer un mouvement tournant du côté des Plaideurs. Là il est forcé de faiblir.

— Il reçoit beaucoup ?

— Beaucoup. Sa salle à manger est comble tous les jours et son salon déborde tous les jeudis. A l'heure du dîner, assis au bas bout de la table, il attend modestement pour fonctionner que ses convives soient servis. Mon Dieu, je sais bien que c'est là le cas de tous les maîtres de maison ; mais vous m'accorderez qu'il y a... fagots et fagots. Vous voyez-vous invité à dîner chez Homère et servi avant lui ?

— Et effet, ça me gênerait.

— Eh bien ! la seule supériorité du chantre de Vlliade sur Victor Hugo, c'est d'être mort depuis trois mille ans... et encore, est-ce là vraiment une supériorité?.,. Quant à la conversation d'Homère sur la Restauration, les grandes luttes du romantisme, le règne de Louis-Philippe et le reste, je doute qu'elle ait jamais pu être aussi intéressante que celle de Victor Hugo, si bourrée de faits curieux, d'anecdotes piquantes racontées avec une mémoire, une verve intarissable.

— J'en doute comme vous. Parlez-moi de ses petitsenfants.

— Ils sont adorables tous les deux. Georges est réfléchi, posé; Petite Jeanne ressemble à un bouton de rose animé. S'ils sont gâtés par grand-père, je vous le laisse à penser. Et quelles belles histoires il leur raconte! Il y en a une entre autres, La bonne puce et le méchant roi, qui est d'une moralité terrible. Les porteurs de couronne devraient tous la savoir par cœur ; elle les éclairerait sur leurs véritables

devoirs envers leurs sujets, et, grâce à elle, ils seraient peutêtre piqués moins souvent. »

Ce front vaste, couronné de cheveux blancs, ces yeux à la fois doux et brillants, cette bouche pleine de mansuétude, encadrée d'une barbe blanche, tout cela prenait, dans le demi-jour oîi nous étions plongés^ un caractère olympien que je n'oublierai jamais.

Nous nous serrâmes les mains en silence, je lui demandai la permission de l'embrasser et je me jetai dans ses bras.

Un pareil moment laisse une trace lumineuse dans la vie.

Depuis, j'ai souvent été admis à l'honneur de revoir le poète, et je puis dire à ceux qui se sont plu à dénaturer son caractère, que M. Victor Hugo est chez lui l'homme le plus gracieusement affable qui se puisse voir; nul plus que lui ne sait allier la grandeur à l'indulgence, nul plus que lui ne sait mettre à l'aise les gens qui l'entourent, nul ne sait mieux que lui laisser tomber dans la causerie quelqu'une de ces phrases où chacun peut trouver un encouragement ou un éloge.

Le salon de la rue de Clichy, où l'an passé encore Victor Hugo recevait ses amis, — salon qui n'est déjà plus qu'un souvenir, — était une grande pièce percée de deux fenêtres et dont les murs et le plafond disparaissaient sous une superbe étoffe à larges bandes couverte de fleurs alternant avec des bandes rouges ; au milieu sur un meuble entouré de sièges, on admirait un éléphant en bronze, magnifique spécimen de cet élégant art japonais dont Victor Hugo a été l'un des premiers admirateurs ; au-dessus de ce bronze, descendait du plafond un lustre en verre de Venise qui reflétait ses mille facettes dans de grandes glaces aux cadres italiens appliqués aux murs; entre les deux fenêtres était un meuble de Boulle, chacun de ses tiroirs est couvert d'une plaque d'étain sur laquelle une gravure à la pointe retrace une scène du roman du Renard; en face le meuble, sur le mur, reposait magistralement sur sa console une splendide pendule Louis XIV; près de la cheminée était le canapé où le maître aimait à prendre place ; çà et là des sièges de différentes formes.

Tel était ce salon où les amis du poète ont passé tant d'inoubliables soirées.

C'est là qu'un soir, en 1878, je fus le seul témoin d'un fait, — on pourrait en citer mille semblables^ — qui prouvera à quel point l'affabilité est le fond du caractère de Victor Hugo, et combien de fois il a dû user son temps précieux à recevoir des importuns, — lui à qui il faudrait, dit-il, une seconde existence pour jeter sur le papier tout ce qu'il a encore à écrire, — mais il ne repousse personne, un solliciteur pouvant être un malheureux !

Ce soir-là donc, ma surprise fut grande de trouver installé dans l'entrée, écrivant sur une petite table, un cocher de place qui, après m'avoir fait observer qu'il maniait plus facilement le fouet que la plume, me dit qu'il attendait le citoyen Victor Hugo.

J'entrai dans le petit salon d'attente; je n'y étais pas depuis un quart d'heure que le cocher fut introduit et vint se placer en face de moi.

Je crus que le maître allait sortir, et je lui demandai s'il conduisait Victor Hugo.

— Non, me dit-il, j'ai à parler au grand citoyen.

A ce moment, Victor Hugo, prévenu de la présence de ce visiteur, entra dans le petit salon.

Le cocher, sans trop d'embarras, mais fort rouge, tendit la main au poète et lui dit tout d'une haleine :

— Voilà, citoyen, ce qui m'amène auprès de vous ; demain les délégués de notre corporation doivent porter une couronne sur la tombe du citoyen Raspail. Je viens vous demander un petit bout de discours, que l'un de nous puisse lire en déposant cette couronne.

C'était, bien qu'un peu brutal dans la forme, un de ces hommages naïfs qui, selon moi, en valent bien d'autres.

Le maître sourit légèrement, puis sans se hâter, causant avec son ton d'excellente compagnie, ne s'irritant ni des objections ni de l'insistance de son interlocuteur, il parvint à lui faire comprendre que, devant lui-même prononcer le lendemain un discours sur la tombe de Ledru-Rollin, il ne pouvait en écrire un pour le faire lire, que du reste, plutôt que d'interpréter la prose d'un autre, il valait mieux que l'un des délégués prononçât quelques paroles telles qu'elles lui viendraient du cœur.

Le cocher, enfin convaincu, s'excusa d'avoir dé-

rangé le grand citoyen ; — du reste il le connaissait déjà, il l'avait conduit, il l'aimait beaucoup.

Le poète reconduisit son visiteur jusqu'à la porte et tous deux échangèrent un dernier serrement de main.

Ce trait est-il de l'homme qui, selon certains de ses détracteurs^, reçoit sur un trône et sous un dais?

Quand un homme a, comme Victor Hugo, captivé l'attention du monde entier, quand il a été le chef d'une nouvelle école littéraire^ quand, non content d'être le premier des poètes, il a été le premier des citoyens, quand il a été l'apôtre de tous les progrès, l'avocat de toutes les causes humaines, le défenseur de toutes les libertés, il est logique que sa physionomie soit devenue populaire et que ses portraits se soient multipliés à l'infini.

Ciseaux^ pinceaux, pointes, crayons, ont tour à tour à l'envi tenté de reproduire cette tête énergique et puissante.

Il est, en effet, intéressant de suivre pour ainsi dire pas à pas, à travers les diverses inspirations des artistes, les transformations successives de cette tête dont la beauté a tant de fois changé de caractère.

Le poète des Odes et Ballades^ tel que le portrait de Célestin Nanteuil nous en retrace le souvenir, est un jeune homme imberbe, dont la figure douce, rêveuse, aux contours indécis, encadrée de longs cheveux, laisse songer encore un peu à cet

Enfant pâle et n'ayant que quelques jours à vivre.

Le beau buste de David d'Angers reste seul comme une impérissable impression du Victor Hugo de Notre-Dame de Paris.

Car Victor Hugo a généralement peu posé pour ses portraits, aussi presque tous les portraits faits avant l'invention de la photographie ont-ils été faits presque de souvenir; ceux pour lesquels il a bien voulu poser sont très rares, on ne connaît que quatre portraits peints de Victor Hugo.

En i836, le poète Auguste de Châtillon peignit Victor Hugo assis avec son plus jeune fils devant lui; Louis Boulanger en fit un en 1842. Heim a donné aussi un petit portrait peint de Victor Hugo dans son tableau aujourd'hui à Versailles : Une lecture au Théâtre-Français.

En 1868, le peintre Chifflart envoya au Salon le portrait de Victor Hugo qu'il fit à Guernesey.

Aujourd'hui nous possédons une toile, peutêtre la plus belle page de Léon Bonnat, le portrait de Victor Hugo exposé au Salon de 1879.

La physionomie, dont la postérité s'emparera, est celle que le poète a faite sienne depuis la date néfaste du 2 décembre i85i.

Des cheveux blancs et drus se dressent sur ce front légendaire qui n'a pas changé, lui; sous de puissants sourcils un regard plein au repos d'une douceur et d'une profondeur infinies, mais qui devient terrible si quelque indignation traverse l'âme du poète; une bouche ayant un inexprimable caractère de mansuétude, un menton un peu replet, encadré d'une barbe argentée ; tel est le Victor Hugo de 1879.

S'il était possible de saisir la physionomie de Hugo lisant ses vers, si le crayon pouvait rendre la mobilité de ce visage 011 toutes les impressions se traduisent, rapides, exactes, distinctes, si l'éclair du regard pouvait être rendu, on aurait, à coup sûr, le plus curieux et le plus intéressant portrait qui ait jamais été fait ; malheureusement cela est aussi impossible, je le crois, que de rendre la pénétrante harmonie de la voix du poète.

La charge n'a pas manqué de toucher à Victor Hugo, mais, je dois le constater à sa gloire, elle l'a fait généralement avec respect.

C'est au-dessous d'un dessin de Gill que le poète écrivait en 1867 cette hgne que l'empire fit effacer et qui résume toute sa manière de voir, en art comme en politique :

<c Je veux toute la liberté, comme je veux toute la lumière. »

Victor Hugo, ses portraits et ses charges , catalogués par Aglaus Bouvenne et accompagnés de trois eaux-fortes. Paris, J. Baur, libraire-éditeur.

Œuvre de patientes recherches, édifiée par une volonté intelligente et offerte par un admirateur sincère au plus grand poète de ce siècle. Les amateurs et les bibliophiles estimeront comme il le mérite le travail de M. Bouvenne, véritablement curieux, autant par la rareté des documents qu'il renferme que par l'exactitude et les soins que l'auteur a apportés à les classer.

M. Aglaiis Bouvenne a déjà publié deux ouvrages : Les Monogramnies historiques et Catalogue de l'œuvre gravé et lithographie de R.-P. Boiiington, qui sont fort appréciés des lettrés et des artistes.

L'ouvrage que vient d'éditer le libraire bien connu J. Baur est un iu-12, fort soigneusement imprimé par M. Ch. Noblet, président de la Chambre des imprimeurs typographes de Paris. Il a été tiré 340 exemplaires dont 5 sur Japon, 10 sur Chine, 25 sur Whatmann et 300 sur vergé.

Trois eaux-fortes, d'après des portraits ou des caricatures, présentent la physionomie du grand poète à diverses époques de sa vie. La première est une photo-gravure d'après l'eau-forte de Célestin Nanteuil, 1833 La seconde, gravée par l'auteur, est une réduction de moitié d'une charge dessinée par Prosper Mérimée à une séance de l'Académie en 1840. La troisième, gravée par Masson, donne la physionomie actuelle de Victor Hugo.

Dans une introduction de quelques pages, M. Aglaiis Bouvenne nous dit son admiration fervente pour le grand poète, qu'il venge avec simplicité de certaines sottises calomnieuses dont le poète a souvent été le sujet.

Le catalogue est divisé en deux parties : les portraits et les charges. La première contient 157 numéros et la seconde 73. Dans cette dernière se trouve un dessin de Gill représentant, en soleil sortant de la mer, la tête seule de Victor Hugo [La Lune, 1867). Le poète avait écrit sous le dessin ces mots qui résument parfaitement, comme le dit M. Bouvenne, toute sa manière de voir, en art comme en politique:

.' Je veux toute la liberté comme je veux toute la lumière. «

Mais le journal parut avec la signature seule de Victor Hugo, 1 empire ne pouvant tolérer une affirmation aussi haute de principes qu'il s'efforçait de détruire.

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