‹ Victor Hugo après 1830 (volume 2)Chapitre 11 sur 138 · Les Cahiers de Sainte-Beuve, p · texte numérisé non relu

Les Cahiers de Sainte-Beuve, p

oiseau ». Qui pourrait dire le nombre de ses antithèses? Mais a ussi qui pourrait les lui reprocher, après avoir lu cette phrase, qui me semble s'adresser bien moins à l'ami profond et cher qu'à ces mécréants de critiques : « Vous savez que le bon Dieu est le grand faiseur d'antithèses i î »

Il n'en reste pas moins que ces lettres renferment des descriptions superbes, d'une fougue de pinceau, d'une puissance de coloris prodigieuse. En face des cathédrales, des vieux donjons, des grandes ruines qui se mirent dans le fleuve, l'auteur de Notre-Dame de Paris s'est retrouvé tout entier. Rien n'est tel que les pierres pour inspirer Victor Hugo, il est là dans son élément; mais là encore il est colossal, démesuré, cyclopéen, et l'admiration ne va pas sans fatigue. Au sortir de cette lecture, Victor Pavie écrivait à David d'Angers, le 7 février 1842 :

Avez-vous remonté le Rhin, non en bateau, cette fois, ni en voiture, mais en Victor Hugo ? C'est lui, deux fois pour une, réverbéré dans le fleuve, poète sans fin tirant de ceci une voix, et de cela une étincelle. A-t-on pétri le monde avec ce despotisme étrange qui fait que tout le paysage ne jure que par lui ! Un si rude gantelet à la longue vous froisse. On revient de cette lecture suffoqué et meurtri, comme une proie tombée des serres d'un aigle 2 .

La partie légendaire du Bhin, — le beauPécopin et la belle Bauldour, — est un conte bleu, écrit à Bingen, par un beau jour d'été. « Voici une histoire pour vos petits enfants, » écrivait le poète en l'envoyant à un de ses amis. Le tort de Pécopin, qui est d'ailleurs un joyau de valeur

i . Le Rhin, lettre XXVI.

2. David d'Angers et ses relations littéraires, par Henry Jouin, p. 195.

liére, c'est qu'on lui pourrait donner ce sous-titre : î oour petits enfants et pour grandes personnes m GEANT. En écoutant cette histoire, en voyant srsous la faucille d'or du poète les images grandioses, étaphores énormes, les antithèses prodigieuses, nous ivons quelque chose de l'impression ressentie par ver, dansson voyage àBrobdingnac, lorsque, caché une haie, il assiste à la moisson : « En ce moment, eus un des habitants dans le champ voisin. Il me aussi haut qu'un clocher ordinaire, il faisait enviinq toises a chaque enjambée... Je le vis arrêté à :rture de la haie, appelant d'une voix plus retentisque si elle fut sortied'un porte-voix! FigTirez-vous, un clocher catholique, un bourdon qui sonne ! Ainsi le géant. A ces cris à me rendre sourd, sept géants, 'aucille en main (chaque faucille étant de la grande sis faulx), arrivèrent pour faucher ce blé géant... oilà donc, avec ces grandes mains, armés de ces les faulx, qui se mettent à scier ce grandissime blé le champ où j'étais couché *. u Beau Pécopin et les lettres de voyage n'étaient là ste que pour servir de passeportà la partie politique rre, à la Conclusion. Elle ne visait à rien moins, en nce des difficultés créées par les affaires d'Orient, résoudre d'une façon définitive le problème de l'é- »rc européen.

mteur commence par dresser une statistique polide l'Europe dans la première moitié du dix-septième . Il y trouve six puissances de premier ordre, huit cond ordre, cinq de troisième ordre, enfin six de ième ordre. Tous ces Etats, deux exceptés, travail-

laient à une œuvre commune, à l'amélioration de tout par tous, c'est-à-dire à la civilisation môme. Les deux puissances qui se séparaient, dans un but égoïste, de l'activité universelle, et qui troublaient, pressaient entre elles et menaçaient alors l'Europe, étaient deux empires, deux colosses. Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le second, c'était l'Espagne.

Au milieu du dix-neuvième siècle, au moment où l'auteur du Rhin écrit sa Conclusion, l'Espagne et la Turquie ne comptent plus, mais elles ont été remplacées. L'Angleterre est essentiellement ce qu'était l'Espagne; la Russie, ce qu'était la Turquie. Comme autrefois leurs devancières, elles se séparent de l'intérêt général, elles menacent l'indépendance de l'Europe. Heureusement elles portent en elles, à leur tour, des germes de destruction. La vie s'éloigne de ces puissances excentriques pour se porter au centre. La France et l'Allemagne, deux sœurs, vont pouvoir disposer des destinées de l'Europe et du monde. Leur mission est identique, leur devoir est le même, leur union s'impose. Mais cette union n'est possible que si l'on abolit tout motif de haine entre les deux peuples, si l'on ferme la plaie faite à notre flanc en i8i5, si l'Allemagne rend à la France la rive gauche du Rhin. Que la Prusse nous l'abandonne, et nous l'aiderons à s'arrondir, à s'unifier, à devenir le grand royaume septentrional de l'Allemagne; en échange du Rhin, nous lui donnerons l'Océan.

Rejeter l'Angleterre dans l'Océan, la Russie dans l'Asie, et les effacer l'une et l'autre de la carte d'Europe 1 ;

i. Dans Y Hymne à la colonne de Boulogne, qui est de la môme date (juillet 1841), Victor Hugo exprimait en vers la même pensée :

L'une hors de l'Europe et l'antre hors du monde.

— Voir, au tome I", chapitre xiii.

cela fait, « pour que l'Europe soit en équilibre, » agrandir un peu la France et démesurément la Prusse, telle était, en résumé, la Conclusion de Victor Hugo. M. Guvillier-Fleury lui répondait dans le Journal des Débats:

Vous rendez la rive gauche du Rhin à la France, en étendant au-dessus de sa tête (je parle votre langage figuré), au lieu de cette Prusse morcelée que les traités ont faite, une Prusse compacte, homogène, formidable, que vous grossissez démesurément aux dépens du Hanovre, des deux Mecklembour"- et des villes libres, et dont vous mettez le pied sur la Belgique et la main sur les deux mers. Voilà la géographie que vous faites, et dont, pour ma part, je ne veux pas. Je crois qu'il n'est pas de l'intérêt de la France d'avoir de gros États à sa porte, et surtout de les grandir aux dépens des petits de les fortifier aux dépens des faibles; et j'aime mieux, quoi qu'il nous en coûte, le grand-duché du Bas-Rhin coupé en deux par un fleuve immense et séparé de la Prusse par Cassel, que le grand-duché vigoureusement ressoudé à la monarchie prussienne par l'absorption de la Hesse électorale, et formant cette fois un contre-fort à peu près indestructible contre nous. « La Prusse, dites-vous, telle que les congrès Vont composée, est mal faite ! » Le grand malheur, en vérité l Et c'est vous qui voulez refaire la Prusse contre la France vous qui lui donnez des ports sur l'Océan, qui lui incorporez le Hanovre, qui reculez ses frontières, qui décuplez sa puissance morale l Et pourquoi ? Pour avoir le département du Mont/Tonnerre *.

Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que cette paç-p, écrite en 1842, fait grand honneur à M. Cuvillier-Fleury? Quant à Victor Hugo, on voit qu'il a été le premier en

1 Journal des Débats du 31 mars 1842. — Dans son volume Vovaqes et voyageurs, M. Cuvillier-Fleury a reproduit cet article avec ce titre : M. Victor Hugo sur les bords du Rhin. — Louis Veuillot dans V Univers des 2, 3 et 6 février 1842, publia trois articles 'intitulés : CGEuvre de Victor Hugo en 1842. — U Bhin. Ces belles et fortes pages ont été reproduites, en 1886, dans les Etudbs sdr Victor Hugo, par Louis Veuillot.

France, — le premier après Voltaire, — à désirer, à célébrer l'agrandissement de la Prusse. Est-ce donc pour cela que, dans une apothéose imbécile, Paris Ta mis au Panthéon, comme Voltaire?

Un jour viendra où Victor Hugo traitera les rois de monstres, de bandits ,de tigres ^vampires ,o\i il les comparera à des poux sur une souquenille immonde. Il n'en allait pas de même en 1842. Il s'agissait alors pour le poète de se faire nommer pair de France, de devenir ministre du roi, et il écrivait : « Rien n'est plus facile aujourd'hui que a" insulter les rois. L'insulte aux rois est une flatterie adressée ailleurs. Or, flatter qui que ce soit de cette façon, en haut ou en bas, c'est une idée que celui qui parle ici n'a pas besoin d'éloigner de lui *. » Il disait « hautement et en. pleine conviction » que jamais, en aucun temps, les peuples n'avaient eu d'aussi bons princes 2 . S'il combattait la politique anglaise et la politique russe, cela ne l'empêchait pas de saluer Y avènement béni de la reine Victoria 3 , de s'incliner devant Nicolas I er , « le noble et pieux empereur 4 ». Quant au roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, voici dans quels termes il en parlait: « La Prusse marche à de hautes destinées, particulièrement sous son roi actuel, prince grave, noble, intelligent et loyal 5 . »

De l'article de Cuvillier-Fleury, il ressortait assez clairement que les idées développées par le poète dans sa

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