Les Origines de Victvr Ihu/o, par M. Macé de Challes
Du liiiissoii en deux mots! comprenez-vous, ma sœui', De ces mots séparés la force et la douceur!
Rien ne troubla, ce soir-là, la joie de l'honorable M. Macé de Challes, celle de Victor Hugo et celle non moins pure de « l'excellente M^^ Drouet (??j ». Aujourd'hui pourtant, force nous est bien de restituer à l'acte du i(j juin 1772 son véritable sens. Cet acte prouve précisément le contraire de ce que M. Macé de Challes, avec une parfaite bonne foi, je le reconnais, a voulu lui faire dire. L'expression noble homme, inscrite dans un acte de l'état civil, est tout justement un certificat authentique de roture. Avant 1789, dans les contrats et les actes de l'état civil, les g-entilshommes prenaient le titre d'écui/er^ ou de messire. Noble liomme était le titre que prenaient les bourgeois de quelque importance ; honorable homme, celui que prenaient les petits bourg-eois, les marchands, les artisans. Un avocat, un médecin, un armateur, le capitaine d'un navire marchand (c'était le cas de Jean-François Trébuchet), un procureur au présidial (c'était le cas de René le Normand), était noble homme. Un chirurg-ien, un maître perruquier, un maître maçon, était honornb/e homme. Au chapitre des biens de fortune, La Bruyère esquisse le portrait de Périandre, homme nouveau, sorti de rien, mais à qui sa g-rande fortune permet de se donner pour homme de qualité. « Tout, dit-il, se soutient dans cet homme ; rien encore ne se dément dans cette g-randeur qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a payée. Que son père, si vieux et si caduc, n'est-il mort il y aving-t ans et avant qu'il se fît dans le monde aucune mention de Périandre ! Comment pourra-t-il soutenir ces odieuses pancartes ^, qui déchiffrent les conditions, et qui souvent font roug^irla veuve et
\. Billets d'enterrements. (Note de La Bruyère-)
les hciiticrs ? Les supprimcra-t-il aux yeux de toute une ville jalouse, malig-ne, clairvoyante, et aux dépejis île mille g-ens qui veulent absolument aller tenir leur rani;;- à des obsèques ? Veut-on d'ailleurs qu'il fasse de son père un noble homme et peut-être un Iionorable homme, lui qui est messire * ? »
Reste l'arg-ument tiré de l'acte de baptême de Jean- Louis Trébuchet, où le nom de le Normand s'ag-rémente de celui de du Buisson. Pour piquant qu'il soit, l'argument n'est g-uère solide. Nul n'ig-nore qu'au dix-huitième siècle c'était un usag-e commun, dans les familles bourg-eoises, presque toutes très nombreuses, de joindre au nom paternel un second nom, afin de se distinguer des autres membres de la famille. C'est ainsi, par exemple, que le bon Collin, l'auteur du Vieux célibataire, profita de ce que son père possédait quelques arpents dans un canton appelé Harleville pour ajouter ce dernier nom au sien. C'est ainsi encore qu'on lit dans les Mémoires de Brissot, dont le père exerçait à Chartres la modeste profession de traiteur-rôtisseur :
Né le treizième enfant de ma famille, je portais, pour être distinsTué de mes frères, suivant rusai»-e de la Beauce, le nom d'un villai^e où mon père possédait quckjues terres. Ce villag-e s'appelait Onarville '^, et Ouarville fut le nom sous lequel j'ai été constamment connu dans mon pays ; ainsi mon troisième frère fut appelé Thivars; ainsi Pétion, mon compatriote et mon malheureux ami, était ap|)elé Villeneiioe ; ainsi co.ni membul du tiers-état de l'Assemblée constituante portaient des surnoms comme nous, et, pas plus que nous sans doute, ne songeaient à s'en faire des titres à la noblesse ^.
1. Caractères de La Bruyère, édilioii dos Grands êcrirain.t de la France, par M. Ad. Regiiier, t. I, p. 252. Voy. lu note de léditeur.