‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 47 sur 151 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

M"* Georges et Lockroy. — M"« Juliette Gauvain. — M"* Ida Ferrier. — Marie Tudor et Christine à Fontainebleau. — M. Adolphe Granicr de Gassagnac. — Alexandre Dumas. — M. Bertin aiué.

Lucrèce Borgia avait été jouée à la Porte-Saint-Martin le 2 février i833. La même année, le 6 novembre, Victor Hugo fit représenter, au même théâtre, un autre drame, également en prose, Marie Tudor ^; mais cette fois, au lieu d'un succès, ce fut un échec, presque une chute. Les journaux antiromantiques ne se firent pas faute d'en triompher. Voici le Bulletin du Constitutionnel :

Le public des représentations gratis aux dernières fêtes de juillet s'est montre plus calme, plus décent, plus poli, plus littéraire que les amis de M. Victor Hug'o. Ces amis garnissaient la salle, depuis le parterre jusqu'au paradis. Les uns se distinguaient par les cheveux et une barbe moyen-âge, les autres par leurs gants blancs ou jaunes, quelques-uns par un gilet de satin rouge... Quand un coup de sifflet se faisait

1. Le jour de la première représentation de Lucrèce Borgia avait eu lieu le duel d'Armand Garrel. La nuit même de la première représentation de Marie Tudor, — une nuit tragique,

avait lieu, en l'église de Notre -Dame-de-Lorette, le mariage de 1 ancien ami de Garrel, M. Thiers, avec M"» Eulalie-Elise Dosne. (Voir l'acte de mariage dans le Curieux^ par Gharles Naurov' t. I, p. 244.) ■^'

entendre, c'était une explosion de vociférations. On criait : A la porte le si f fleur ! Assommes le si f fleur !

... Le petit nombre des spectateurs impartiaux et indépendants ont fait leur devoir, en dépit des bravos forcenés et des applaudissements frénétiques. On peut donc dire à bon droit que Marie Tudor est tombée ».

Même note dans la Gazette de France :

C'est la terreur qui a régné dans la salle pendant tout le cours de la représentation, et cette terreur avait été précédée de la Marseillaise, hymne que l'on invoque toujours à présent comme prologue des œuvres théâtrales de M. Victor Hugo. Vainement les murmures, les sifflets, les rires satiriques, cherchaient-ils à se faire jour, rien n'a pu prévaloir contre le succès juré d'avance que l'on voulait faire à cet ouvrage insensé. Mais il a percé suffisamment encore de témoignages de dégoût, d'impatience et d'ennui, pour que le public, le théâtre et l'auteur sachent à quoi s'en tenir sur ce succès ^.

Dans son autobio|o;Taphie, Victor Hugo ne conteste pas la très vive opposition faite à son drame : « Le bourreau fut sifflé au second acte; toute la troisième partie, surtout la scène de Gilbert et de Jane, excita des ricanements continuels; M^^® Georges elle-même ne fut pas ménagée; son imprécation contre Londres fut bourrasquée; la grande scène finale entre les deux femmes fut sifflée d'un bout à l'autre 3. »

La pièce était d'ailleurs assez médiocrement jouée. Frederick Lemaître n'était plus là. Au lieu de Frederick, on avait Lockroy, et ce n'était pas tout à fait la même chose. Le rôle de Jane, presque aussi important que celui de la reine, avait été confié à M^^e Juliette et s'était trouvé trop lourd pour elle. M'*® Georges elle-même n'avait pu ra-

1, Le Constihdionnel, 11 nov. 1833.

2, La Gazette de France, 10 novonihrc 1833.

3, Victor Hugo raconté, t. II, p. 418.

cheter les imperfections de son tôle, le plds important de la pièce — et le plus mauvais. « La pièce est mal jouée généralement, écrivait le Constitutionnel. M'^e Gcorg*es charge crop par ses cris le rôle de Marie. Le personnag^e de Gilbert n'est pas dans les moyens de Lockroy. M^^^Ju^ liette a été tellement au dessous de son petit rôle qu'elle a été remplacée pAv M^*^ Ida à la deuxième représentation. Provost et t)elafosse sont très bons, ainsi que Chilly*. » La direction du théâtre fît insérer dans les journaux un avis ainsi conçu : « M'^^ Juliette étant gravement indisposée, le rôle qu'elle remplissait dans Marie Tudor a été confié à M^*^ Ida. La seconde représentation de cet ouvrage se trouve ainsi remise à demain samedi^. » Ce communiqué ne trompa personne. M'^^ Juliette avait réussi dans le rôle de la princesse Negroni, qui était presque un rôle muet; le rôle de Jane, que le poète avait cependant écrit pour elle, l'écrasa. La Revue de Paris disait à quelques jours de là : « Quant à Marie Tudor^ ce drame si diversement jugé a du moins le succès positif des recettes. La pièce a d'ailleurs gagné à un changement d'actrice. Celle qui remplissait le rôle de Jane Ta cédé, ce qui l'a beaucoup indisposée, dit-on, à M"® Ida^, dont ie talent, à la fois énergique et gracieux, rendrait Roméo lui-même infidèle à Juliette^. »

Victor ttugo, du moins, lui resta fidèle. Lorsqu'il publia

1. Le Constitutionnel j il novembre 1833. — Provost iouait lé rôle de Simon Renard; Delafosse celui de Fabiano Faoiani, et Ghilly le nMe du Juif.

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