‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 2 sur 46 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les ancêtres de M. A^ictor Hugo.

Eugo en Lorraine. Pierre d'Hozier et le IV^ registre de V Armoriai général. — Soixante-quatre quartiers de noblesse. Chanoinesses et couturières. — Les chevaliers Hugo de Rouvrois, les barons Hugo de Spitzemberg et le menuisier Hugo de Nancy.— M, Victor Hugo et M. Jourdain.— Une lettre du procureur-général Bellart. — • Le commandant Muscar, l'adjudant Bvutus Hugo et les massacres du château dAux.— Meiie Sophie Trébuchet. — La vraie noblesse de M. Victor Hugo.

M. Victor Hugo publie en ce moment l'édition

définitive de ses Œuvres complètes, — édition ne

varietiir d'après les manuscrits originaux *. L'illustre

*\S poète, et on ne peut que l'en louer, tient à mettre

fV ordre lui-même à ses affaires littéraires. Ainsi avait

1 Œuvres complètes, jmrues ou à paraître, de Victor Hugo, environ 40 vol, in-S». — Paris. J. Hetzel et C«. A. Quantin et C«, éditeurs.

fait Chateaubriand dans les dernières années de la Restauration, et les nombreuses éditions de ses œuvres qui se sont succédé depuis n'ont point fait oublier ces beaux volumes, publiés chez le libraire Ladvocat, et dont chacun a pour frontispice une vignette, où le palmier d'Orient s'unit au chêne d'Amérique pour couronner la pierre sur laquelle est inscrit le nom de Chateaubriand. Sortis des presses de M. Quantin, les volumes de l'auteur des Odes et Ballades n'ont rien à envier, pour la perfection typographique, à ceux de l'auteur des Martyrs ; mais peut-être doit-on regretter que M. Victor Hugo n'ait point suivi l'exemple de Chateaubriand, qui a fait précéder chacun de ses ouvrages d'une préface nouvelle, pleine de renseignements inédits et curieux, de considérations élevées, de fermes et judicieuses critiques. Sur un autre point encore, nous aurions aimé à voir le grand poète imiter le grand prosateur. En 1797, Chateaubriand avait fait paraître, à Londres, sans nom d'auteur, un gros volume de 681 pages in-8^, intitulé : Essai historique y politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution française i. Disciple de Jean-Jacques Rousseau, le jeune écrivain avait méconnu le caractère divin de la religion chrétienne, et il était tombé dans les déclamations et les sophismes. Son livre pouvait donc fournir à ses adversaires les moyens de le mettre en

1 A Londres, chez J. Deboffe, Gerrard-Street ; J. Debrett, Piccadilly ; M"» Lowes, Pall-Mall ; A. Dulau et Ce, Wardour-Street ; Boosey, Broad-Street ; et J.-F, Fauche, à Hambourg.

contradiction avec lui-même ; malheureusement pour eux, les rares exemplaires qui avaient franchi le détroit étaient devenus à peu près introuvables. Chateaubriand se chargea de venir en aide à ses ennemis ; il réédita VFssai su?' les i^évolutionsy sans y changer un seul mot.

Gomme Chateaubriand, M. Yictor Hugo a publié dans sa jeunesse des écrits, — en vers et en prose, — dans lesquels il professe des opinions diamétralement opposées à celles qui sont aujourd'hui les siennes. Pourquoi ne les a-t-il pas fait figurer dans ses Œuvres complètes ? Il y a là une lacune que je voudrais essayer de combler. Je le ferai, non certes pour montrer que M. Yictor Hugo, aujourd'hui ardent républicain, a commencé par être un ardent royaliste, mais parce que ces écrits de la jeunesse du poète sont pleins de talent et méritent d'être arrachés à l'oubli auquel il les voudrait condamner. J'y trouverai texte d'ailleurs à étudier de près ses premières années et ses premières œuvres. Je m'efforcerai d'apporter dans ce travail ce souci d'exactitude et de précision dont la critique contemporaine se fait une loi lorsqu'elle aborde les grands écrivains du dix-septième siècle, Corneille ou Racine, La Fontaine ou MoUère. Je traiterai M. Victor Hugo comme un classique.

Aussi bien, je suis de ceux qui n'ont jamais fait difficulté de reconnaître et de saluer son génie, et il ne m'étonnerait pas d'être traité d'hugolâtre par quelques-uns de mes lecteurs. Pendant ce temps , j'en ai peur , le MAITRE , si ces pages

tombent par hasard sous ses yeux, trouvera sans doute mes éloges bien pâles et bien tièdes. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'extrême louange a seule le don de plaire aux poètes; et le sage Ulysse le savait bien, lui qui abordait le chantre Démodocus par ces paroles : a Démodocus, je te mets sans contredit au-dessus de tous les mortels ensemble ; car c'est la Muse elle-même qui t'a enseigné, la Muse, fille de Jupiter, ou plutôt Apollon i. »

Eh bien ! non, M. Victor Hugo n'est pas au-dessus de tous les mortels ensemble ; mais il n'en demeure pas moins un puissant poète et un prosateur admirable. Il est avec Chateaubriand et avec Lamartine l'une des trois plus grandes figures littéraires du dixneuvième siècle, et sa gloire, eût-elle, comme celle de l'auteur du Génie du Christianisme et celle de l'auteur des Méditations, des retours à subir, sa gloire ne périra pas. Il ne saurait dès lors être sans intérêt de bien connaître les origines et les premières manifestations de son génie. Le poète lui-même, il est vrai, semble avoir fourni d'avance sur ce point tous les éclaircissements désirables, dans les deux volumes de Mémoires écrits sous son toit et à peu près sous sa dictée et publiés en 1863 sous ce titre : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ^. Malheureu-

1 Odyssée, 1. vin.

2 Deux volumes in-8*. — Ces deux volumes, qui prennent le poète à sa naissance, le conduisent jusqu'à sa nomination à l'Académie française en 1841. M. Victor Hugo, en lui donnant place dans Yédition défunt'we de ses Œuvres, a reconnu par là même que cet ouvrage était son œuvre personnelle. Nous sommes donc autorisé à y voir de véritables Mémoires, écrits à la troisième personne, — comme lés Commentaires de César.

semont co livre, à côté de renseignements précieux et dont l'histoire littéraire de notre temps devra faire son profit, renferme en grand nombre des inexactitudes qu'il est essentiel de redresser et des lacunes plus ou moins involontaires qu'il est utile de faire disparaître. Je m'y suis appliqué de mon mieux et le soin que j'ai mis à relever les erreurs du témoin de M. Victor Hugo ou à rechercher les écrits de sa jeunesse témoigne peut-être d'une admiration plus sincère à son endroit que celle des bons amis de cour qui vont célébrant bien haut ses dernières œuvres, et qui, entre eux, 50/^0 voce, le gratifient, en dépit de son anticléricalisme, d'un ample canonicat dans le diocèse de l'archevêque de Grenade.

« Si j'avais écrit ces mémoires avant la Révolution, j'aurais peut-être évité de parler longtemps de mon origine : né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimais peut-être pas assez autrefois l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison ; mais depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque chose et j'aime à présent à retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu comme à sentir la chevalerie sous la lance de Bayard. Je descends d'une des plus anciennes familles de la Bretagne et de la monarchie française. » Ainsi

s'exprimait Chateaubriand en tête des Mémoires de sa vie, commencés en 1809 i.

M. Victor Hugo, qui écrivait sur son journal de collège, à la date du 10 juillet 1816 (il avait alors quatorze ans) : «Je veux être Chateaubriand ou rien; » — M. Yictor Hugo n'a pas voulu qu'il fût dit que, l'égal de Chateaubriand par le génie et par la gloire, il n'était pas son égal par la naissance. Fils d'un soldat qui avait conquis sur les champs de bataille le titre de comte, il a tenu à nous apprendre que sa noblesse remontait bien au delà du premier Empire, et que lui aussi possédait ravantage cVêtre sorti cVune ancienne rnaison.

Au mois de juillet 1831, k la veille de la publication des Feuilles cVautomne, M. Sainte-Beuve, alors son ami, faisait paraître, dans la Biographie des Contemjjorains, une notice dont le poète lui-même lui avait fourni les éléments. « Je n'ai point écrit mon article, dit M. Sainte-Beuve, sans m'informer et sans puiser à la meilleure source. » Or voici l'information que M. Yictor Hugo avait fournie à son biographe, relativement à l'ancienneté de sa maison : « Sa famille paternelle, anoblie, dès 1531, en la personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, avait donné, au dix-septième siècle, un savant théologien de ce nom, évêque de Ptolémaïs ^. »

Cet évoque de Ptolémaïs reparaîtra trente ans plus

1 Mémoires de ma vie, manuscrit des trois premiers livres des Mémoires d'Outre- Tombe, publié, en 1874, par M™« Charles Lenormant.

2 Biographie des Contemporains, publiée sous la direction de MM. Rabbe et Yieilhe de Boisjolin, t. IV, 2« partie, p. 331.

tard dans les Misérables : « Dans une autre dissertation, dit M. Hugo, l'évêque de D. examine les œuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs, arrièregrand-oncle de celui qui écpit ce livre *. » Dans William Shakespeare, l'auteur nous présente « Françoise d'Issembourg de Happoncourt, femme de François Hugo, chambellan de Lorraine, et fort célèbre sous le nom de M^^e de Grafigny ^ ». Enfin, dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, voici ce que nous trouvons dès la première page :

Le premier Hugo qui ait laissé trace, parce que les documents antérieurs ont disparu dans lé pillage de Nancy par les troupes du maréchal de Gréqui, en 1670, est un Pierre-Antoine Hugo, né en 1532, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, et qui épousa la filie du seigneur de Bioncourt. Parmi les descendants de Pierre-Antoine, je remarque : au seizième siècle, Amie-Marie, chanoinesse de Remiremont ; au dix-septième siècle, Gharles-Louis, abbé d'Etival, évêque de Ptolémaïde, auteur d'un recueil estimé, Sacrx antiquitatis monumenta ; au dix-huitième siècle, Joseph-Antoine, officier près du maréchal de Montesquiou, tué à la bataille de Denain ; Michel- Pierre, lieutenant-colonel au service de Toscane ; et Louis- Antoine, que M. Abel Hugo disait être le conventionnel Hugo, exécuté pour modérantisme 3. Le père de M. Victor

4 Les Misérables, I'" partie, 1. I»', c, v. — On lit encore, dans la seconde partie des Misérables, au livre I«', consacré à la bataille de Waterloo : « Hougomont, pour l'antiquaire, c'est Hug ornons. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, le même qui dota la sixième chàtellenie de l'abbaye de Villiers. » — Au 1. IV, c. v, de Notre-Dame-de-Paris, M. Victor Hugo parle de l'évêque Hugo de Besançon, « IJugo II di Disuncio, 1326-1332 ; » et dans ses Lettres sur le Rhin, t. I, p. 101, il n'omet point de rappeler qu'au moyen âge la ville de Mézières a été anoblie par « le comte Hugo ».

2 'William Shakespeare, par Victor Hugo, p. 338.

3 Je puis rassurer M. Victor Hugo sur le sort de ce conventionnel. Envoyé à la Convention parle département des Vosges, il y joua un rôle si effacé,

Hugo, Joseph-Léopold-Sigisbert, s'engagea comme cadet en 1788, à l'âge de quatorze ans. Sept frères qu'il avait, sans compter les sœurs, partirent presqu'en même temps que lui. Cinq furent tués dès le commencement de la guerre, aux lignes de Wissembourg. Deux survécurent, Francis-Juste, qui devint major d'infanterie, et Louis-Joseph, mort il y a dix ans général de Ijrigade *.

Chateaubriand avait dit, au début de ses Mémoires : « Lorsque Chérin vit nos titres pour ma présentation à Louis XVI, et pour faire les preuves de ma sœur Lucile au chapitre de Largentière et ensuite à celui de Remiremonty il déclara qu'il n'avait jamais eu entre les mains une plus belle et plus complète généalogie. » Puisque les portes du chapitre de Remiremont, en Lorraine^ s'ouvraient toutes grandes devant les Chateaubriand , il ne se pouvait pas qu'elles restassent fermées devant les Hugo, et c'est pour cela que nous voyons figurer dans la généalogie du poète, Anne-Marie, chanoinesse de Remiremont. Or sait-on combien il fallait prouver de quartiers de noblesse pour être reçue chanoinesse du chapitre de Remiremont ? « Pour entrer dans ce chapitre, dit M. le comte d'Haussonville, il fallait prouver trentedeux quartiers de noblesse dans les lignes paternelles, et autant dans les lignes maternelles, en tout: soixante-quatre quartiers =^. »

que ni les Tables, pourtant si complètes, du Moniteur de la Révolution, ni les diverses biographies des Membres de la Convention nationale ne font mention de lui. Dans les Appels nominaux lors du procès de Louis XVI, il est porté absent par maladie. Il n'a point eu l'honneur d'être guillotiné, et il est mort tranquillement dans son lit le 15 septembre 1825.

1 Yictor Huçio raconté par un témoin de sa vie, t. I, p. 1.

2 Sowyenirs et Mélanfjes, par le comte d'Haussonville, p. 3.

Soixante-quatre quartiers ! On voit que M. Victor Hugo laisse bien loin derrière lui ce gentilhomme, si fier de ses parchemins, à qui Boileau disait :

Votre race est connue, Depuis quand? répondez. Depuis mille ans entiers. Et vous pouvez fournir deux ibis seize quartiers : C'est beaucoup*.

C'est peu, pourrait répondre M. Hugo, qui possède une collection (ï ancêtres presque aussi riche que celle de don Ruy Gomez de Silva :

Voilà don Vasquez, dit le sage ; Don Jayme, dit le fort. Un jour sur son passage, Il arrêta Zamet et cent Maures, tout seul. — J'en passe, et des meilleurs 2.

Lui aussi, «M. Hugo, a été forcé d'en passer, et des meilleurs, parce que les documents antérieurs à J 53.2 ont disparu dans le pillar/e de Nancy, en 1670. Sans ce déplorable événement, sans le maréchal de Créqui et ses troupes, nul doute que l'auteur des Misérables n'eût été en mesure d'établir que sa famille marchait de pair avec les petits chevaux de Lorraine^, comme celle de l'auteur du Génie du Christianisme rivalisait

1 Boileau, satire V.

2 Hernani, acte III, scène v-i.

3 « Les familles appelées grands chevaux de Lorraine étaient au nombre de quatre: les Ligneville, les du Chatelet, les Lenoncourt et les Haraucourt... On n'est point parfaitement d'accord sur le nombre et sur les noms des familles qualifiées de petits chevaux de Lorraine. Les auteurs qui en parlent varient à ce sujet. Ils citent tantôt huit, tantôt douze et quelquefois seize familles comme portant ce titre honorifique. » (Comte d'Haussonville, Souvenirs et Mélanges, p. 5, et Hist. de la réunion de la Lorraine à la France, t. I, p, 20.

de grandeur et d'ancienneté avec celle des Rohan et des Montmorency-Laval ^

Je ne me serais point étendu aussi longuement sur les prétentions aristocratiques de M. Victor Hugo, si elles n'avaient quelque chose de singulier chex un écrivain qui se pique d'être démocrate ; si elles n'avaient pas, en second lieu, droit de nous étonner encore davantage, venant d'un homme assez illustre par lui-même pour pouvoir se passer d'aïeux ; si enfin elles n'offraient pas ce caractère particulièrement étrange d'être dénuées de tout fondement.

Le père de M. Victor Hugo, qui a écrit, lui aussi, ses Mémowes, nous apprend « qu'il doit le jour à d'honnêtes gens dont rien n'égala mieux les vertus que l'excellente réputation qu'elles leur méritèrent^». Ces honnêtes gens, à qui leurs vertus avaient valu une excellente réputation, demeuraient à Nancy ; c'est donc là que nous devons nous adresser si nous voulons être renseignés exactement. J'ouvre en conséquence l'Histoire de Nancy, par M. Jean Gayon, et, à la page 353, consacrée au récit de la fête des époux, dans le département de la Meurthe, je lis ce qui suit :

« Parmi les citoyens couronnés dans ces fêtes patriarcales, nous remarquons, le 10 floréal an V (29 avril 1797), Joseph Hugo, menuisier, « très excellent républicain » et père de neuf enfants dont plusieurs

1 Chateaubriand, Mémoires, p. 5.

2 Mémoires du général Hugo, t. I, p. 1.

étaient à la frontière. Il est raïcul de notre célèbre Victor Hugo, pair de France *.»

Ce n'est pas sans raison que Joseph Hugo avait été couronné le jour de la fête des époux. Il s'était marié deux fois : sa première femme, demoiselle Dieudonnée Béchet, était fille de Dominique Béchet, maître cordonnier; sa seconde femme, demoiselle Jeanne- Marguerite Michaud, était gouvernante d'enfants chez le comte Rosières d'Euvezin *. De ses deux mariages il avait eu douze enfants, sept filles et cinq garçons : Jean-François, né le 27 janvier 1757, François-Balthazar, né le 5 janvier 1762, Joseph-Léopold-Sigisbert, né le 15 novembre 1773, Louis- Joseph, né le 14 février 1777 et François-Juste, né le 3 août 1780. Que les deux premiers aient été tués aux lignes de Wissembourg, comme l'affirme M. Victor Hugo, je le veux bien croire, mais je fais mes réserves pour les trois autres, pour Joseph-Léopold-Sigisbert, père du poète, mort en 1828, pour Louis-Joseph, mort en 1854, et pour François-Juste, qui vivait encore en 1823, ainsi que l'établit une lettre de Louis-Joseph Hugo à sa sœur madame Martin Ghopine, en date du 10 août 1823, que j'ai en ce moment sous les yeux. Après

1 Histoire de Nanc>/, par M. Jean Cayon. Nancy, 1846.

2 Les Archives de Nancy ou Documents relatifs à l'histoire de cette ville, publiés sous le patronage de l'administration municipale, par M. Lepage, archiviste de la Meurthe, 18G5, t. IV,

tout, il est fort heureux pour M. Victor Hugo que Joseph Hugo n'ait pas eu cinq fils tués ensemble à Wissembourg , car alors Joseph-Léopold-Sigisbert aurait été compris dans cette hécatombe, — et M. Victor Hugo ne serait pas né ! La victoire des lignes de Wissembourg eût été, pour la France, désastreuse à l'envi d'une défaite !

Deux mots maintenant sur les sept filles du menuisier Joseph Hugo. H résulte du recensement officiel des habitants de Nancy, fait en l'an IV (1796), que trois d'entré elles, Victoire, Anne-Julie et Marie-Françoise, étaient couturières et demeuraient avec leur père dans une maison de la rue des Maréchaux. Trois étaient mariées, l'une à Joseph Pettingcr, boulanger, puis livreur de blé S une autre à Joseph George, perruquier ; la troisième, qui habitait Paris, à René- François-Martin Ghopine. Peu après ce recensement. Victoire quitta à son tour la maison paternelle pour épouser Jean-Baptiste-x\ndré Werquin, magistrat de sûreté à Neufchâteau, département des Forêts (Luxembourg)^. L'aînée, Catherine, née le 12 mars 1755, est restée célibataire, ainsi qu'Anne-Julie et Marie-Françoise.

1 Ces renseignements et la plupart de ceux qui, dans ce chapitre, concernent la famille paternelle de M, Victoi- Hugo, nous ont été fournis, avec une obligeance dont nous ne saurions lui être trop reconnaissant, par M. Charles Courbe, un érudit qui connaît son Nancy comme pas un, qui en sait toutes les pierres et tous les hommes, auteur des Promenades historiques à travers les rues de Nanci/ au XVIIl^ sciècle, à l'époque réoolutionnaire et de nos jours.

2 On lit dans les annonces de V Espérance, courrier de Nancy, du 11 mars 1843 : « A céder amiablement une statue gothique de la Vierge, en iiierre colo-

Dans le tableau généalogique que l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie a placé en tête de son livre, tous ces braves gens brillent par leur absence. M. Hugo parle bien de ses oncles « Francis-Juste, qui devint major d'infanterie, et Louis-Joseph, qui devint général de brigade » ; mais les oncles perruquiers et boulangers n'ont pas obtenu la moindre mention, non plus que les tantes couturières. Que ne se faisaient-elles admettre, comme chanoinesses, au chapitre de Remiremont? De la grand'mère gouvernante d'enfants, il n'est pas soufflé un traître mot : passe encore, si elle eût été, comme la grand'mère de Lamartine, sous-gouvernante des enfants de M. le duc d'Orléans * ! Quant au grand'père, M. Victor Hugo n'a pas hésité à le biffer de son tableau. Le moyen, je vous le demande, de faire figurer, dans un si bel arbre généalogique, un maître menuisier ! Mais cette façon commode de se débarrasser des gens ne réussit pas toujours, paraît-il, et on assure que le spectre du menuisier de l'an V apparaît parfois, à l'heure de minuit, à son petit-fils, qui frissonne en entendant la Bouche d'Ombre lui adresser ces vers de Destouches, — des vers classiques:

riée, de moyenne grandeur et d'une parfaite conservation. Cette statue, qui provient de la succession d'une tante de M. Victor Hugo, ornait autrefois réglise des Cordeliers. — S'adresser pour la voir à M, George, coiffeur, grande rue Ville-Vieille, 121.»

La tante dont il s'agit ici était Anne Hugo, veuve du boulanger Joseph Pettingex'. — M. George, coiffeur , était le cousin-germain de M. Victor Hugo.

1 Les Confidences, par A. de Lamartine, livre I.

J'entends : la vanité me déclare à genoux

Qu'un aïeul menuisier n'est pas digne de vous ^ !

Gomment faire pour conjurer ces fâcheuses apparitions et pour clouer à tout jamais ce trouble-fête dans un de ces cercueils qu'il fabriquait lui-même autrefois? Le dernier biographe du poète, M. Barbou, s'y est appliqué de son mieux, et M. Victor Hugo l'a eu, certes, pour agréable, car l'honnête M. Barbou nous apprend qu'il n'a écrit son ouvrage qu'après en avoir soigneusement recueilli les éléments dans ses conversations avec le MAITRE-. Son livre est un livre de biographie domestique et qui entend M. Barbou entend M. Victor Hugo lui-même. Comprenant que le silence avait ici ses dangers, l'auteur de Victor Hugo et son temps s'est décidé, non pas à nommer Joseph Hugo, — son nom n'attristera jamais des pages consacrées à la gloire de M. Victor Hugo, — mais à y faire une allusion discrète. « Certains généalogistes, dit-il, ont contesté cette descendance (celle qui rattacherait directement M. Victor Hugo à une famille de vieille noblesse). Hs ont prétendu que legrand'père du général Hugo avait exercé un métier manueL » (Pourquoi ce tour classique et cette périphrase ? Le mot de menuisier est-il donc si terrible à prononcer et à écrire? ) « Cela est possible, continue mélancoliquement M. Barbou, les plus illustres familles ayant eu des revers à subir ; mais il n'en est pas moins exact que Victor Hugo, qui n'en tire point vanité, qui

1 Le Glorieux, de Destouches, acte IV, scène vu.

a Victor Hugo et son temps, par M. A. Barbou, 1882, p. 11.

VICTOR UUGO AVANT 1830 19

ne rougirait pas, bien au contraire, de la plus humble extraction, qui estime qu'un homme ne vaut que par ce qu'il fait, que Victor Hugo, disons-nous, appartient aune famille de vieille noblesse, de cette noblesse vénérable devant ses titres aux services rendus au pays.» — « Ses pères, ajoute le bon biographe Barbou,

Avaient donjon sur roche et fief dans la campagne*. »

Et à l'appui de son dire, l'auteur de Victor Hugo et son temps invoque Pierre d'Hozier, juge d'armes de France, et le quatrième registre de son Armoriai général, publié en 1752. D'Hozier a dressé, en effet, sous ce titre : Hugo en Lorraine, l'arbre généalogique des descendants de Georges Hugo, capitaine dans les troupes de René II, duc de Lorraine, et anobli par lettres du 14 avril 1535 :

Premier degré: Georges Hugo.

Deuxième degré : Claude Hugo, écuyer, gendarme dans la compagnie du prince Nicolas de Lorraine.

Troisième degré : François Hugo, avocat au parlement de Saint-Mihiel.

Quatrième degré : Nicolas Hugo, écuyer, syndic de la noblesse du bailliage de Saint-Mihiel.

Cinquième degré : Nicolas-Ignace Hugo, écuyer, conseiller d'Etat et privé du duc Léopold de Lorraine.

Sixième degré : Charles-Hyacinthe Hugo, chevalier, né le 16 décembre 1699, conseiller-maître en la chambre des Comptes de Lorraine, lequel épousa, le 9 mars

* Victor Huqo et son temps, p. l.i

1734, Anne Lhuillier de Spitzemberg, fille de Léopold Lhuillier, seigneur de la capitainerie de Spitzemberg et capitaine d'infanterie au service de France. François, duc de Lorraine, accorda à Charles-Hyacinthe, le 20 novembre 1736, des lettres par lesquelles lui, ses enfants et sa postérité, née et à naître en légitime mariage, furent créés chevaliers \

L'Armoriai général de France ayant paru en 1752, l'arbre généalogique dressé par d'Hozier s'arrête forcément à cette date. M. Barbou profite de ce silence obligé pour continuer à sa façon la généalogie interrompue, et il écrit bravement : « Charles-Hyacinthe Hugo, issu de Georges au cinquième degré, obtint d'autres lettres patentes, et son petit-fils, Sigisbert Hugo, entra au service en 1788. »

Ce n'est pas plus difficile que cela et le tour est joué. Du moment que le général Sigisbert Hugo, père de M. Victor Hugo, est le 75e? /^/?/5 de Charles-Hyacinthe^ conseiller-maître on la chambre des Comptes de Lorraine et époux d'Anne de Spitzemberg, M. Victor Hugo est bien le descendant direct de Georges Hugo, capitaine dans les troupes du duc René II : ce qu'il fallait démontrer.

Tout cela serait à merveille s'il n'y avait dans cette démonstration une lacune fâcheuse, une omission regrettable. M. Barbou affirme bien que le général J.oseph-Léopold-Sigisbert Hugo était le petit-fils de Charles-Hyacinthe ; mais c'est là une assertion abso-

1 Armoriai général ou registre de la noblesse de France. Registre iv. MDCCLII.

VICTOR HUGO AVANT 1830 2l

Inment fantaisiste : nous allons l'établir, à l'aide d'une double série de preuves.

Pierre d'Hozier termine ainsi son article sur les Hugo en Lorraine :

Charles-Hyacinthe mourut à Estival, le 24 janvier 1738, laissant sa femme veuve, — Deiie Anne Lhuillier de Spitzemberg, — et trois enfants nés de son mariage, savoir :

lo Nicolas-Dieudonné Hugo, chevalier, né le 12 juin 1735 ;

2o Louis-Charles-Toussaint Hugo, chevalier, né le 29 mai 1736;

3o Joséphine-Mectilde Hugo, née le 6 juillet 1737 i.

Nicolas-Dieudonné Hugo devint lieutenant au régiment de Garaman et mourut sans enfants.

Louis-Charles-Toussaint j chevalier Hugo de Spitzemberg, épousa le 25 septembre 1770 Marie-Catherine de Bazelaire de Neuvillers, et sadescendancedirecte s'est continuée jusqu'à nos jours. Massacré par la populace à Saînt-Dié, au mois de septembre 1793, et scié entre deux planches, il laissait quatre enfants, une fille et trois fils, qui émigrèrent et s'établirent à Stuttgart.

Deux de ses fils sont morts sans postérité ; le troisième, Ijouis-François-Xavier, baron Hugo de Spitzemberg, né à Saint-Dié le 21 juillet 1781, et marié à Elisabeth-Juliane-Garoline-Gharlotte baronne de Massembach, est mort à Stuttgart le 25 avril 1844, laissant quatre fils, dont les deux plus jeunes décédèrent sans enfants.

Des deux autres, l'aîné, Guillaume, baron Hugo de Spitzemberg^ né à Stuttgart le 19 janvier 1825, géné-

* Armoriai général, registre iv.

rai au service du Wurtemberg, grand chancelier, premier aide de camp du roi, a eu de son mariage avec Marie, baronne de Hermoux :

1. Maximilien-Xavier-Guillaume, baron Hugo de Spitzemberg, né à Stuttgart le 18 mars 1858, lieutenant de dragons au service du Wurtemberg, mort à Ulm le 2 décembre 1881 ;

2. Elisabeth Hugo de Spitzemberg, née à Stuttgart, le 8 mars 1881 ;

3. Olga Hugo de Spitzemberg, née à Stuttgart le 18 janvier 1863 ;

4. Amélie Hugo de Spitzemberg, née à Stuttgart le 25 mai 1869.

Le second fils de Louis-François-Xavier, Frédérk- Henri-CharleSj barbon Hugo de Spitzemberg, né à Stuttgart le 19 septembre 1826, a été conseiller d'Etat, chambellan du roi de Wurtemberg, ministre plénipotentiaire à Berlin, où il est mort le 13 décembre 1880. Il avait épousé Hildegarde, baronne de Warnbûlerde Nemmingen. Sont issus de ce mariage:

1. Constantin- Henry -Conrad -Lothard Hugo de S'piizemberg, né à Berlin le 16 octobre 1868;

2. Anne - Francisca - Vilma - Garoline-Johanna de Spitzemberg, née à Berlin le 21 juin 1877 '.

Pendant la guerre de 1870, le baron Guillaume Hugo de Spitzemberg et son frère demandèrent — ce qui leur fut accordé — à ne point prendre part à la campagne contre la France.

1 Généalogie des Hugo de Sp tzemberg. — Bibliothèque pudlique be Nancy.

Nous avons donc, d"une façon complète et sans solution de continuité, de 1535 à 1882, le tableau généalogique de la famille qui a pour chef Georges Hugo, capitaine dans les troupes de René II, duc de Lorraine. Et sur ce tableau, pas la moindre lacune, pas le plus léger vide où il soit possible, avec la meilleure volonté du monde, d'introduire Joseph-Léopold-Sigisbert, père de M. Yictor Hugo.

Après avoir démontré que M. Victor Hugo est étranger à ia famille de vieille noblesse dont il prétend descendre, il nous reste à faire connaître sa généalogie véritable.

Son père, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, mort en 1828, lieutenant-général des armées du roi, est né à Nancy, le 15 novembre 1773. Voici l'extrait de son acte de naissance, relevé sur les registres de la paroisse Saint-Epvre :

15 novembre 1773. Joseph-Léopold-Sigisbert, fils de Joseph Hugo, maître menuisier, et de Jeanne-Marguerite Michaud. Parrain, le sieur Joseph Béchet, avocat à la Cour ; marraine, demoiselle Marthe-Élisabeth Bécheti.

De qui était fils Joseph Hugo, le maître menuisier?

i 0n Ht dans la dédicace des Voix intérieures: A JOSEPH-LÉOPOLD- SIGISBERT comte HUGO, lieutenant-général des armées du roi, né en 1774... — C'est une erreur que le poète n'aurait pas commise s'il avait consulté l'acte de naissance de son père, né en 1773 ; mais on pense bien qu'une telle pièce, où il est parlé de Josrph Hugo, maître menuisier, n'est pas poui être admise jamais dans le chartrier de M. Victor Hugoi

24 VICTOR nuGO av^ant 1830

C'est ce que vont nous apprendre avec certitude ses deux actes de mariage publiés, d'après les registres de l'état civil de Nancy, par M. Lepage, archiviste de la Meurthe.

1755. 1er juillet. Acte de mariage de Joseph Hugo, maître menuisier, fils de Jean-Philippe Hugo et de feu Catherine Grandmaire, avec Dieudonnée, fille de Dominique Béchet, maître cordonnier.

1770. 22 janvier. Acte de mariage de Joseph Hugo, maître menuisier, veuf de Dieudonnée Béchet, avec Marguerite Michaud, gouvernante d'enfants chez M. le comte Rosières d'Euvezin*.

Nous avons voulu remonter plus haut et nous y sommes arrivé, grâce à d'obligeantes communications. Jean-Philippe Hugo, père de Joseph, n'habitait point Nancy. Il était cultivateur à Baudricourt, près Mirecourt (département des Vosges). Nous reproduisons ici son acte de mariage avec Catherine Grandmaire :

Ce premier janvier de l'an mil sept cent sept, Jean-Philippe, fils de Jean Hugo, paroissien de Domvalher, et de Catherine Mansuy, et Catherine Grandmaire, fille de défunt Didier Grandmaire et de Marguerite Voizy, paroissiens de Baudricourt, se sont volontairement promis en présence du curé soussigné et des témoins, et ont signé:

Jean-Phihppe Hugo, Catherine Grandmaire, Jean Hugo, P. Grandmaire, Grandmaire, Pierre Voizy, N. Meunier et Claude Durand 2.

De ce mariage sont nés, à Baudricourt :

1 Les Archives de Nancy, par Auguste Lepage, tome iv, p. 17 et 18.

2 Extrait des actes de rétat civil de la commune de Baudricourt (ci-devant Saint-Menge), arrondissement de Mirecourt, département des Vosges.

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