VOIX DANS LA FOULE
Dieu me protège !
J'étouffe ! — Attention ! Voici que le cortège
* La Panhypocrisiade, ou le Spectacle infernal du seizième siècle, comédie épique, par N. Lemercier. 4819.
444 viCTOU ni(iO avant 1830
Débouche dans la place. — Eiifm. — Ah !. . . . . .
Qu'il fait chaud ! — Qu'on est mal ! — La foule encore aug-
— On m'écrase ! [mente.
— Ah ! le voilà ! — C'est lui ! — Voyons ! — Lui-même ! —
[Ah ! — Oh î
Gela n'a pas empêché M. Victor Hugo, après avoir ainsi pillé ce pauvre Népomucène Lemercier, de devenir son successeur à l'Académie :
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?
Est-ce donc à dire que CromiveU soit une œuvre sans mérite ? Nous sommes bien loin de le penser. Si l'intérêt dramatique est faible ou plutôt à peu près nul, étouffé qu'il est, d'ailleurs, par la multiplicité des détails, la longueur démesurée des scènes, l'abus incessant des tirades ; si Fauteur est entièrement dépourvu du génie de l'invention, il possède en revanche le génie du style ; sa pièce est moins un drame qu'une étude pleine de vers énergiques, simples et naturels, d'une grande et ferme allure. Dans une note, M. Victor Hugo s'élève contre les beaux vers au théâtre : « Ce sont les beaux vers, dit-il, qui tuent les belles pièces ; » soit ; mais s'ils tuent les belles pièces, ils font vivre les mauvaises, — et c'est justement là ce qui empêchera celles de M. Victor Hugo de périr.
Je terminerai par une dernière remarque ces observations, trop longues peut-être, sur CromiveU.
Nous avons vu, dans un précédent chapitre, que l'auteur de Torquemada faisait dater les opinions qu'il
VICTOF. IILGO A\A.\T I80O 445
professe aujourd'hui de raiinée 1827, époque ou il a eu âge dlioinme i. Cromivell étant do la fin de 18:27, il y a donc intérêt à recliercher si, lorsqu'il écrivait ce drame, qui avait pour héros un régicide, M. Victor Hugo avait cessé d'être royaliste. Bien loin qu'il en soit ainsi, son drame n'est qu'une longue satire contre la république. Il représente les puritains comme des pédants, des bouffons et des hypocrites. De Gromwell, leur chef, il fait un personnage grotesque, un rêveur bavard, un bouffon cruel. « Le Cromivell de M. Hugo a, presque à chaque scène, écrivait dans le Globe M. Charles de Rémusat, un aparté pour ses remords. Et quels remords ! ceux d'un régicide !... M. Hugo paraît s'être trop souvenu de ses propres opinions. Il a vu le régicide en royaliste. » Ce républicain dont Bossuet avait parlé du haut de la chaire chrétienne, devant le cercueil de la veuve de Charles W, avec une si admirable modération, M. Victor Hugo lui prête, dans son drame, toutes les hypocrisies et tous les ridicules ; il le montre dissertant gravement sur le point de savoir s'il faut briller ceux qui disent siboleth au lieu de schiboleth, ou si, au contraire, il n'est pas préférable de les pendre.
Gromwell, méditant.
La question est grave et veut être mûrie.
Prononcer siboleth, c'est une idolâtrie.
Crime digne de mort, dont sourit Belzébuth.
Mais tout supplice doit avoir un double but,
1 Voyez ci-dessus, chapitre XII, p. 4U3.
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Que pour le patient rhumanité réclame.
En châtiant son corps, il faut sauver son âme. Or quel est le meilleur de la corde ou du feu Pour réconcilier un pécheur avec Dieu?
Le feu le purifie
Daniel s'épura dans le brûlant triangle. Mais la potence a bien son avantage aussi ; La croix fut un gibet * !
On le voit, l'idée de mettre en scène un homme qui envoie les hérétiques au bûcher, pour sauver leurs âmes, ne date pas d'hier chez M. Victor Hugo ; elle remonte à 1827. Seulement, cet homme alors ne s'appelait pas ToRQUEMADA, il s'appelait Gromwell.
* Acte ni. scène ii.