AU NOM DU CONSEIL MUNICIPAL
Au nom de la ville cle Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,
Monceau de pierres assis sur un monceau do gloire,
saluer Victor Hugo et adresser un suprême adieu au poète incomparable, à l'homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a été si bien remplie au profit de l'humanité .
Je laisse à d'autres le soin de célébrer les mérites littéraires du poète de la Légende des Siècles^ d'Hernani et des Châtiments.
Il ne m'appartient pas de retracer le rôle politique de Victor Hugo. Je me contente de rappeler que l'auteur de Napoléon le Petit et des Misérables a désiré et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le triomphe de la liberté, de la vérité et de la justice.
Je veux simplement, et en quelques mots, constater le lien indissoluble qui iinit Paris à Victor Hugo.
Notre grand poète national professait pour notre grande cité un sentiment d'admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune de ses œuvres.
Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris :
Oh ! Paris est la cité mère !
Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère.
Tourne sur un centi'e élernel.
Fière des Memphis et des Romes, Il bâtit au siècle où nous sommes Une Babel pour tous les hommes, Un Panthéon pour tous les dieux.
Toujours Paris s'écrie et «ronde, - Nul ne sait, question profonde, (^e que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait.
En mai 1867, alors qu'il était en exil, éloigné de Paris depuis le crime du 2 décembre, notre grand et illustre citoyen, examinant le rôle ae notre chère cité par le monde, s'exprime ainsi : « La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'idée, secouant sur le monde 1 inépuisable poignée de vérités, c'est là son devoir et il le remplit. Faire son devoir est un droit, Paris est un semeur. Où sème-t-il?
Dans les ténèbres. Que sème-t-il ? Des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences, éparses sur cette terre, prend feu ça et là et pétille est le fait de Paris. Le magnifique mcendie du progrès, c'est Paris qui l'attise. H y travaille sans relâche. Il y jette ce combustible: les superstitions, les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette »nuit fait de la flamme et grâce à Paris, chauf feur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce volumineux épanouissement de la raison et qu'il prodigue la libre pensée aux hommes ; au seizième siècle, par Rabelais ; au dix-septième, par Molière, au dix-huitième, par Voltaire.
« Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison : Rabelais, le père, Molière, le fils. Voltaire, l'esprit; ce triple éclat de rire: gaulois au seizième siècle, humain au dix-
septième, cosmopolite au dix-huitième, c'est Paris. »
Qu'il me soit permis de compléter l'énumération faite par notre grand poète et d'ajouter son nom à ceux de Rabelais, de Molière et de Voltaire. Ce nom de Victor Hugo sera évidemment donné à notre siècle par l'histoire.
Le dix-neuvième siècle s'appelle le siècle de Victor Hugo.
Après la chute de l'empire, au lendemain du désastre de Sedan et à la veille du siège, Victor Hugo s'empresse de rentrer à Paris
Kour partager ses souffrances et ses dangers, [ous nous rappelons tous son arrivée le 5 septembre au soir. Quelle joie ! quel enthousiasme dans la* population parisienne! Elle revoyait enfin celui qui était absent depuis dix-neuf ans !
Désormais Victor Hugo est resté parmi nous, toujours prêt à défendre les droits de notre grande cité.
Devant l'assemblée de Bordeaux, il défend Paris en ces termes :
« Paris espérait votre reconnaissance et il obtient votre suspicion ! Mais qu'est-ce donc ^ qu'il vous a fait? Ce qu'il vous a fait, je vais vous le dire : Dans la défaillance universelle, il a levé la tête ; quand il a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfiguré en armée ; il a espéré quand tout désespérait, ^près Phâlsbourg tombée, après Toul tombée, après Strasbourg tombée, après Metz tombée, Paris est resté debout. Un million de Vandales ne l'a pas étonné. Paris s'est dévoué pour tous, il â été la ville superbe du sacrifice. Voilà ce qu'il vous a fait. Il a plus que sauvé la vie à la France, il lui a sauvé l'honneur. »
Voilà comment Victor Hugo parlait de Paris. Vous voyez que j'ai raison de dire que le lien entre notre grand^itojen et Paris est indissoluble. Mon affirmation est confirmée par la population parisienne, qui se presse pour assister à ces magnifiques funérailles.
En rappelant ici les services considérables rendus à Paris par Victor Hugo, j'honore sa mémoire et je lui apporte la reconnaissance et la gratitude de notre grande cité.
Après les événements terribles de mai 1871, Victor Hugo est le premier à parler de concorde et d'apaisement et à réclamer l'amnistie. A Bruxelles, il offre un asile aux Parisiens vaincus, obligés de s'expatrier pour échapper aux rigueurs des conseils de glierre.
Il conseille la clémence alors aue la répression et la vengeance sont h Tordre du jour;
Au point de vue municipal Paris est encore placé sous un régime d'exception. Il v a longtemps que Victor Hugo a réclamé la reconnaissance des droits municipaux de Paris, et voici en quels termes : « Le droit de Paris est j)atent. Paris est une commune, la plus nécessaire de toutes comme la plus illustre.
Paris commune est le résultat de la France République. Comment ! Londres est une commune et Paris n'en serait pas une ! Londres sous l'oligarchie, et Paris, sous la démocratie, n'existeraient pas ! La monarchie respecte Londres et la Répubhque violerait Paris l Enoncer de telles choses suffit ; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France est de droit République. »
Je remercie Victor Hugo d'avoir réclamé les droits de Paris. Je suis heureux de rappeler ces paroles en présence des pouvoirs
publics. Qu'ils me permettent d'espérer qu'ils voudront bien se souvenir que Paris vit encore sous un régime d'exception et qu'il est digne cependant d'obtenir enfin ses libertés communales, son autonomie municipale, qu'il réclame depuis si longtemps.
La reconnaissance de Paris envers Victor Hugo sera éternelle. Paris s'est honoré en envoyant Victor Hugo le représenter dans les assemblées législatives. Le conseil municipal par trois fois, l'a élu délégué sénatorial et a attaché son nom à Tune des plus belles avenues de Paris. Dès que le bruit de sa mort s'est répandu dans la ville, le conseil municipal a cru qu'il était de son devoir de demander pour Victor Hugo le triomphe du Panthéon. Il s'est empressé, avant de lever sa séance en signe de deuil, d'émettre un vœu tendant à restituer le Panthéon aux grands hommes. Le gouvernement a donné satisfaction à ce vœu de la population parisienne, et Victor Hugo va reposer au Panthéon et au milieu de la jeunesse des écoles, qui professe pour lui la plus grande vénération.
Je résume en ce"s mots la vie de Victor Hugo : Grandeur d'âme, bonté, clémence, fraternité, civilisation.
Paris, reconnaissant à Victor Hugo, s'associe aujourd'hui à l'univers entier pour pleurer un mortel et pour saluer un immortel. Le travailleur s'en est allé, mais son travail subsiste impérissable.
Honneur et gloire à Victor Hugo, le génie de l'humanité. .
Discours de M. A. Lefë^tre