AU NOM DE LA VILLE DE BESANÇON
La ville de Besançon, qui senorgueillit d'avoir été le berceau du grand citoyen que pleure aujourd'hui la France, avait sa place marquée dans ces obsèques.
C'était pour elle un devoir, c'était un grand honneur ae venir, au milieu de ce deuil national, dire un dernier adieu au pi as illustre de ses enfants.
Et j'ai accepté du maire, mon vieil ami, et du conseil municipal, après bien des hésitations et avec le sentiment intime de mon in? suffisance, la mission périlleuse de prendre ici la parole en leur nom.
Victor Hugo est né à Besançon, le 7 ventôse an V de la République française (26 février 1802), ainsi que les registres de l'état civil en font foi, fils légitime de Sigisbert Hugo, natif de Nancy, alors chef de bataillon de la 20* demi-brigade en garnison à Besançon. Le parrain fut le chef de brigade Jacaues Delelée, de Besançon, par représentation de Tadjudantgénéral Victor Lahorie, résidant alors à Paris, Tun et l'autre amis de la famille.
Le commandant Hugo les avait connus à Tarmée du Rhin, le premier comme aide de camp, le second comme chef d'état-maior du général Moreau, à la personne duquel il avait été lui-même spécialement attaché. La marraine fut Mme Delelée, née Marine Dessirier. .
M. le commandant Hugo était arrivé à Besançon dans les premiers mois de Tannée 1801. Il était descendu d'abord chez» son ami Delelée, où il resta deux ou trois mois ; mais, ayant bientôt appelé près de lui sa femme et ses deux enfants qu'il avait déjà de son mamariage, Abel et Eugène, il alla s'installer
Elace du Capitole dans une maison d'assez elle construction, appartenant à M. Baratte, commissaire des guerres, probablement déjà connu de lui.
Et c'est là que, l'année suivante, le 26 février. 1802, Mme Hugo, après une grossesse laborieuse, mit au monde un troisième enfant, faible et chétif, qui deviendra l'ho.nneur de la France, la gloire des lettres, la grande personnification du siècle, et dont nous accom- Sagnons aujourd'hui, à quatre-vingt-trois ans e date, la dépouille mortelle dans ce monument que la patrie reconnaissante vient, après bien des vici^itudes, de consacrer de nouveau à la sépulture et à la mémoire de ses grands hommes.
Le commandant Hugo, qui avait déjà deux garçons, désirait une nlle ; ses vœux n étaient pas réalisés.
Mme Victor Hugo, dans la biographie qu'elle a laissée de son mari, donne d'mtéressants détails. On eût dit qu'il savait que ce n'était pas lui qu'on attendait.
Il semblait hésiter à rester ; il n'avait rien de la belle mine de ses frères.
Il était petit et chétif, au point que Taccoucheuse déclara qu'il ne vivrait pas.
Tout moribond qu'était Tenfant on le porta à la mairie. Victor Hugo lui-même, dans les Feuilles d'automne^ a décrit plus tard, en vers d'une délicatesse inimitable, son apparition dans la vie; mais, le moment n'étant point aux longs 'discours, je ne les citerai pas.
Quiconque, d'ailleurs, sait lire les a lus ; quiconque a un cœur les a aimés, s'il m'est permis de paraphraser ainsi l'un de ses biographes. Mais à qui .donc « cet enfant que la vie effaçait de son livre, et qui n'avait pas même un lendemain à vivre » dut-il de surmonter alors les dangers d'une aussi délicate conception? Il nous l'a dit lui-même : «aux soins affectueux d'une mère adorée » .
Dieu me garde (J'en douter et de commettre un pareil sacrilège. Serait-il cependant téméraire de penser que, dans cette œuvre de dévouement et d'amour, la mère dut être puissamment secondée par l'influence bienfaisante de l'air si pur qui, dans nos montagnes, contribue à créer ces natures solides dans lesquelles se trouvent les caractères si fortement trempés ?
Serait-il téméraire de croire que, nous quittant plusieurs mois après sa naisssance et déjà inscrit comme enfant de troupe, il était doué dès lors de cette admirable constitution qui le conserva à sa patrie pendant près d'un siècle.
Energique et robuste, n'emporta-t-il pas en germe, de notre pays, une portion de ces qua-
lités physiques aui ont fait de lui Tun des plus puissants génie ae son temps !
Ah ! laissez moi, vous qui voulez bien m'écoûter avec indulgence, laissez-moi appeler à mon aide, en ce moment solennel, quelques vers de l'un de nos jeunes poètes francs-comtois, adressant en 1881 une ode à Victor Hugo :
Où votre enfance vagabonde Nejput rêver au bord de nos grands clairs...
Mais qu'importe ? A votre Àme il reste quelque chose De ce qui l'entoure dans ses premiers moments... vieux maitre, c'est bien dans la Franche-Comté
8ue vous avez puisé pour toute votre vie ette sublime soif sans cesse inassouvie De justice suprême et d'âpre liberté,
C'est pénétré moi-même de cette pensée
gie, dès le mois de mars 1879, étant maire* de esançon, je proposais au conseil municipaîL pour perpétuer parmi nous le nom du grand citoyen dont Besançon fut le berceau et pour en transmettre la mémoire aux générations à venir, de donner son nom à l'une de nos rues et de placer sur la façade de la maison où il est né un cartouche en bronze, dont le Maître luimême dicta l'inscription : Victor Hugo : 26 février 1802, inscription qu'il faut ajourd'hui compléter par cette date funèbre : « 22 mai 1885. »
La pose de ce cartouche fut l'occasion d'une fête presque nationale et d'un banquet où le Maître se fit représenter par son parent, M. Paul Meurice, porteur d'une lettre que nous conservons dans nos archives comme un monument bien précieux.
Elle est ainsi conçue :
« Décembre 1880.
« Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde. Je suis une pierre de la
route où marche l'humanité ; mais c'est la bonne route. L'homme n'est le maître ni de sa vie, ni de sa mort. Il ne peut gu'offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance humaine et qu'offrir à Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de la liberté.
Voilà l'admirable* testament qu'il a laissé à ceux qui conservent son berceau. Voilà pourqnoi la ville de Besançon a délégué une partie de sa municipalité à ces solennelles obsèques j pendant que toute sa population, sur [initiative des étuc^ants de ses écoles préparatoires, des instijtuteurs et des élèves de ses écoles primaires, réunis à la même heure devant la maison où le Maître est né, déposent en ce moment sur la façade des couronnes de fleurs, afin d'honorer sa mémoire, en attendant que la ville complète son œuvre par l'érection de la statue du grand citoyen sur Tune de nqs places publiques.
Adieu donc. Maître, recevez une dernière fois l'hommage de notre douleur profonde et de notre souvenir respectueux. Après les désastres de la patrie, foulée par l'envahissement, vous avez, le premier, jeté le cri de la protestation et de rage sur les deux provinces écartelées, Strasbourg en croix, Metz au cachot, et qui, depuis la douloureuse séparation, n'avez cessé de conserver à nos frères malheureux d'Alsace et de Lorraine l'amour de la patrie française et l'espérance dans l'avenir.
Maître, soyez sans inquiétude sur votre berceau ; depuis que la Franche-Comté, après toutes ses vicissititudes, se donna à la t rance
il y a deux siècles de cela, elle resta le rempart avancé et fidèle de la patrie.
Jamais Besançon n'a vu Tennemi dans sa citadelle, jamais sur ses tours Tombre d'Attila, et les hirondelles qui viennent chaque année construire leurs nids aux fenêtres de cette chambre où vous êtes né ne diront jamais :
La France n'est plus là.
Adieu donc, Maître, au nom de tous mes concitoyens, ou plutôt au revoir, au sein du Dieu de « la raison, du droit, du bien, de la justice dont vous nous avez légué la foi, adi^u ».-
Discours de M. Madier de Montjau