EDMOND MAGNIER
Le Figaro:
Majestueuse, non! — il y avait trop de foule et . cette foule était peu recueillie . — mais singulière, étonnante, émouvante, prodigieuse ! voilà, selon moi, quels adjectifîs mérite l'inoubliable cérémonie d'hier.
Nos pères nous ont raconté l'apothéose du retour du corps de Napoléon en 1840; nous avons encore dans le souvenir la rentrée. de l'armée d'Itahe en 1809 ; Napoléon IIL l'Impératrice, les maréchaux, les blessés, marchant sous une pluie de fleurs, au milieu d'ac-
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clamations inouïes ; ce qu*ou a vu hier est autre chose, et on ne le reverra pas non plus. Cela manquait de mesure mais non de grandeur.
Le poète avait le géuie de Tantithèse ; l'idée du corbillard des pauvres était sûre au point de vue de l'effet h produire. Il a été immense, et les plus sceptiques ont salué avec émotion les rameaux verts entrecroisés sur le drap noir du cercueil.
Qu'après cela il y ait à critiquer quelques détails de mise en scène, quelques vanités trop naïvement étalées, un anus évident des insignes corporatifs ; qu'on sourie de la mul- . tiplicité^ inattendue des « groupes », qu'on blâme l'excès des . demoiselles en cheveux et l'introduction effrontée de certains entrepreneurs de réclamé dans le cortège, il n'en reste pas moins acquis qu'un grand effort de respect et d'admiration a été fait. Ces efforts-là comptent dans la vie d'un peuple et permettent de ne point désespérer de lui.
Les incidents qu'on craignait ont été épargnés ; la police, comme on le verra, a agi avec vigueur et surtout avec adresse ; il est donc rassurant de constater qu'elle n'est paè désorganisée et qu'elle peut nous défendre au besoin.
Ce qui n'est pas moins consolant, c'est de voir que les anarchistes, blanquîstes, collectivistes ou autres sont peu, très peu nombreux, qu'ils n'ont aucune action réelle sur le peuple' de Paris et qu'un ministère sans prestige pourtant, n'a qu'à hausser un peu le ton pour faire rentrer ces gens-là dans le rang.
On va me trouver optimiste. Que voulez-
VOUS? j'aime les Lettres; quelque alliage qu'il y eût dans riiommage énorme rendu à 1 nomme ondoyant et divers qui s'appela Victor Hugo, les Lettres, la divine Poésie y ont la meilleure part, et je me suis senti touché.
Pendant que défilaient tour à tour les académies, les écoles, les délégations et les soldats — partout acclamés entre parenthèse — je pensais à Molière enterré nuitamment, sous le poêle des tapissiers, je mesurais le chemin parcouru et je songeais que, malgré tout, il y a du bon dans notre temps. — F. M.
Gil Blas :
Quelle plume serait assez éloquente, quelle voix serait assez puissante, quelle palette serait assez colorée pour donner une idée du spectacle qu'a présenté Paris pendant toute cette journée d hier ! Jamais apothéose plus superbe, jamais manifestation plus française n'ont eu lieu ! Et l'on peut hardiment prédire que de tels événements sont uniques — dans la vie d'un peuple. La supériorité du génie humain s'est affirmée là avec un éclat que l'imagination la plus enthousiaste n'eût pu prévoir. On ne peut faire d'évaluations quant à la foule des assistants ; si nous disions qu'un million, deux millions d'êtres humains se sont associés à cette glorieuse manifestation, nous pourrions être taxés d'exagération. Et pourtant, ce ne sont pas ceux qui, comme nous, ont suivi le cortège du commencement à la fin, qui nous démentiraient.
Ce qu'on ne saurait trop faire ressortir, en tous cas, c'est que le calme et le recueille-
ment ont été aussi grands que possible. Si^ aux alentours, quelques incidents sans importance sérieuse se sont passés, on ne les a pas même soupçonnés dans le cortège.
Sur une grande partie du parcours, au boulevard Saint-Germain, par exemple, les gardiens de la paix étaient en nombre insuffisant, et il s'est produit des poussées dans lesquelles la foule eût pu facilement rompre la digue qui la maintenait imparfaitement. Eh bien, malgré cela, le bon ordre n'a pas été troul3lé un seul instant, et sauf un mcident fortuit qui, malheureusement, s'est produit h l'angle du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain, rien n'est venu troubler, sur le parcours du cortège du moins, le pieux recueillement, la sympathie respectueuse, la douleur touchante et l'enthousiasme merveilleux de cette cérémonie, unique, je le répète, dans les fastes de l'histoire des mondes !