LES MISÉRABLES
L'auteur des Misérables aura sa place dans le cœur du peuple.
11 écrivit ce livre dans l'exil. Il ne l'eût pas rêvé avant la défaite.
L'exil a été bon pour Victor Hugo. Il y a connu un peu de Tame du peuple. L'orgueilleux poète des olympes bourgeois, précipité dans la boue du champ de bataille, coudoya un peu les vrais vaincus de la vie. Et le soldat obscur aux reins cassés lui parut enfin plus misérable que l'empereur déchu mais trônant encore dans lès auréoles de l'histoire.
Le pair de France, le député si dur aux insurgés de- juin, eut alors la vision des insurrections obligatoires. Il la subit, comme une vérité pétiible il est vrai, mais c'est beaucoup déjà. Combien se raidissent contre toute idée du juste.
Les misérables de Victor Hugo ne ressemblent guère aux malheureux de la plèbe tels que nous les savons aujourd'hui, tels qu'Eugène Sue les avait déjà puissamment esquissés. Même ils apparaissaient quelquefois comme des ombres confuses et fausses -, mais le génie du poète a deviné souvent ce que son âme ne sentait pas. Tel cri, tel caractère des Misérables est socialiste, parce qu'il suffit de toucher au peuple pour devenir révolutionnaire.
Les intentions ne sont rien pour nous : mais le fait. Victor Hugo a donné le verbe courant à bien des douleurs bégayantes. Beaucoup de ses écrits nous servent de balles. Le .peuple saluera celui qui a rempli de son contmgent notre cartouchière. lissagaray.
La Gazette de France :
Laissons à ceux qui s'imaginent être devenus les uniques propriétaires de la gloire de
Victor Hugo, les faciles dithyrambes et Thyperbole aveugle. Au lendemain de cette mort il me convient de ne retenir qu'un fait, qu'une vérité : c'est qu'en Victor Hugo vient de mourir un grand poète chrétien, c'est que Victor Hugo n'a été grand que par ce qu il y a de sentiment chrétien dans son œuvre, même dans les dernières ; c'est que par conséquent, malgré tout, malgré les blessures cruelles infligées par lui à nos croyances, — les siennes de jadis, — malgré les blasphèmes de son f^énie devenu de plus en plus inconsôient avec es années, Victor Hugo doit être revendiqué par la Foi, par la religion. Il n'a existé que par elles, et à partir de ce jour ce n'est que par elles qu'il revivj'a.
Le poète qui écrivait à près de quarante ans, par conséquent en pleme maturité d'esprit, en pleine possession de la vie, de l'expérience de lui-même, que ce qui l'épouvantait c'était d'entendre « 1 écho de la voix de Jésus allant s'affaiblissant », ce poète-là, les librespenseurs auront beau faire : ils ne l'accapareront jamais.
Ils se sont chargés, au surplus, de montrai* combien, malgré leur apparente dévotion pour Victor Hugo et leurs nruyants et creux euthousiastes, ils tenaient en méfiance ce génie chrétien quand même, chrétien toujours. Ils se sont soigneusement gardés de faire jamais de Victor Hugo un tribun effectif, de le choisir pour chef, de lui donner jamais un rôle politique quelconque à jouer. Ils en firent un sénateur pour la forme et ce fut tout. Et encore, lorsqu'on élut le Sénat, Pa-
ris, ce Paris gui demain va s'écraser aux obsèques de Victor Hugo, ce Paris politique «t socialiste, ce Paris n'accorda pas à ce génie l'honneur de faire sortir le premier son nom de l'urne. Il lui préféra feu M. Hérold, un avocat.
Voilà quinze ans que la République dure.
Quelle place a-t-elle donné, dans son gouvernement, à ce poète qui toute sa vie rêva la floire politique? Pas la moindre, pourquoi!
*arce qu'elle savait bien qu'au fond le chrétien était toujours vivace chez Victor Hugo et que si jamais il avait une influence directe, pratique, sur la foule, cette influence se manifesterait par quelque acte en contradiction avec les principes atnées du régime nouveau.
C'est pourquoi on a embaumé Victor Hugo tout vivant dans l'admiration. C'était moins compromettant que de lui confier les destinées du pays.
La noble et fière démarche de Son Eminence le cardinal-archevêque de Paris au lit de mort du poète n'a pas eu d'autre signification. L'illustre pasteur de la métropole française ne s'est pas souvenu de l'ennemi de l'Eglise : il ne s est rappelé que le génie auquel le croyant avait du, autrefois, d'écrire tant de chefs-d'œuvre, lesquels ont fécondé bien des âmes, restées pieuses et croyantes, elles, parce Qu'elles étaient simples. La population catholique de Paris, et elle est nombreuse, ferait célébrer demain un service religieux à la mémoire de Victor Hugo, que cette manifestation serait toute naturelle.
Et c'est pourquoi, lorsqu'aura passé le torrent de la dernière manifestation politique sur ce cercueil, je crois que le Victor Hugo de la postérité sera notre Victor Hugo, celui dont 1 œuvre apprenait à prier, à pardonner, à croire et à aimer.