LIVRE PREMIER
Le lu7idi 18 mai, le RAPPEL jiubliait la, note suivante :
« Victor Hugo a été pris, jeudi soir, d'une indisposition qui d'abord a semblé légère et qui s est aggravée subitement. On nous communique la note suivante :
« Victor Hugo, qui souffrait d'une lésion du cœur, a été atteint d'une congestion pulmonaire. »
« GERMAIN SÉE
« D' EMILE ALLIX
L<e Rappel (19 mai) :
La journée d'hier n'a pas produit de changement sensible dans Fétat de Victor Hugo.
Le bulletin du matin était celui-ci :
a La nuit a été relativement calme ; la respiration s'embarrasse de temps en temps; mais la congestion pulmonaire ne s'est pas aggravée. »
« GERMAIN SÉE
«f D*' EMILE ALLIX. »
A six heures de Taprès-midi, il y a eu une consultation des docteurs Vulpian, Germain Sée et Emile AUix..
Ils ont rédigé le bulletin suivant :
« L'état ne s'est pas modifié d'une manière notable. De temps à autre, accès intenses d'oppression.
« A. VULPIAN
c( GERMAIN SÉE.
« EMILE ALLIX
Une heure du matin :
Toute la soirée, la respiration a été fréquente, parfois difficile ; mais les accès d'oppression ont eu moins d'intensité.
Dès les premières nouvelles de lu maladie de Victor Hugo, une immense émotion emplissait Paris :
I^'Evénement :
Si grande est Tirifluence du génie que jamais maladie de souverain n'aura causé une telle émotion, une telle inquiétude, une telle anxiété que l'émotion, l'inquiétude, l'anxiété causées à Paris et dans toute la France par la maladie de \ ictor Hugo.
Depuis ce matin, depuis la note parue dans le Rappel annonçant qu'une indisposition légère du maître s'est transformée en affection
grave, plus de cing cents personnes stationnent devant la maison de \ictor Hugo ; foule, silencieuse et recueillie, presque atterrée, avec les sergents de ville facilitant le passage aux amis, aux personnac^es ofdciels, à tous ceux qui ont quelque droit de pénétrer. On s'interroge, on interroge ceux qui sortent, on se communique les bulletins des médecins, et selon l'heure, selon la physionomie des visiteurs, on perd tout espoir, ou l'on espère de nouveau.
Jeudi, il y a eu chez Victor Hugo un dîner auquel assistaient MM. de Lesseps, Gustave Rivet et quelques intimes. La réception s'est terminée à il heures; dans la soirée, Victor Hugo avait, un moment, succombé à une légère somnolence ; peu après, il s'est plaint d'étouffement , d'oppression; puis il s'est couché, et la nuit a été bonne. Toutefois, vendredi et samedi il se sentit plus fatigué, ne put quitter son lit. Le docteur Allix fut aussitôt appelé ; de légère, l'indisposition devenait plus grave ; on consulta le professeur Germain Sée, et dimanche, l'oppression ayant augmenté, on constata chez l'illustre malade une congestion pulmonaire.
Cette affection, sans importance chez les hommes dans la force de Tâge, lorsqu'elle n'est pas le symptôme d'un commencement de pneumonie, est plus grave chez les vieillards ; Victor Hugo a quatre-vingt-trois ans ; de plus sa maladie se complique d'une maladie de cœur ou plutôt en dérive; elle est comme une conséquence alarmante de l'insuffisance d'un cœur depuis longtemps hypertrophié.
Dimanche, Victor Hugo voulut se lever
pour que Ton fit son lit ; il ne put rester plus d'un quart d'heure dans son fauteuil et dut se recoucher; ses enfants, ses amis n'ont pu empêcher cette imprudence qui peut devenir fatale ; Victor Hugo est un malade autoritaire, et souvent Ton est obligé de lui céder, f)lutôt que de lui résister, à vrai dire par la brce. Parfois il refuse les remèdes qui lui sont indiqués. Lorsqu'on lui présente une potion, il demande :
— Qu'est cela?
Il se soulève malgré les siens, prend la potion, la goûte :
« C'est bon, » reprend-il, ou « c'est mauvais )> et selon le cas il avale le breuvage d'un coup ou refuse absolument de le boire. Puis il s'agite, remue, malgré les prières de ceux qui l'entourent, pour son plus grand malheur.
Dimanche encore, il voulut manger; son petit-fils, Georges, lui fit servir un bouillon; Victor Hugo le but avec plaisir.
Dès onze heures, les amis, les admirateurs du maître se présentaient pour signer le registre placé dans le petit salon d'entrée :
mais personne ne fut admis auprès du malade que sa famille, M. et Mme Lockroy^ M. Meurice et ses petits-enfants. Le colonel Lichtenstein s'est inscrit le premier, au nom du président de la République ; puis M. Charles Floquet, président de la Chambre, qui, d'accord avec Mme Floquet, dans un sentiment de haute convenance, a remis à une date ultérieure le dîner parlementaire et la réception qui devaient avoir lieu le mercredi 20 mai.
Viennent ensuite : MM. de Freycinet, René Goblet, E. Turquet, G. Rivet, Jourde, Adrien
et Jacques Hébrard, Clemenceau, M. Dreyfus, G. Richard, J. Lemonnyer, Paul Dalioz, E. d*Hervilly, Léon Dierx, Glaise, A. Parodi, SuUy-Prudhomme, Fabre desEssarts, A. Vitu, John Lemoinne, Carvalho, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, H. Rochefort, de Lacretelle, SpuUer, E. Laguerrre, Catulle Mendès, F. Coppée, E. Bazire, Madier de Montjau, les rédactions de presque tous les journaux de Paris, etc., etc.
Après leur visite de ce matin, les docteurs Sée et AUix décidèrent de provoquer une consultation et se rendirent chez M. le professeur Vulpian pour hii demander son assistance.
Ainsi que nous le prévoyions, la proposition de mise en accusation du ministère Ferry a été repoussée par la commission d'initiative comme elle le sera sans doute par le Parlement, qui ne peut évidemment se condamner lui-même. M. Ferry a été en somme maladroit, incapable, infatué, mais s'il fallait mettre tous les incapables en accusation, ou irions-nous?
Ces petites historiettes politiques disparaissent d ailleurs devant Témotion qu'excite la mort imminente de Victor Hugo.
Quelques réserves (ju'il y ait à faire sur les dernières œuvres de 1 illustre poète, personne ne peut nier que quelqu'un de très grand va disparaître. *
Voilà soixante ans que les livres de Victor Hugo étonnent ou passionnent des générations sans cesse renouvelées de lecteurs.
Lorsque le temps, qui remet tout à sa place, permettra de faire un choix dans le labeur immense, forcément lin peu mêlé, un peu confus du poète, il restera de lui quelques volumes absolument incomparables par la variété des rythmes, l'éclat des images, la souplesse et la sonorité des rimes, le charme grandiose de l'idée et de la rêverie.
C'est pourquoi tout homme qui aime les lettres, tout homme qui a vu passer l'éclair de la poésie dans les illusions de sa jeunesse, suit avec une émotion sincère et profonde l'agonie de l'auteur également admirable des Feuilles d'automne, des Châtiments et de la Légende des Siècles,
Le rôle politique de Victor Hugo est bien insignifiant à côté de sa gloire littéraire ! Député, sénateur, orateur, il n'appartenait (ju'à un parti : le poète appartient à la France inclinée devant son lit de mort. — F. M.
Le Xemp» (21 mai) :
J'étais à Lyon lorsque la note du Rappel annonçant la maladie de Victor Hugo y est parvenue et j'ai pu voir là que l'émotion ressentie à l'annonce d'une telle nouvelle ne se bornait pas à pousser vers l'hôtel de l'avenue d'Eylau des amis inquiets et attristés. La secousse a été la même car toute la France :
on a senti qu'une gloire vivante était menacée et que le sort frappait notre pays à la tête.
Pendant le trajet de Lyon à Paris, hier, tous les voyageurs se jetaient, dans les gares, sur les journaux donnant les nouvelles de
« Tillustre malade ». Et tous tremblaient de les trouver encadrés de noir, ces journaux qu'ils réclamaient anxieusement. Des Anglais se précipitaient sur les gazettes avec autant de fièvre que nous-mêmes. Et, au fond de l'inquiétude la plus poignante, tous conservaient, tous voulaient garder quelque espoir.
J. Claretie
l^e I^eippel (20 mai) :
L'état de Victor Hugo s'est un peu amélioré.
La nuit avait été mauvaise. A deux heures du matin, il y avait eu une crise d'oppression suivie d'une syncope qui avait été un moment très inquiétante.
A neuf heures les médecins avaient rédigé le bulletin suivant :
« A la suite d'une violente oppression, il s'est manifesté, cette nuit, une syncope prolongée ; ce matin, l'état des forces et de la respiration est à peu près le même qu'hier soir. »
<( A. VÙLPIAN.
« GERMAIN SÉE
« EMILE ALLIX
A trois heures, il y a eu une nouvelle crise, mais moindre. Le pouls s'est affaibli, mais n'a pas cessé. Puis le mal a paru céder un peu.
A cinq heures, Victor Hugo s'est levé et est resté debout pendant qu'on refaisait son lit.
Il y a eu une nouvelle consultation à sept heures. Après une auscultation minutieuse du cœur et de la poitrine, M. Vulpian a été d'avis que la situation était meilleure que le matin. MM. Germain Sée et Emile Allix ont partagé son opinion, et le bulletin suivant a été rédigé :
« Il semble qu'il y ait, depuis ce matin, une légère tendance à 1 amélioration. »
« A. VULPIAN
« GERMAIN SÉE
« EMILE ALLIX
Une heure du matin. — La soirée a continué Tamélioration de la journée.
Nous recevons la note qui suit :
« Soirée plus calme, moins d'oppression qu'hier. »
Il serait téméraire d'espérer trop vite, mais ce mieux inattendu et la forte constitution de Victor Hugo autorisent à ne pan désespérer.
Une heure quarante. — A peu près même état, mais un peu moins de calme.
lie Rappel (21 mai) :
La journée d'hier a été moins rassurante que la précédente.
Il y a eu, à 11 h. un quart, une consultation à la suite de laquelle les trois médecins ont rédigé le bulletin suivant :
<f 20 mai, midi. — La nuit a été assez agitée et troublée par deux accès d'oppression ; ce
matin on constata un certain degré d'engorgement pulmonaire du côté droit. »
« A. VULPIAN
c( GERMAIN SÉE.
« EMILE ALLIX
De une heure à cinq il n'y a pas eu d'agitation. Le malade a pu prendre une tasse de bouillon mélangé d un œuf et, à plusieurs reprises, un verre de vin d'Espagne.
A cinq heures et demie, une crise momentanée de faiblesse a donné des inquiétudes.
Elle était passée quand MM. Vulpian et Sée sont revenus pour la seconde consultation de la journée.
Ils ont rédigé avec le docteur Emile Allix, qui n'avait pas quitté le chevet du malade, le bulletin qui suit :
« On constate ce soir un calme relatif de la respiration. Le pouls se maintient. Pas de fièvre. Le pronostic reste grave. »
« A. VULPIAN
« GERMAIN SÉE
« EMILE ALLIX
Victor Hugo a toujours toute sa lucidité d'esprit. Il parle peu, mais répond nettement aux questions qu on lui adresse.
Son visage est resté le même, à part un peu d'amaigrissement.
Minuit. — La situation est toujours la même.
L'état du malade ne s'est ni aggravé ni amélioré dans la soirée.
Une heure 40. — Rien n'est changé ; ïp sommeil continue à être assez calme, le potils est le même.
Le 21 mai, dans la journée^ Mme Lochroy recevait la lettre suiva^ite :