PAUL DALLOZ
Le Soir ;
Victor Hugo ne semblait jouer aucun rôle actif dans notre Parlement. : il ne dirigeait aucun groupe, il n'appartenait en propre à aucune des fractions républicaines. S'il siégeait à l'Extrême-Gauche, c'est que sa place naturelle était à Tavant-garde. Il nous frayait la route vers l'idéal; il ne commandait pas la marche, il ne réglait ni les étapes ni les haltes.
Hélas! de cette couronne de gloire, notre patrie perd aujourd'hui le rayon le plus beau. Par quoi le remplacer? Par rien. Un seul peuple n'a pas deux Hugo dans un siècle !
Nous n'exagérons rien en affirmant qu'il a fallu dix-huit siècles à notre cher pays pour produire l'auteur des Châtiments et des Misérables. Satiricjue, ingénieux, sarcastique, mordant, romancier à l'imagination la plus riche, dramaturge oui a créé un art, ce lyrique, qui dépasse les lyriques de tous les temps , va sans effort de la cnanson amoureuse à Tïambe frémissant, de l'ode sublime à l'épopée prestigieuse. Il résume Corneille et Voltaire, Racine et Rabelais, et l'auteur inconnu de la Chanson de Rolandj toutes nos gloires et tous nos maîtres, toutes nos aspirations et toutes nos espérances.
A trois siècles d'intervalle, il a repris, mais en l'amplifiant, l'œuvre commencée par Molière. Lui seul parlait au nom de tous, car on sentait, dans ses vers comme dans sa prose, vibrer le génie gaulois.
Et voilà bien pourquoi la mort subite de Victor Hugo est un deuil pour la France entière. Si quelque chose peut nous consoler, c'est la conviction que 1 œuvre est impérissable et que le nom de Victor Hugo rayonnera, à travers les âges, comme ceux d'Homère, de Shakespeare et de Molière. Comment, d'ailleurs, la pensée, l'espérance de l'immortalité ne naîtrait-elle pas au bord de cette tombe?
Cette fin n'est qu'un recommencement ; cette mort est une apothéose !