CAMILLE DREYFUS
UEcbo de Paris :
On ne peut pas dire qu'il n'est plus, il est toujours, mais son génie s'est séparé de ce qui le faisait homme.
La France entière est en deuil : Victor Hugo est mort.
Il ont été quatre depuis que les sociétés se connaissent : Homère, Dante, Shakespeare et Hugo. Poètes plus grands cîue les prophètes, leur souffle animait l'humanité et 1 agrandissait.
Victor Hugo aimait les faibles, les femmes, les enfants et les bêtes. Son âme miséricordieuse avait des attendrissements qui pénétraient les masses. Ses vers était coimne la harpe de David apaisant les fureurs de Saûl Il a dit aux grands de ce monde : « Vous n'êtes qu§ poussière !» Il a dit aux affligés : « Séchez vos larmes et comptez-vous ; chacun aura sa part de soleil... »
Il se repose, mais les germes qu'il a seffléi^ jailliront de toutes narts et l'idée féconde se répandra sur toute la surface de la terre. Son corps restera parmi nous, mais il a pour tombeau l'univers. aurélibn scholl.
Le Charivari •
Il y a eu un apôtre dans le poète, un apôtre qui n'a cessé de redire : — Aimons-nous, s^'
APRES LA MOKT* 171
courons-nous, épargnons-nous. Il avait pour les déshérités une tendresse paternelle. A la difformité physique, il apportait la consolation; il apportait la réhabilitation à la déchéance morale. Toute la devise dô son labeur immense a semblé être : Plus de parias !
Voilà pourquoi il y a unanimité aujourd'huipour pleurer.
Celui-là, on ne se contentait pas de Tadmirer on l'aimait.
Raconter Victor Hugo, à quoi bon ? Sa vie est entrée dans l'histoire. L'apprécier, qui l'oserait ? Son œuvre est entrée dans l'immor talité.
Ce n'est même pas un adieu que nous venons dire au géant terrassé. Ne reste-t-il pas parmi nous! Ne continuerons-nous pas à vivre avec lui, par ses livres, par ses drames?
Ce auil faut maintenant, c'est que la France fasse ae ses funérailles un triomphe.
En faisant un splendide cortège au maître de la poésie contemporaine, qui a dominé tout ce siècle de sa taille colossale, elle attestera en même temps son respect pour la liberté de conscience dont Victor Hugo, spiritualiste convaincu, mais philosophe tolérant, a été le glorieux représentant, 1 éloquent défenseur.
Tous les rangs, toutes les opinions, en se confondant pour faire plus éclatant le suprême hommage qu'on va lui rendre, attesteront Qu'il n*y a plus dans notre pays de religion û'Etat. Et <?est encore un dernier service que^ Victor Hugo aura rendu à la cause de l'humanité tput entière, en séparant l'espoir en Dieu, qui rapproche les hommes, de l'esprit de secte, qui les a xiivisés si souvent. — pierre vÉROîf .
'Moniteur universel:
11 est toujours ieune, il a toujours la même grâce et, quand il lui plaît, le même sourire ; mais chacun de ses volumes de poésies qui se succèdent a un épilogue où son front s assombrit. Sa parole prend on ne sait quel accent qui trouble et tient de la menace.
Il a deux voix, Tune de cristal et qui sonne aussi doux que le timbre de la. note harmonieuse, l'autre grondante et profonde de la profondeur d'où elle vient qui est celle de sa pensée. De volume en volume et d'année en année, la profondeur se creuse ; elle se fait abîme, abîme en dessus, abîme en dessous, comme le ciel lui-même, ce double abîme. Il plane, il vole de la nuit au jour entre ces deux mfinis. Il y voit, comme l'apôtre, ce que l'œil humain n'a jamais vu ; il y entend ce que n'a iamais entendu l'oreille humaine, et ce que l'apôtre n'a pas cru devoir répéter à qui ne le comprendrait pas, Victor Hugo l'a rapporté à la terre dans une langue que personne ne lui avait apprise.
C'est une langue de Titan, formidable et superbe, une langue faite de tous les métaux, l'or, l'argent, le plombj le cuivre et le fer, amalgamés par l'mcendie comme l'airain de Corinthe. Cet airain inaltérable n'a pas de prix. Le marteau des cyclopes ne le forgerait pas ; Victor Hugo n'a pas besoin — il n avait
{>as Ijesoin, hélas ! — du marteau des cych^pes. 1 le tordait, il le pétrissait de ses seules mains. Il lui donnait, toutes les formes sans effort. Il le pliait, il le repliait à son gré pour s'en faire son clairon et sa foudre. C'était avec ce clairon qu'il interpellait la foudre di-
vine et l'interrogeait de tonnerre à tonnerre. Douceur charmante de Thomme de combat.
Pour être le chef d'école qu'il a été, Victor Hugo avait le double don nécessaire, le çénie et le charme. La séduction la plus gracieuse dans la souveraine énergie du talent et de la volonté.