CHANSONS DES RUES ET DES BOIS
avait droit de le dire, mais non de s'en étonner comme si on tombait de la lune (il est des gens qui en tomben t toujours). Seulement, on a oublié la seule chose définitivement acquise, ou plutôt définitivement conquise par Hugo, le seul grand progrès fait par le poète, malgré l'immobilité ou le rabâchage de sa pensée, je veux dire l'art des vers arrivé probablement à sa perfection, la souveraineté absolue de l'instrumentiste sur son instrument, — et cet oubli de la critique, c'est moi qui veux le réparer!
Rien de pareil, en effet, ne s'est vu dans la langue française, et même dans la langue française de Hugo. Quand Hugo écrivait les Djinns ou Sarah la Baigneuse, par exemple, et forçait le rhythme, ce rebelle, à se plier à ses caprices, — qui étaient des conquêtes sur la langue elle-même, — il y avait encore en ses assouplissements merveilleux, sinon l'effort de la force, au moins le triomphe d'une résistance. Il n'y avait pas l'aisance, l'aisance suprême que voici, et qui est si grande que le poète ne paraît même pas triompher. Ce n'est plus de l'asservissement, cela, c'est de l'enchantement ! Tout ce que n'est pas Hugo par la pensée, par l'image, par le mot, il l'est par le rhythme, mais par le rhythme seul. Lui, le tendu, l'ambitieux, le Crotoniate fendeur de chêne et qui y reste pris, a dans le rhythme la grâce vraie et jusqu'à la langueur. Il nage dans son vers comme un poisson dans IVau. C est son élément, — mais un élément qu'il a créé, il y a, dans cet incro) able recueil de quatre mille vers, de la même mesure à l'exception d'un très petit nombre de morceaux, beau-
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coup de pièces où le virtuose n'a eu besoin que déposer légèrement son archet sur les cordes de son violon pour que le:~ cordes, impalpablement touchées, aient chanté. Une entre autres : Ce qu'on dit à Jeanne toute seule, et qui commence par ces mots :
Je ne me mets pas en peine Du clocher ni du beffroi,
est d'un tel charme et d'un tel moelleux dans la manière dont les strophes tombent les unes sur les autres qu'une seule bouche au monde était digne de dire tout haut de pareils vers, et qu'on ne les entendra jamais dits comme ils sont écrits, car cette bouche est glacée. C'était celle de mademoiselle Mars.
Cet art inouï du vers, si consommé qu'il est indépendant de ce qu'il exprime, ne peut guères être senti, du reste, que par les poètes, par cihjx qui sont du bâtiment, comme dit l'excellente expression populaire. Mais, pour ceux-là, c'est vraiment un plaisir divin. Quand le rhythme est manié avec ce génie, il donne l'inexprimable et rêveuse sensation que donne, en peinture, l'arabesque exécutéepar un génie égal. Victor Hugo est le génie de l'arabesque poétique. Il fait de son vers ce qu'il lui plaît. Arlequin faisait de son chapeau un bateau, un stylet, une lampe; Hugo fait bien d'autres choses de son vers. Il en joue, comme, un jour que je prends parfois pour un rêve, j'ai vu jouer du tambour de baaque aune bohémienne. Le tambour de basque courait comme un rayon sonore autour de la danseuse, et l'on ne savait plus qui courait l'un