‹ Victor Hugo, photographeChapitre 14 sur 14 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

paysages de la nature où nous errons, c'est ce qu’il y a en nous, notre pensée et nos rêveries. Là où l’architecte et le topographe ne voient que des lignes droites ou des lignes courbes, nous voyons une âme latente, et cette ambiance matérielle nous attire d’autant plus qu elle nous ressemble davantage, c’est-à-dire que nous pouvons mieux l’assimiler au tour particulier de notre esprit.

Nos gens étaient des romantiques ; leurs photographies de paysages furent romantiques comme eux. Ce qu’ils virent dans leur île, ce qu’ils en rendirent, ce furent, beaucoup plus que les prairies et les riants vallons, les rocs noirs et les ruines farouches, et, là encore, les heurts d’ombre et de lumière.

Nous avons déjà dit deux mots de Marine-Terrace, la demeure de Jersey. En débarquant dans Hle, les proscrits avaient eu d’abord une assez mauvaise impression ; Saint-Hélier surtout, qui se présente mal, leur avait fort déplu, et ils avaient pensé aller chercher un gîte du côté de Montorgueil et de son vieux château croulant. Mais les femmes réclamèrent, trouvant que ce serait bien triste d’avoir pour toute compagnie le volètement silencieux des hiboux : « On resta au seuil de Saint- Hélier, dit Vacquerie, en dehors toutefois, dans une maison médiocre, sans ombre et sans verdure, mais qui voyait la mer et ne voyait pas la ville. Hile voyait la mer parce quelle ne pouvait pas faire autrement; elle la voyait le moins quelle pouvait, ayant eu ï intelligence de se mettre dans un trou. Ou rez-de-chaussée et du premier étage, on avait, pour se récréer les yeux, un jardin qui s’excusait sur la brise marine de n'avoir ni fruits ni fleurs, et dont la faculté immanquable était de métamorphoser les rosiers en manches à balai. Mais entre le jardin et son mur, on avait une terrasse d'où le regard buvait à même dans la grande coupe de la mer. » Cette banale maison n’en est pas moins devenue toute romantique sur sa photographie ; l’auréole du poète a rayonné autour d’elle, à travers ses murs. Voici également un coin du jardin enseveli sous la neige, dans une sorte de nuit mystérieuse d’où émergent des silhouettes fantomatiques drapées de blanc ; de cet « effet », rare dans les îles normandes où il neige peu, Victor Hugo se souviendra dans les Travailleurs de la Mer, et, usant de son droit de poète, le reportera à Guernesey.

Nous avons parlé aussi du Rocher des Proscrits dont voici un second aspect, noir avec des lueurs qui semblent flamboyer de l’enfer ; à peine y distingue-t-on un petit homme tout recroquevillé, le front sur sa main, et qui est Vacquerie, penché comme Milton sur le bord des mystères souterrains.

Puis quelques autres sites encore : « une vieille ogive, dit Vacquerie, qui

fut le manoir du Casteret », sorte d’arche ouverte sur le ciel, et ce château de Montorgueil, où les proscrits avaient, un instant, songé à s’en aller habiter.

Montorgueil est situé sur la côte orientale de l’île, qui regarde la presqu’île française du Cotentin dont elle est séparée par le Passage de la Déroute — déroute des navires dans la tempête — aux innombrables et noirs écueils écumeux. Le château recouvre le sommet d’un mamelon isolé dominant d’un côté la jolie baie d’Anne-Port, et de l’autre, les maisons carrées et proprettes du bourg de Gorey sur le quai duquel s’amarrent les caboteurs et les bateaux de pèche. Ancienne résidence seigneuriale, forteresse et prison, voisin du sinistre rocher du Saut- Jeffroy d’où l’on précipitait jadis dans la mer les condamnés à mort, il résume dans son histoire celle de 1 île toute entière ; lorsque l’on arrive de France par le paquebot qui fait aujourd’hui le service de Jersey, on aperçoit le lourd monument féodal se détacher admirablement comme une vigie de pierre. On prétend qu’une partie du castel remonte à l’époque romaine ; sa majeure partie fut bâtie au douzième siècle environ. Les étrangers n’y pénétraient que les yeux bandés. Du Guesclin lui-même, qui voulut le reconquérir sur les Anglais, échoua dans son entreprise; c’est depuis ce temps que la colline qui le porte, et dont il a pris le nom, s’appelle « Mont Orgueil ». Parmi les prisonniers les plus célèbres de l’abrupte prison, fut le puritain Prynne qui, pour avoir, comme nos proscrits, diffamé la Reine d’Angleterre, fut condamné par la Chambre Étoilée à dix mille livres sterling d’amende, et à l’exposition au pilori suivie de la détention perpétuelle. Durant sa captivité à Jersey il mit sur le papier les vers qu elle lui inspirait, et en composa un poème en trois parties : Eau, Rochers, Jardins, c’est-à-dire ce qu’il apercevait par la lucarne de sa cellule ; et, s’il fut ici plus mal logé que le poète de Marine-Terrace, au bout de trois ans du moins il fut rendu à la liberté

et rentra dans sa patrie.

Montorgueil se présente à nous sous deux aspects divers. D’une part, masse de pierre arc-boutée et comme soudée au rocher, avec ses fenêtres effondrées, ses enceintes et ses souterrains vides ; d’autre part, donjon à demi récrépit et restauré pour loger la petite garnison de l’île, haute façade plate, à nouveau effritée déjà par le battement des vents et le cinglement de la pluie. L’on dirait un dessin à la plume et au lavis, une gravure au burin, cette dernière photographie ! Quelle décrépitude dans ces innombrables pierres de la muraille, toutes noires et cerclées de blanc ! Que de siècles ont passé là, drapant sur cette vétusté leur vêtement de lierre ! Comme tout cela est « rendu » avec une sobre vigueur...

De même, sur ce promontoire dominant la mer, cette maison faite

Le CHATEAU DE MoNTORGUEIL.

« / ne des faces en est conifilèteinent ru nu et s' drc-hou le em'are à la manlafjne... »> (Page 3o.)

Le CHATEAU DE MoNTORGU El L .

« L tint rc face e. si mettre ho ht I rr ; tutus, so/rs le ct/tt/lemenf tlu /►<*/// et tir lu jtluie , t/uellr tlrrrrjti / utlr dans cos t nnn/nhrtthlrs juerrrs tir ht murai Ile y hui 1rs ut tires et rerrlrrs tir blatte. . . »>

(Page 3o.)

avec les cailloux du sol, à la porte béante et à la fenêtre écroulée, sinistre, et dans laquelle « il y a le vide et le silence ». C’est une maison hantée sans doute, comme celle de Plainmont, dont il est longuement question dans les Travailleurs de la Mer, comme celle où logeait Giliatt à Saint-Sampson, comme celle que Hugo habita quelque temps lorsqu’il arriva à Guernesey : « La maison comme l'homme peut devenir cadavre. Il suffit qu'une superstition la tue. Alors elle est terrible. Ces maisons mortes ne sont pas rares dans les îles de la Manche. Le diable y vient la nuit. » Lorqu’elles se trouvaient dans un lieu habité, on en barricadait l’entrée ; dans les endroits déserts on se contentait de s’en tenir à distance. Telle celle-ci. Hâtons-nous d’ajouter que la maison de Guernesey, qui abrita le poète, était considérablement moins délabrée ; mais l’on n’osait pas davantage s’y loger : « 'Elle est, raconte Vacquerie, miraculeusement située, très vaste et très commode, et elle n'était pas louée depuis neuf ans. TLn Révérend, qui avait eu l'audace d’y emménager, l'a quittée précipitamment. Pourquoi 1 Parce qu il y revient une femme qui s’y est tuée. »

Puis encore deux petits paysages exquis, qui semblent deux anciennes eaux-fortes toutes brunies et rongées par le temps : une ferme dans la campagne, avec sa tourelle ronde et son toit qui descend presque jusqu’à terre ; une paysanne en bonnet arrêtée avec sa cruche au bord d’un puits rustique.

C’est enfin le fantastique brise-lames de Marine-Terrace : « La mer, dit Vacquerie, se retirait, à marée basse, assez loin de la maison, découvrant à perte de vue d’ immenses grèves. Mais lorsque l'eau montait, couvrant le sable et les récifs, emplissant tout l’horizon, elle arrivait jusqu’à une digue faite de troncs d'arbres noueux qui continuaient notre mur jusqu'à un robuste rocher, lequel l’aidait à nous garantir. C'est surtout aux époques des débordements et des colères de l’équinoxe que le spectacle était vraiment beau. La mer se ruait avec violence, s' accumulant dans l’angle formé par le mur et par le rocher ; elle attaquait à la fois le bois et le granit. C’était la bataille de l’eau et de la terre. L’Océan se tordait, rugissait et tonnait ; le rocher ruisselait ; les arbres de la digue vengeaient les navires naufragés en brisant les lames exaspérées. » Ce qu’ils devenaient, les pauvres ! à ce métier, on le voit : cadavres déchiquetés, squelettes grimaçants. On eût inventé le romantisme rien qu’à regarder cette file de spectres, contre laquelle s’appuie Hugo, se confondant presque avec eux.

UNITE D’ Et ici quelqu’un pensera peut-être : tout cela

ART ET est fort beau sans doute, mais n’est-il pas dommage BEAUTE que les procédés rudimentaires dont on disposait DE L ALBUM. alors n’aient pas permis « l’instantané » ? Quelle autre vie nous aurions eue dans notre album ! Nous les eussions vus, ces arbres de la digue, battus par la mer, nous aurions connu les mille petits détails de l’existence quotidienne des proscrits, nous aurions peut-être, grâce à un jet de magnésium, assisté à la séance des tables tournantes donnée par Madame de Girardin ; l’objectif, qu’on ne suggestionne point, eût vérifié pour nous ce qu’il fallait en croire et si les yeux ou l’esprit des assistants n’étaient point hallucinés. Peut-être encore eussions-nous, pour notre plus grand divertissement, connu dans toute leur candeur les ébats de cette bourgeoisie jersiaise qui se baignait dans le costume d’Adam et de Vénus. Le rire à côté du tragique ! Le grotesque en face du sublime ! comme disait Hugo.

Ainsi plus d’un raisonnera. A tort, selon nous, et tel n’est pas notre avis. L’œuvre d’art y eût perdu.

31 n’est pas certain d’abord qu’aucune scène comique du genre de celle dont nous parlons eût tenté, publiquement du moins, des gens qui se glorifiaient d’ètre des austères, et qui se proposaient pour modèles moraux Caton et Brutus beaucoup plus que Martial et Apulée : « 'L'isolement, déclare Hugo, développe dans les âmes profondes une sagesse d'une espèce particulière, qui va au-delà de l'homme. » Ils étaient tristes, et la tristesse hausse les cœurs.

Et c’est justement ce côté sévère de l’âme des proscrits qui aurait disparu, disséminé dans l’infinité des épreuves trop faciles, des clichés quelconques. L’album est grave et sérieux d’aspect, comme ils étaient ; chaque portrait, chaque paysage, est un effort réfléchi, qui a voulu dire, et qui dit quelque chose. Moins de faits matériels et plus de psychologie morale, c’est-à-dire plus d’art. Car s’il peut être amusant parfois de connaître comment les gens mangent et boivent, ce qui est intéressant surtout à savoir, c’est ce qui se passe dans leur cerveau et dans leur cœur.

Par là cet album, romantique d’aspect, est classique d’esprit, dans le grand sens du mot ; il est une synthèse, et c’est, ô ironie des choses ! ce qui en fait la rare beauté.

Ses auteurs, ennemis têtus de Racine, s’en rendirent-ils compte d’une façon précise ? Non sans doute, et ils n’eurent pas à frémir d’horreur devant cette idée qu’ils pratiquaient un système d’art honni par eux. Ils firent cela par la force des choses, parce que les circonstances les y amenèrent — n’est-ce pas ainsi que naissent la plupart des œuvres çf’art?

La maison abandonnée.

« Sur ce promontoire caillouteu.c dominant la mer , une maison au.r murs et au toit de pierres sèches, à la petite Incarne unie, à la porte écroulée... »

(Page Mi.)

— et aussi parce que le génie débordant de Victor Hugo planait sur eux, les enserrait de toutes parts, et les entraînait dans son orbe.

Il y a plus. Ils s’expliquaient mal eux-mêmes le mécanisme moral de cet art tout nouveau qu’ils étaient les premiers à pratiquer. Charles peignait autour de ces âpres et sombres photographies de petites fioritures gothiques, des enluminures criardes avec du doré, du rose et de l’azur, et Vacquerie écrivait : « Charles a le don de faire ce qu’il veut. La photographie ce n’est rien; c'est-à-dire c’est admirable, c’est une machine qui défie Tfiembrandt , c’est la science qui fiai l de l’art. Mais l’artiste n’y esl pas pour grand’ chose . » Ce qui est une contradiction flagrante avec les exemples qu’ils donnaient eux-mêmes. 11 peut arriver encore que, dans l’instantané tel que l’on en use couramment aujourd’hui, le hasard produise exceptionnellement oeuvre d’artiste, mais dans la photographie posée, telle qu’ils la pratiquaient, jamais de la vie ! Quiconque s’est un peu occupé du métier le sait bien. Qu’un portrait soit peinture, dessin, gravure ou photographie, l’angle d’art nécessaire est identique.

Nous ne prétendons pas, sans doute, que toutes les photographies en question soient, au même degré, de petits chefs-d’œuvre ; sans doute quelques-unes d’entre elles sont curieuses en dehors de la volonté des opérateurs, en quelque sorte, et nous intéressent ou nous amusent par l’exagération même de leur pensée, qu elles traduisent fidèlement d’ailleurs, mais l’on ne peut dire cela des clichés vraiment beaux de l’album : l’enfant Le Flô, Madame Hugo, le grand profil de Vacquerie, plusieurs portraits de Hugo, les paysages, tous charmants ou puissants, et une foule d’autres que nous avons signalés en cours de route, car ces beaux clichés sont la majorité. Personne ne croira que, ni les uns ni les autres, une simple lentille de verre, manceuvrée par le hasard, les ait produits à elle seule, à moins d’admettre que, par contagion, la lentille fut devenue elle aussi artiste, hugolesque, et romantique.

La preuve de l’absurdité d’un tel système se trouverait d’ailleurs dans l’album original lui-même. Il s’y rencontre, en effet, collées en contre-partie involontaire, côte à côte avec les épreuves que nous reproduisons, et représentant les mêmes gens, une foule d’autres photographies de la même époque, œuvres d’amateurs faites à Jersey même, œuvres de photographes professionnels, et qui sont toutes, au point de vue de l’art, pareillement quelconques, insignifiantes ou ridicules. La mécanique a opéré là toute seule, et l’on s’en aperçoit ! C’est le livre sur la table, le tapis à fleurs, la chaise à clous dorés, l’air empesé et sentimental, bref tous ces portraits que le commerce s’était mis à fournir au prix de quinze ou vingt francs la douzaine.

Car c’est aussi l’époque qui vit naître au jour cet être hybride et cocasse qu’on ne pouvait regarder sans rire , si maladroit avec un instrument si merveilleux entre les mains, le seul que le public connût alors et dont l’espèce n’est pas encore aujourd’hui complètement disparue : le photographe de profession.

En ce fantoche burlesque, digne du crayon de Callot, il y avait extérieurement de la parodie du poète romantique ; il portait gilets carrelés, cravate « à l’artiste », pantalon à la houzarde, et de temps à autre secouait, d’un air inspiré, ses longs cheveux pouilleux. Justifiant, celui-là, l’anathème lancé contre l’invention nouvelle, il était le camelot se proclamant soudain l’égal de Michel-Ange, et, lorsqu’il débouchait d’un geste large et grandiose l’objectif de son appareil, il se persuadait intérieurement que Raphaël n’était qu’un petit garçon à côté de lui, puisqu’il allait arriver en quelques secondes, avec une réussite identique, au résultat que Raphaël aurait mis des semaines et des mois à obtenir. Le bon bourgeois en faveur duquel il opérait, et qui payait moins cher que pour un tableau, n’était pas loin d’être de son avis, et, moyennant un léger supplément de prix, notre homme déployait derrière le dos de son client un magnifique fond peint, tout éraillé à force de servir, et qui représentait une savane avec un palmier, une cascade nébuleuse dans un ravin, ou un kiosque avec un jet d’eau.

Tel est « l’art » photographique qui florissait alors parmi le public, et qui valut à la photographie cette réputation d’imbécillité qui ne fait que se dissiper à peine aujourd’hui, ce préjugé hostile et tenace dont ni Vacquerie ni Charles n’étaient, au fond, complètement exempts, puisque, par moments, ils reniaient presque leur oeuvre. Et cependant ils avaient fait dès lors la preuve de cette vérité si simple que, comme l’a dit Lamartine : « la photographie c’est le photographe. » Il est vraisem-

blable même que leurs efforts vers un art réel ne sont pas les seuls qui furent tentés alors ; d’autres amateurs, ou quelques professionnels intelligents, durent certainement, comme Adam Salomon que nous avons déjà nommé, marcher dans la même voie, et il pourrait être curieux de fouiller et de découvrir un peu en ce passé.

Et ce papier mat, ce papier jaune, ce papier torchon, que nous nous imaginons naïvement avoir inventé! Voilà quelque cinquante ans qu’il s’en préparait et qu’on en usait dans une petite île de la Manche. Et le « flou » à la mode, on le connaissait aussi, mais, en même temps, des vigueurs qui nous manquent parfois. Quant à l’aspect synthétique de leurs photographies, nos opérateurs l’obtenaient tout naturellement avec les objectifs, relativement assez simples, dont ils se servaient. L’on sait

Le brise-lames de Marine-Terrac

en effet que si nos objectifs modernes, qui atteignent parfois des prix fabuleux, sont, par leur finesse et leur luminosité, infiniment utiles dans les instantanés rapides, ils ne sont, par contre, bons à rien pour un résultat tant soit peu artistique. Us semblent regarder les choses avec une loupe ; la synthèse de l’ensemble se perd dans l’infini des détails, et il faut agrandir les clichés afin de les simplifier; en sorte que, pour la plupart de ces jolies oeuvres que l’on admire à nos Salons annuels de photographie, l’on en est revenu à l’usage de ces objectifs peu compliqués dont les Hugo se servaient à Jersey et avec lesquels ont été exécutés les clichés de cet album. Je ne parle pas de la merveilleuse conservation des épreuves, virées au chlorure d’or et à la craie, ainsi qu’on peut s’en rendre compte, sur les originaux , aux demi-tons roses des ombres, ni de la patine dorée que le temps y a mise, comme sur les vieilles gravures et les vieux tableaux de maître.

Ceux qui firent cela, et qui, les premiers, remuèrent avant nous toutes ces idées, furent semblables à ces enfants de génie, à moitié inconscients de ce qu’ils sont, et que l’on trouve gardant des boeufs en chantant avec une voix de cent mille francs par an dans le gosier, ou badigeonnant des fresques sur un mur d’étable avec l’aide d’un rameau de bruyère trempé dans un seau de plâtre. Us furent les Primitifs de la photographie, et il faut rayer de nos illusions cette idée que la photographie d’art a été inventée par nous depuis dix ans.

Ainsi le hasard finit par tout découvrir.

EN CONCLU- Comment cet album, dont nous reproduisons

SION. — CET les pages principales, les épreuves les plus typi- ». .»,.»/. ques, a-t-il vu le jour, et d’où vient-il ?

Sa genèse en est directe.

Ces épreuves, dont une partie des clichés a disparu, dont une autre partie était encore à Villequier, au fond de vieilles armoires, il y a quelques années, furent collectionnées et collées à la file par Vacquerie qui en fit un simple souvenir personnel, un album de famille, sans apprêt, ni prétention. Après sa mort, il vint à son petit-neveu, M. Pierre Lefèvre, qui nous le montra, et qui, devant notre désir exprimé de le publier, le mit à notre disposition avec une grâce parfaite.

N CONCLU- SION—CET ALBUM, PREMIÈRE PA- GE D’UN GRAND LIVRE QUI S’OU- VRE.

Plusieurs autres familiers de Hugo, parmi lesquels nous citerons le docteur Allix et l’ancien Connétable de Saint-Hélier, s’étaient fait également une collection précieuse de ces photographies ; l’album de Vacquerie en est toutefois, croyons-nous, la réunion la plus complète, celle qui comprend le plus grand nombre d’épreuves et les plus belles. D’autres épreuves isolées, que l’on envoyait de Jersey aux amis de France, se trouvent disséminées entre des mains diverses ; celles que Paul Meurice possédait ont été données par lui au Musée Hugo de la place des Vosges, et y sont exposées.

Notre publication actuelle a donc cela d’abord d’intéressant et d’inédit qu elle est le premier faisceau complet de ces épreuves, dont il se dégage, par suite, une impression d’ensemble et la synthèse morale que nous avons vue ; mais elle est intéressante surtout en ce que, pour la première fois, toutes ces épreuves sont reproduites sous leur véritable physionomie. Dans la plupart des livres et des publications qui, jusqu’à ce jour, ont fait usage d’un certain nombre d’entre elles, elles ont été, en effet, plus ou moins redessinées et « corrigées ». Au lieu d’être frappé de leur aspect d’art voulu, par une singulière aberration du jugement, on a vu en elles de mauvaises photographies ! C’est l’éternelle histoire du vieux « retoucheur » des musées, qui met au point les tableaux de maîtres, du traducteur à l’ancienne mode, qui embellissait Homère et Shakespeare. Nous avons ici reproduit l’original avec la fidélité la plus stricte, dans sa propre intention, et remis les choses à leur place.

La valeur de cet album est, comme nous l’avons dit en commençant, considérable à un double point de vue. Il est non seulement la première expression d’art de la photographie, mais aussi le premier document photographique entier que nous possédons sur une époque. C’est lui qui marque le premier jalon de cette encyclopédie du monde par l’image, de ces annales photographiques qui commencent à s’ouvrir pour les temps modernes, et qui tuent le livre, comme jadis le livre avait tué la pierre.

Le livre, entendons-nous bien, conserve sa part assez belle encore. Il subsiste pour tout ce qui est du domaine de 1 idée pure, poésie, science abstraite, philosophie, art d écrire, spéculations quelconques de l’intelligence ou du sentiment. Cela, il continuera toujours à le recevoir seul, à le répandre à travers l’univers pensant.

Mais pour tout ce qui est document matériel des faits et des choses, pour tout ce qui se voit, en un mot, le livre sans l’image, sans l’image photographique, la seule exacte, est mort aujourd’hui. Là où il décrivait, nous voulons voir nous-mêmes. Pourquoi de cette simple carte-postale

La FACE INTERIEURE DU ROCHER DES PROS- CRITS.

« O gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.

.Vous entendons sur nous tes heures , aoutteà i/outle.

Tomber comme l’eau sur les plombs ;

L'homme est brumeu.r, le monde est noir , le ciel est sombre ; Les formes de la mut vont et mennent (liais T ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons... »

illustrée, qui se rencontre maintenant dans le village le plus perdu, dans le pays le plus désert, se vend-il annuellement, non pas des millions, mais par des milliards, sinon parce qu’elle est la vision directe de l’objet ou des lieux remplaçant leur description écrite, plus ou moins diffuse ou fantaisiste? C’est la documentation universelle pour deux sous.

Et combien cette documentation nouvelle s’impose-t-elle maintenant pour tout ce qui est du domaine de l’Histoire. Au lieu que l’on nous conte : Telle année, en tel jour, à telle heure, tel événement s’est passé, la photographie nous montrera le fait dans toute sa réalité. Songe-t-on à l’extraordinaire intérêt qu’auraient pour nous de pareils documents venus des Grecs et des Romains, des photographies nous faisant assister au siège de Troie, aux jeux du cirque du Bas-Empire, ou simplement au couronnement de Louis XIV, au sacre de Napoléon 1er ? C’est cela pourtant qu’auront de nous nos descendants plus heureux ; et non pas seulement des épreuves immobiles et figées, mais, grâce aux bandes cinématographiques, des photographies qui remuent et qui marchent.

Cette histoire photographique de l’univers, ces archives vécues de l’humanité, il va bien falloir pourtant se décider, un jour ou l'autre, à les constituer en un gigantesque musée, où tous ces documents « de choses vues » seront régulièrement classés et catalogués, comme le sont les livres dans les bibliothèques publiques.

Des tentatives ont eu lieu déjà, dues à 1 initiative privée, mais qui n’ont pu aboutir, car, pour une entreprise aussi vaste, il faut que ce soient les gouvernements de chaque pays qui prennent la tète de son organisation, qui fournissent les crédits nécessaires. Mais les gouvernements, on le sait, sont presque toujours en retard sur les idées courantes, et les administrations ne se décident à accomplir une réforme que lorsque le fruit est mûr à ce point qu’il tombe de lui-mème. Songe-t-on qu’à l’heure actuelle le département des Estampes de la Bibliothèque Nationale, le seul qualifié présentement pour ce travail, en est encore à ne pas classer à part les documents photographiques qu’il reçoit — ou plutôt qu’il ne reçoit pas, car la plupart des éditeurs de photographie se soustraient à la loi et au dépôt obligatoire qu elle exige d’eux ? Si bien que si vous venez demander une vue du Mont-Blanc et de Chamounix, de Taïti ou de Java, ou simplement de Notre-Dame de Paris et de la place de la Concorde, l’employé vous apporte très sérieusement deux ou trois lithographies en couleur, de 1820 ou de i83o, qu’on n’oserait plus vendre dans un bureau d’omnibus, et quelques vieilles gravures extraites des Voyages du capitaine Cook ou de Dumont d’Urville. Vous insistez, et l’on vous répond : c’est tout ce que nous possédons.

]] y a là un état de choses qui ne saurait durer. Mais c’est une organisation toute entière, toute spéciale, qui s’impose, avec ses propres employés et un bâtiment uniquement consacré à cette bibliothèque d’un nouveau genre. Une foule de questions se poseront alors, qu’il faudra résoudre d’une façon pratique, parmi lesquelles, en premier lieu, celle de la conservation matérielle des épreuves choisies ; la plupart des photographies actuelles n’offrent, sous ce rapport, aucune espèce de garantie et ne vivront certes pas le demi siècle qui a passé sur notre album. L’œuvre d’art devra trouver également sa place en ce musée, à côté du simple document qui, lui, ne manquera pas. Le photographe est aujourd’hui partout, des glaces du pôle jusqu’au centre de l’impénétrable Afrique, il a violé La Mecque, et suit jusque sur les champs de bataille les hommes qui s’entretuent. Une seule usine française produit par jour soixante-dix mille plaques sensibles, soit de quoi faire plus de vingt-cinq millions de clichés par an.

Nous sommes loin du temps, on le voit, où Charles Hugo et Vacquerie mettaient deux jours pour préparer, en dix-neuf opérations, leurs plaques de collodion ou d’albumine, et écrire avec elles cette première page du grand livre qui s’ouvre.

Imp. Désiré ANTOINE, Saint-Quentin

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