A BRUXELLES ET LEIPZIG M DCCC LXIM
DruiU de traduction et de reprodaction rÀservés.
Le premier Hugo qui ait laissé trace, parce que les documents antérieurs ont disparu dans le pillage de Nancy par les troupes du maréchal de Créqui en 1670, est un Pierre-Antoine Hugo , né en 1532, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, et qui épousa la fille du seigneur de Bioncourt. Parmi les descendants de Pierre -Antoine, je remarque : au seizième siècle, Anne- Marie , chanoinesse de Remiremont ; au dixseptième, Charles-Louis, abbé d'Étival, évêque de Ptolémaïde, auteur d'un recueil estimé, Sacrœ antiquitatis monumenta; au dix-huitième, Joseph- Antoine, officier près du maréchal de Montesquiou, tué à la bataille de Denain, Michel-Pierre.
lieutenant-colonel au service de Toscane, et Louis -Antoine, que M. Abel Hugo disait être le conventionnel Hugo exécuté pour modérantisme.
Le père de M. Victor Hugo, Joseph -Léopold- Sigisbert, s'engagea comme cadet en 1788, à l'âge de quatorze ans. Sept frères qu'il avait, sans compter les sœurs, partirent presque en même temps que lui. Cinq furent tués dès le commencement de la guerre, aux lignes de* Weissembourg. Deux sunécurent, Francis-Juste, qui devint major d'infanterie, et Louis-Joseph, mort il y a dix ans général de brigade.
La révolution arriva, et l'avancement fut rapide, d'abord à cause de l'émigration des officiers, dont un grand nombre se hâta d'échapper aux rancunes du soldat. Des enfants qui avaient mérité leurs grades en dansant le menuet, et qui ne connaissaient en fait de tambour que le tambour à broder, commandaient à de vieux combattants éprouvés par les balles, et les gouvernaient avec l'impertinence d'une caste qui se croyait supérieure. Sous leur botte éperonnée ou sentait le talon rouge. Pour des fautes légères. sur la foi d'un rapport souvent inexact, ils prodiguaient l'odieuse et humiliante punition d'alors, les coups de plat de sabre. Ui révolution trouva les régiments dans un état d'effervescence qui ne contribua pas peu à l'émigration.
Trois ans après son entrée au service, Léopold Hugo était fourrier marqueur et attaché à Tétatmajor. 11 connut là Kléber et Desaix, qui restèrent ses amis jusqu'à leur mort. Le chef de Téta tmajor, le général Alexandre Beauharnais, le prit en affection et en fit son secrétaire. Un soir qu'il l'avait chargé de rédiger, sur ses notes, un mémoire au gouvernement proposant de vendre, au lieu de la briser, la sainte ampoule de Reims à l'impératrice de Russie , qui en donnerait deux millions, le général rentra vers minuit, fort préoccupé, et, trouvant son secrétaire encore au travail : — Hugo, dit-il, on m'offre d'être ministre de la guerre, faut-il accepter? — Plus d'un eût vu dans cette nouvelle son propre intérêt et l'avantage d'être le secrétaire d'un ministre; le jeune soldat ne vit que l'intérêt de son général ; on était en 92 , presque en 93 ; ces hautes positions étaient plus exposées aux coups de foudre; il conseilla de refuser. Le lendemain , Alexandre Beauharnais déjeunait chez le général en chef, le duc de Birôn; le duc complimentait le ministre : — Ministre ! dit Beauharnais , je ne le suis plus. Et, comme Biron s'étonnait, il montra son secrétaire, et dit : — C'est Hugo qui n'a pas voulu.
Alexandre Beauharnais avait une telle confiance en Hugo qu'il le chargea d'écrire à Péiion pour lui demander si, dans l'état violent de Paris,
il ne ferait pas bien d'envoyer son fils Eugène faire ses études en Angleterre, Bientôt, il eut le commandement en chef de l'armée du Rhin et nomma Hugo son aide de camp. Mais celui-ci avait un ami intime qu'il ne voulut pas quitter; il remercia le général , et s'en alla en Vendée avec son ami Muscar en qualité d'adjudantmajor capitaine.
Son bataillon traversa rapidement la France, passa la Loire aux Ponts-de-Cé, et fut de la bataille de Martigné - Briand et des deux combats de Vihiers. Au second, Hugo reçut ordre de couvrir un mouvement de sa brigade avec un détachement; ce détachement, livré à un feu terrible, ne recula pas et se fit tuer à son poste; tous périrent, à l'exception de quelques blessés qu'on put enlever, dont l'adjudant-major, qui revint avec dix- sept coups de mitraille et un pied fracassé par une balle dans toute sa lon- ^eur.
Il n'attendit pas qu'il pût marcher pour rejoindre son bataillon; il n'avait pas besoin de jambes puisqu'il avait celles de son cheval. Mais, à la déroute de Montaigu, il eut deux chevaux tués sous lui, et, incapable de faire un pas, il allait être tué, sans un officier des hussards noirs qui le sauva au péril de sa vie en le hissant sur un de ses chevaux.
II inspirait aisément de ces dévouements, étant lui-même le dévouement et la bonté mêmes. Il suffisait de le connaître pour s'attacher à lui. Il était humain jusqu'à l'attendrissement. Dans cette guerre implacable où l'on ne faisait pas de prisonniers et où il fallait tuer pour ne pas mourir, il eut plusieurs fois le bonheur de sauver des existences. A l'attaque de la Chevrollîère, Muscar, qui commandait l'expédition, ayant été mis hors de combat par sept coups de feu, le désigna pour commander à sa place. Les chouans, vivement envahis, prirent la fuite à travers la lande, laissant à l'ennemi les vieillards, les femmes et les enfants. Hugo les prit, sachant qu'ils seraient plus en sûreté avec lui qu'ailleurs ; voyant un petit enfant de cinq mois qu'une nourrice , car ce ne pouvait être sa mère , avait jeté en s'enfuyant, il le ramassa et lui chercha aussitôt une nourrice parmi les prisonnières. L'expédition terminée, il remit en liberté cette population reconnaissante et lui donna des vi^Tes pour plusieurs jours.
On fusillait deux Vendéens , l'oncle et le neveu , pris les armes à la main ; on avait déjà fusillé l'oncle et on allait en faire autant au neveu, un enfant de neuf à dix ans. Hugo se jeta audevant des fusils, sauva l'enfant, qui s'appelait Jean Prin, en prit soin et le garda auprès de lui
sept ans, jusqu'à ce qu'il eût trouvé à le bien placer.
Sa bonté était contagieuse. Une petite fille de deux ans, abandonnée à Pont-Saint- Martin, fut recueillie par son adjudant Vogt qui depuis, devenu capitaine, l'adopta.
Le village de Bouquenay attaquait au passage tous les détachements qui se rendaient du château d'O à Nantes. Un escadron, irrité d'une fusillade, se rua sur le village et revint avec deux cent quatre-vingt-douze prisonniers, dont vingt-deux femmes. Pris, cela voulait dire mort. Cependant Muscar, effrayé du nombre, demanda des instructions à Nantes. La réponse fut une commission spéciale qui vint pour juger, ou plutôt pour condamner. On commença par les hommes. Hugo osa se présenter devant le tribunal pour demander, non pas leur grâce, mais qu'on les envoyât travailler aux mines dans l'intérieur de la France jusqu'à la paix. Les juges ne se laissèrent pas toucher, et les deux cent soixante-dix hommes furent condamnés et exécutés. Les femmes allaient l'être, quand le tribunal fut redemandé à Nantes et retourna précipitamment, chargeant Muscar de les livrer à une commission militaire. Hugo obtint d'être président de cette commission ; il craignait un vieux sous- lieutenant, nommé Fleury, homme
sombre et taciturne, qui, à cause de son âge, parlerait le premier ; avant de l'interroger, il dit à la commission qu'elle n'avait à prendre exemple de personne et qu'elle devait juger avec sa conscience seule ces malheureuses femmes, qui n'avaient pas participé aux hostilités et qui étaient déjà sévèrement punies par la mort de leurs pères, de leurs frères , de leurs maris et de leurs fils, qu'elles avaient entendu fusiller. Alors il laissa parler le vieux sous-lieutenant qui, avec son air brusque et sa voix dure, dit : « Je me suis fait militaire pour combattre des hommes et non pour assassiner des femmes. Je vote la mise en liberté des vingt-deux femmes et leur renvoi immédiat chez elles. » Celui-là ayant commencé, tous suivirent. Il y eut unanimité*
En trente ans de service, il ne fut puni qu'une seule fois. Voici à quelle occasion. Muscar, guéri de ses sept coups de feu, eut ordre de prendre position à Vue; il en chargea le capitaine Mercadier, qui, reçu par des forces décuples, se replia. Muscar avait des instructions formelles, il blâma Mercadier et lui signifia de repartir surle-champ. Le capitaine, très-brave, mais sûr de l'insuccès, demandait un renfort, qui lui fut refusé. Il partit au point du jour ; à onze heures, un paysan de Saint-Jean-de-Boisseau accourut dire <|ue le détachement allait être écrasé. Muscar et
les autres officiers supérieurs n*étaient pas là dans ce moment; Hugo prit sur lui d'aller au secours de ses camarades. Quand il arriva. Mercadier, tous ses officiers et cent vingt-trois soldats sur deux cents avaient été tués ou pris ; restaient soixante-dix hommes qu*il dégagea et qu*il ramena au camp. Muscar, qui avait refusé un renfort, réprimanda Hugo; les soixante-dix hommes sauvés murmurèrent, et leurs murmures furent cause que Hugo alla en prison. Alors ils se soulevèrent tout à fait et voulurent forcer la prison , musique en tête. Muscar vint en hâte et trouva Hugo les haranguan); d'une fenêtre et leur enjoignant énergiquement la soumission h la discipline. Muscar fit ouvrir la prison, tendit la main à son prisonnier et se jeta dans ses bras , les larmes aux yeux.
Hugo était alors chef d*état-major. Il prit part à l'expédition de Quiberon. Il vint à Château-, briant, dont Muscar eut le commandement. Il v fut presque témoin d'une chose horrible. Un soldat, convalescent d'une blessure reçue à l'armée du Rhin , allait se rétablir chez son père ; on lui avait bien recommandé de ne pas devancer l'escorte de la diligence; mais, à la vue de son village, il n'avait pu attendre et s'était hasardé seul; un paysan qui travaillait à la terre, le voyant venir, prit un fusil caché dans une haie, l'ajusta.
ratteignit en plein visage , puis vint dépouiller le mort. La détonation avait été entendue, l'escorte de la diligence accourait, le paysan s'enfuit avec le havre-sac et un portefeuille dans lequel il y avait une feuille de route; comme ni lui ni sa femme ne savaient lire , ils prièrent un voisin de leur dire ce qu'il y avait dans le papier, et ils apprirent que le mort était leur fils. La mère se tua d'un coup de couteau et le père vint se livrer à la justice.
Le général Hoche mit fin à toutes ces atrocités. Il fut si content de Muscar et de son chef d'état-major qu'il nomma Muscar général et Hugo adjudant général d'une brigade qu'il préparait pour l'Irlande. Mais Muscar, ayant appris que l'expédition serait commandée par le général Humbert, avec lequel il avait eu une altercation très- vive, remercia Hoche et lui rendit sa nomination ; Hugo en fit autant, pour ne pas se séparer de son ami.
Mais bientôt ils furent séparés malgré eux.
Leur corps, réduit par les pertes de la guerre et par des envois en Irlande et ailleurs, fut dirigé sur Paris et amalgamé avec les restes de dixsept autres corps. Il en résulta une demi -brigade, où Muscar ne fut pas assez ancien pour être chef de bataillon, lui qui avait refusé d'être général. Il lui fallut des protecteurs pour être
envoyé à Ostende avec un grade qui ne lui donnait plus d*état-major à choisir, et il ne put emmener Hugo, qui resta à Paris comme adjudant du deuxième bataillon.
Pendant cette guerre de Vendée, le major Hugo avait eu occasion d'aller fréquemment à Nantes, et il s'y était fait des relations, principalement avec un armateur appelé Trébuchet.
Ce Trébuchet était un de ces honnêtes bourgeois qui ne sortent jamais de leur ville ni de leur opinion. Il était resté royaliste et catholique, et confondait dans sa religion Dieu et le roi. Comment le soldat de la Convention était-il entré chez le fidèle de Louis XVI ? Et comment y étaitil venu ? Je l'ignore ; mais je sais bien ce qui l'y avait fait revenir et ce qui l'y avait fait rappeler.
L'armateur, veuf, avait trois filles, dont une, Sophie, n'était qu'à moitié dans les idées de son
père. Elle avait cette indépendance d'esprit et cette personnalité décidée des filles sans mère, obligées d'être femmes plus tôt que les autres. Elle n'avait la ferveur de son père qu'en politique et elle n'était dévote qu'au trône. C'était encore trop contre le major; mais il avait été humain dans la guerre, il avait eu pitié des femmes et des enfants. Et puis, c'était un grand et fier garçon, bien fait, vivant, et ayant dans l'expression de son visage cette beauté supérieure, la bonté. Voilà pourquoi le major avait été rappelé. Sophie, elle, était petite, mignonne, des mains et des pieds d'enfant ; elle avait quelques traces
de petite vérole, mais qui disparaissaient dans l'extrême finesse de sa physionomie et dans son regard intelligent. Voilà pourquoi le major était revenu.
L'intelligence et la bonté sont faites pour s'entendre. Elles s'étaient entendues si bien qu'il y avait eu promesse de mariage. Hoche avait empêché la promesse d'être tenue en terminant la guerre trop vite ; le major avait été forcé de partir pour Paris , mais il n'était pas parti sans laisser et sans emporter le serment de tout faire pour hâter l'union désirée.
Paris ne lui fit pas oublier Nantes. Après la formation et l'instruction de la demi- brigade, il fut nommé rapporteur du premier conseil de
guerre, dont le greffier était du même âge que lui. Jeunes tous deux, logés tous deux sous le même toit (alors les conseils de guerre étaient à rhôtel de ville) , Léopold Hugo et Pierre Foucher, l'un rapporteur et l'autre greffier, furent bien vite amis, et amis intimes quand Hugo sut que Foucher était de Nantes et qu'il connaissait la famille Trébuchet. Un nœud de plus à leur camaraderie, c'est que Foucher aussi était amoureux et à la veille de se marier.
Une seule chose divisait les deux amis, la politique. Le rapporteur était républicain et le greffier royaliste. Sans père ni mère dès l'enfance, Foucher avait été élevé par un oncle chanoine au Mans , qui lui avait fait faire ses études chez les oratoriens de Nantes. Tous ces prêtres ne lui avaient pas inspiré un grand enthousiasme de la révolution. 11 avait vu jtuer un ami de son oncle, un abbé Brian t, qui avait deux passions, composer des sermons et pêcher à la ligne.
N'ayant pas à qui prêcher tous les sermons qu'il composait, on le plaisantait en disant qu'il prêchait les poissons et qu'il se péchait des auditeurs. La guerre avait été une bonne fortune pour lui ; il avait quitté les poissons pour les paysans ; il montait sur les arbres pour tètre entendu de plus loin et prêchait qui voulait. Il fut entendu de trop loin; un détachement républi-
n VICTOR HUGO RACONTÉ.
cain le surprit et Tabattit d'un coup de fusih
— J'étais là, disait le greffier au rapporteur en lui racontant ce coup de fusil qu'il reprochait à la république.
— Et j'y étais aussi, répondit l'autre, car c'est moi qui commandais le détachement.
Ce n'était pas lui pourtant, c'était le lieutenant de son avant -garde qui avait commandé le feu. et il l'en avait blâmé, pensant qu'on aurait pu cerner le rassemblement sans tuer personne. Il avait même arraché le corps du prédicateur à des gardes nationaux qui l'insultaient, et l'avait fait enterrer.
Au reste, le royalisme du greffier n'était nullement passionné et ne l'avait même pas empêché de se mêler à la prise du château de Nantes, par désœuvrement d'écolier et par curiosité d'antiquaire. Une nuit de juillet 1789, entendant le tocsin sonné par toutes les cloches de la ville , il s'était habillé en hâte et était descendu dans la rue. Il avait entendu un noble haranguer la multitude contre les nobles et dire qu'il fallait s'emparer du château. La multitude s'était précipitée» et il avait suivi la multitude. Le château n'était gardé que par une compagnie et quelques invalides qui n'avaient pas résisté. Le duel manqué avait fini par un déjeuner; on était allé chercher des pains, des jambons et des barriques de vin.
et Ton s'était attablé joyeusement. Mais Técolier des oratoriens s'était bientôt levé de table pour satisfaire sa faim et sa soif archéologiques en parcourant l'ancienne demeure des ducs de Bretagne.
Quand, ses études terminées, il était venu chercher fortune à Paris, il avait vu Louis XVI et la famille royale. C'était en 92; le roi n'était déjà plus chez lui aux Tuileries , et le palais appartenait au peuple ; on n'avait qu'à venir le dimanche à midi au pavillon de l'Horloge, et l'on voyait la famille royale passer allant à la messe. C'est ainsi qu'il l'avait vue, et avec peu d'éblouissement, comme l'attestent ces lignes que je trouve dans des notes qu'il a laissées :
« Je fus très-é tonné en voyant le roi et ne revenais pas de sa marche dodelinante, de son gros visage coloré d'un rouge basané, de son vilain habit de camelot gris et de ses bas de soie blancs relevés par-dessus la culotte avec des jarretières de laine rouge au-dessus des genoux. La reine, qui pourtant n'avait pas encore quarante ans , avait les cheveux tout grisonnes. Les sourires qu'elle faisait à ses gardes laissaient voir ses dents qui étaient en fort mauvais état; elle portait une robe de soie rayée rose el blanc, et sa belle-sœur, madame Elisabeth, grosse joufflue, en portait une de même étoffe, blanche et bleue. »
Léopold Hugo fut rapporteur deux ans. Il eut affaire à la bande des chauffeurs^ que les juges civils n'osaient poursuivre et que les juges militaires anéantirent. En revanche, il fit reconnaître rinnocence de prévenus trop légèrement accusés et même déjà condamnés, entre autres d'un vieux capitaine, nommé Fontaine, condamné aux fers depuis plusieurs années. Une justice qu'il avait gagnée et qu'on a reperdue, c'était de faire dater la peine du jour de l'arrestation et non du jour du jugement. 11 disait avec raison que la détention préventive était une détention , et qu'en ne la comptant pas le juge était plus sévère que le législateur.
Pendant qu'il rapportait à Paris les procès des autres, son procès à lui se jugeait à Nantes. L'armateur hésitait fort à donner sa fille à un militaire, obligé de courir le monde et de laisser sa femme seule ou de la traîner sur toutes les routes. Il objectait encore les opinions du major, qui seraient une contradiction dans la famille et qui pourraient devenir une brouille dans le ménage. Mais il n'y a pas de meilleur avocat que l'amour, et Sophie plaida si bien que le mariage fut arrêté.
Le futur ne pouvait aller à Nantes, la future vint à Paris avec son père et son frère, mais sans ses sœurs, qui, à force de dévotion, venaient de se faire ursulines.
Les deux jeunes gens se marièrent civilement à rhôtel de ville même. 11 n'y eut pas de mariage religieux. Les églises étaient fermées dans ce moment, les prêtres enfuis ou cachés, les jeunes gens ne se donnèrent pas la peine d'en trouver un. La mariée tenait médiocrement à la bénédiction du curé, et le marié n'y tenait pas du tout.
Le greffier ne tarda pas à suivre l'exemple du major, et l'hôtel de ville abrita deux jeunes ménages. Le greffier, sans famille, pria le major d'être son témoin. Au dîner, le major, qui avait naturellement de l'entrain, eut de plus la gaieté et l'expansion d'un nouveau marié. Il emplit un verre et, le tendant à son ami :
— Ayez une fille, j'aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je bois h la santé de leur ménage.
La singularité de ce vœu , c'est qu'il se réalisa.
ix\s enfants ne se firent pas attendre. Moins d'un an après, madame Hugo tenait dans ses bras un beau garçon qui ne répondait pas encore au nom d'Abel, et qui allait avoir un frère, lorsque le jeune père rencontra Lahorie. 11 avait connu Lahorie simple soldat en 1793, étant déjà lui-même capitaine adjudant -major, et il avait [)u lui rendre service. Lahorie, devenu adjudant général, et surpris de le retrouver au même point, voulut acquitter sa dette et lui conseilla de le rejoindre à Bâle, où il allait lui-même comme chef d'état-major de Moreau.
Le major demanda leur consentement à son adjudant général, qui le céda à regret, à sa
jeune femme, qui dit oui en pleurant, à son nouveau-né , qui ne dit pas non , et partit. Lorsqu'il arriva à Bâle , Lahorie était en tournée ; ne connaissant que lui de tout Tétat-major, il l'attendait en se promenant devant Thôtel du général en chef; un passant , en redingote et la pipe à la bouche, lui demanda s'il ne venait pas d'entendre tirer.
— Non, monsieur.
A ce mot « monsieur, » le passant le regarda. Son habit de major fit qu'il lui demanda où il avait servi. La conversation s'engagea. Hugo parla des campagnes contre les Vendéens et contre les Chouans, et d'une manière qui sembla frapper son interlocuteur. Puis l'homme à la pipe le quitta et entra dans l'hôtel.
Un moment après , un adjudant vint dire au promeneur que le général en chef allait se mettre à table et l'attendait. Il répondit qu'il y avait sans doute méprise et qu'il n'avait pas l'honneur d'être connu du général.
— Comment ! il ne vous connaît pas ! Vous venez de causer avec lui près d'une heure, et il est ravi de vous!
L'homme à la pipe était Moreau.
Lahorie n'eut pas de peine à placer son ami dans l'état- major, et Moreau l'attacha spécialement à sa personne. Ce fut en cette qualité qu'il
prit part au passage du Rhin, aux batailles d*Ëngen, de Moeskirch, de Biberach, de Memmin* gen, etc. J'ai les lettres qu'il écrivait à sa femme les soirs de combat; il y donne en détail les mouvements de troupes, les gains et les pertes; il n'y oublie que lui. 11 était si vraiment modeste qu'à Moeskirch, Moreau voulant lui donner un bataillon , il le pria d'attendre qu'il l'eût mieux mérité. Mais, au passage du Danube, il se conduisit tellement et, une poutre ayant été jetée sur une arche coupée, il donna si bravement l'exemple d'y passer sans souci de la mitraille, que le général en chef ne le consulta plus pour le nommer chef de bataillon sur le champ de bataille.
11 causa avec La Tour d'Auvergne deux heures avant sa mort. Moreau l'avait chargé, à Neubourg, de faire secourir la division Montrichard par celle du général Leclerc. Le 46^ de ligne, où servait La Tour d'Auvergne, fut du nombre des corps que Leclerc détacha. Hugo le vit qui s'avançait au pas de course. La Tour d'Auvergne, qui le connaissait et qui le croyait Breton, poussa vers lui son petit cheval noir :
— Eh bien, pays, lui dit-il, comment va l'affaire ?
— Pas mal, répondit Hugo; encore un coup d'épaule, et ce sera fini.
La Tour d'Auvergne alla donner le coup d'épaule. Le lendemain, Hugo le revit, sur un brancard recouvert de feuillages que portaient des grenadiers précédés de tambours et de musique. On allait Tenterrer.
Le Danube passé, Moreau établit son quartier général à Munich, où les Autrichiens lui envoyèrent demander une suspension d'hostilités. Il y eut des conférences au hameau de Partsdorf, entre Lahorie, pour la France, et le comte de Dietrichstein, pour l'Autriche ; le colonel comte de CoUoredo accompagnait Dietrichstein, et Hugo accompagnait Lahorie. La France obtint tout ce qu'elle voulut, les hostilités cessèrent, et l'on s'apprêta au congrès de Lunéville. Hugo eut le commandement de la place sous les généraux Glarke et Bellavesne. Les plénipotentiaires arrivèrent, et le jeune commandant fit la connaissance de Joseph Bonaparte. Les lenteurs de la diplomatie autrichienne fatiguèrent le premier consul , et la guerre recommença. Moreau, qui était allé à Paris et qui passa par Lunéville en revenant à son quartier général, voulut reprendre Hugo; mais Joseph Bonaparte le pria de le lui laisser, disant qu'il se chargeait de son avenir. Morea^ consentit par affection pour son chef de bataillon et, quoique séparés, ils restèrent si amis que Moreau lui écrivait tout ce qu'il
faisait dMmportant et que Hugo sut la victoire de Hohenlinden douze heures avant Joseph Bonaparte.
La bataille de Hohenlinden fit voir à l'Autriche qu'elle ne gagnait rien à chicaner, et elle accorda tout. La paix fut signée, et l'armée du Rhin rentra en France. Joseph Bonaparte tint parole à Moreau et demanda que le chef de bataillon fût fait chef de brigade. Il écri\it la lettre suivante :
<t !«' floréal an IX.
« C...^ ministre,
u Le c... Hugo, commandant extraordinaire, est un officier très-distingué et plein de talents. Je désire beaucoup que vous puissiez l'employer à l'armée de la Gironde, comme chef de brigade.
a Le général Moreau m'a témoigné, à son passage à Lunéville , le désir de l'emmener avec lui. Il appréciait beaucoup sa bravoure, son activité et son intelligence.
« J'ai prié le général de le laisser à Lunéville
1. Dans la lettre autographe que j'ai sous les yeux, le mot citoyen n^a que son initiale. Je conserve Torthographe comme caractéristique d'un moment où déjà le mot commençait à fatiguer les maftres, où ils ne prenaient pas même la peine de récrire tout entier.
et je me suis beaucoup applaudi de cette idée. 1^ c,.. Hugo a été très-utile.
« Vous comprenez, c... ministre, que mon intérêt pour lui est légitime, et je vous demande, comme une chose personnelle, le grade de chef de brigade pour le c... Hugo.
« J. Bonaparte. »
Tout frère du premier consul qu'il était, Joseph Bonaparte n^obtint rien. Le premier consul et Moreau avaient déjà commencé secrètement leur querelle, et c'était une mauvaise recommandation pour plaire à l'un que d'avoir plu à l'autre. Le chef de bataillon resta chef de bataillon.
Des amis 9 sans le consulter, lui firent donner le quatrième bataillon de la 20' demi-brigade, en garnison à Besançon , où il se rendit et où il fit venir sa femme et ses deux enfants, Abel et Eugène. Abel avait de grands yeux bleus et un teint de fille; Eugène, lui, avait de larges épaules et de bons gros poignets, il réjouissait Fœil par sa santé robuste, il était de ceux dont on dit : N'ayons pas d'inquiétude, il nous enterrera tous.
Tout cela logeait place Saint- Quentin, dans une maison connue aujourd'hui sous le nom do maison Barelte. C'est dans cette maison que s'annonça bientôt un troisième enfant.
Cette fois, le père, ayant déjà deux garçons,
désirait une fille. Garçon ou fille, on lui chercha un parrain; la marraine était toute trouvée; il y avait justement à Besançon un aide de camp de Moreau qui avait une jeune femme : madame Delelée ne demanderait pas mieux que de tenir Tenfant d'un compagnon d'armes de son mari.
Restait le parrain; on pensa au général Lahorie. Il était à Paris. On lui écrivit les deux lettres suivantes qui ont été retrouvées au ministère de la guerre dans les pièces de son procès :
« Citoyen général,
ce Vous avez toujours témoigné tant de bontés à Hugo, fait tant de caresses à mes enfants, que j'ai beaucoup regretté que vous n'ayez pu nommer le dernier. A la veille d'être mère d'un troisième enfant, il me serait très-agréable que vous fussiez le parrain de celui qui va venir. Il ne faut pour cela qu'un léger effort de votre amitié pour nous.
« Malgré tout le plaisir que nous aurions à vous voir ici, nous n'osons vous engager à entreprendre un voyage aussi long, dans une saison aussi dure que le mois de ventôse, vers le milieu duquel je compte faire mes couches. Je vais prier madame Delelée de nous rendre le même service que celui que nous vous deman-
dons ; nous ne doutons pas qu'elle ne soit trèsflattée d'être votre commère. Dans le cas où nous serions privés de la satisfaction de vous posséder, le citoyen Delelée, notre ami commun, aurait assurément la complaisance de vous représenter et de donner à Tenfant un surnom que vous n'avez pas démenti et que vous avez si bien illustré : Victor ou Victorine sera le nom de l'enfant que nous attendons.
« Votre consentement sera un témoignage de votre amitié pour nous.
« Veuillez agréer,' citoyen général, l'assurance de notre sincère attachement.
« Femme Hugo. »
Six semaines environ après la lettre de la femme, Lahorie en recevait une du mari :
« Besançon, le 1/i ventôse an X.
« Nous avons reçu, ma femme et moi, mon cher général , la lettre que vous nous avez particulièrement adressée pour nous prévenir que vous acceptiez la fonction que nous réclamions de vous. Nous avons été très -sensibles aux expressions dont vous vous servez et nous sommes très- reconnaissants de ce témoignage d'amitié.
n C'est le 6 que le chef de brigade Delelée a
reçu votre lettre ; c'est le 7 que nous sont parvenues celles que vous nous avez adressées. Le même jour, mon épouse est accouchée d'un fils. Elle a été délivrée plus heureusement qu'elle ne s'y était attendue , ayant été singulièrement gênée pendant sa grossesse. le vous aurais écrit plus tôt, mon cher général, si je n'avais voulu vous dire comment se portaient l'accouchée et l'enfant. Nous sommes au huitième jour, l'un et l'autre se portent aussi bien qu'il est possible de le désirer.
a Nous avons nommé l'enfant Victor-Marie, ce dernier nom étant celui de madame Delelée. Vos intentions et les nôtres sont donc remplies. Ma femme vous remerciera pour tout ce que vous lui dites d'obligeant. Elle est sûre, ainsi que moi, de l'intérêt que vous portez à mes enfants, par celui que vous témoignez en toute circonstance pour moi. Ce que vous venez de faire est un nouveau titre à ma reconnaissance et doit cimenter plus encore les liens d'amitié qui nous unissent. Je ne négligerai rien pour continuer à m'en rendre digne, et j'espère conserver san& altération tous les sentiments que vous m'avez voués.
« Je vous embrasse, ainsi que ma famille, du meilleur cœur possible.
« Hugo. »
On attendait Victorine, ce fut Victor qui vint. Mais, à le voir, on eût dit qy*il savait que ce n'était pas lui qu'on attendait; il semblait hésiter à rester ; il n'avait rien de la belle mine de ses frères; il était petit et chétif au point que l'accoucheur déclara qu'il ne vivrait pas.
J'ai entendu plusieurs fois sa mère raconter sa venue au monde. Elle disait qu'il n'était pas plus long qu'un couteau. Lorsqu'on l'eut emmaillotté, on le mit dans un fauteuil, où il tenait si. peu de place qu'on eût pu en mettre une demi-douzaine comme lui. On appela ses frères pour le voir; il était si mal venu, disait la mère, et ressemblait si peu à un être humain que le gros Eugène, qui n'avait que dix-huit mois et qui parlait à peine, s'écria en l'apercevant : — Oh ! la bebête !
Tout moribond qu'était l'enfant, on le porta à la mairie. Les registres de la première section de Besançon constatent la présentation d'un garçon né à dix heures et demie du soir, septidi ventôse an X de la république (26 février 1802) sous le nom et les prénoms de Victor- Marie Hugo.
Le moribond ne mourut pas. 11 a dit luimême « quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour » le firent « deux fois l'enfant de sa mère obstinée. » Quand il vit qu'on ne lui
en voulait pas de ne pas être Victorine et qu'au lieu de le renvoyer on le retenait énergiquement, il se décida à vivre. Et, six semaines après la prophétie de Taccoucheur, il faisait bravement le pénible voyage de Besançon à Marseille.
A Marseille, le père eut des ennuis. Son chef de brigade, ayant reçu du ministre l'ordre de donner à tous les individus susceptibles de réforme des congés absolus, n'en donnait qu'à ceux qui le payaient. Ce trafic s'ébruita et fit crier; le chef de bataillon crut devoir avertir le chef de brigade des rumeurs injurieuses qui circulaient sur lui. D'autres furent moins amicaux et, au lieu de prévenir le chef de brigade, prévinrent le général en chef. Le chef de brigade, ne sachant à qui attribuer la dénonciation, en accusa le seul qui lui eût parlé de son commerce; de là une rancune, à laquelle le subordonné, après de longues tracasseries, voulut échapper. Il envoya sa femme à Paris solliciter de Joseph Bonaparte son changement de brigade.
Madame Hugo, à Paris, logea chez ses anciens amis de l'hôtel de ville, qui ne logeaient plus à l'hôtel de ville, car les conseils de guerre avaient déménagé, et. Pierre Foucher, toujours greffier, les avait suivis à l'hôtel Toulouse, rue du Cherche- Midi. Madame Foucher accueillit de tout cœur son amie.
Les enfants, trop petits pour ce grand voyage, étaient restés avec le père, qui essayait de les (consoler de leur mère absente par un redoublement de bonbons, surtout Victor, âgé alors de vingt-deux mois et pour qui sa mère c'était la vie,
« Ton Abel, écrivait le père, ton Eugène el ton Victor prononcent tous les jours ton nom. Jamais je ne leur donnai tant de bonbons , parce que eux comme moi n'ont jamais eu de privation aussi pénible que celle qu'ils éprouvent. Le dernier appelle bien souvent sa maman, et cette pauvre maman ne peut l'entendre. ••
« ... Ton Victor entre, il m'embrasse, je l'embrasse pour toi et lui fais baiser cette place {il y a ici un blanc dans la lettre) pour que tu y recueilles au moins dans ton éloignement quelque chose de lui. Je viens de lui donner des bonbons, dont j'ai toujours soin d'avoir une provision dans mon tiroir. Il s'en va tristement en les suçant. »
L'absence de la mère se prolongea. Elle n'obtenait rien , malgré l'intervention active du frère du premier consul. Joseph Bonaparte ne parvenait pas à faire agréer le protégé de Moreau. Au lieu d'une faveur, le chef de bataillon eut un
exil. On tria dans sa demi-brigade tout ce qu'il y avait d'aguerri et d'équipé pour l'expédition de Saint-Domingue, et quand il n'y resta plus que des conscrits mal habillés, on les lui donna pour les conduire en Corse, puis à l'Ile d'Elbe. Voyant que les sollicitations aggravaient sa disgrâce, il écrivit à sa femme de revenir.
La famille resta entière jusqu'à la fin de l'an XIII, allant et venant d'une île à l'autre, tantôt à Porto-Ferrajo, tantôt à Bastia. Tous ces déplacements fatiguaient beaucoup les enfants, principalement le petit Victor, toujours languissant, ce qui lui donnait une tristesse rare pour son âge ; on le trouvait dans des coins, pleurant silencieusement sans qu'on sût pourquoi. Le père, ayant reçu l'ordre d'embarquer son bataillon pour Gênes et de gagner à marches forcées l'Adige et l'armée d'Italie, sentit que c'était là une vie impossible pour ce pauvre être souffrant, et envoya sa femme et les trois petits s'installer à Paris.
La mère fit leur nid rue de Clîchy, numéro 2ft.
(Test à ce moment que remontent les plus lointains souvenirs de M. Victor Hugo. Il se rappelle qu'il y avait dans cette maison une cour, dans la cour un puits, près du puits une auge et au-dessus de l'auge un saule ; — que sa mère l'envoyait à l'école rue du Mont-Blanc ; — que,
comme il était tout petit, on avait plus soin de lui que des autres enfants; — qu'on le menait, le matin ^ dans la chambre de mademoiselle Rose , la fille du maître d'école ; — que mademoiselle Rose, encore au lit le plus souvent, l'asseyait sur le lit près d'elle, et que, quand elle se levait, il la regardait mettre ses bas.
Autre souvenir. Une fois en classe, l'enseignement qu'on lui donnait était de l'asseoir devant une fenêtre , par laquelle il regardait bâtir l'hôtel du cardinal Fesch. Un jour qu'un cabestan hissait une pierre de taille et sur cette pierre un ouvrier, la corde cassa et l'ouvrier fut broyé par la pierre.
Un événement qui lui fit autant d'impression fut une pluie si violente que la rue de Clichy et la rue Saint-Lazare étaient devenues des rivières et qu'on ne vint le chercher qu'à neuf heures du soir.
Il a encore gardé mémoire d'une représentalion donnée pour la fête du maître d'école. La classe était séparée en deux par un rideau. On jouait Geneviève de Brabant. Mademoiselle Rose faisait Geneviève, et lui, comme le plus petit de l'école , il faisait l'enfant. On l'habilla d'un maillot et d'une peau de mouton qui laissait pendre une griffe de fer. Il ne comprit rien au drame , qui lui parut long. Il se désennuya de la repré-
sentation en enfonçant sa griffe dans les jambes de mademoiselle Rose, ce qui fit qu'au moment le plus pathétique les spectateurs furent surpris d'entendre Geneviève de Brabant dire h son fils: — Veux- tu bien finir, petit vilain!
A la bataille de Caldiero, les lignes françaises pliaient, et déjà Tordre était donné de repasser r Adige ; le chef de bataillon Hugo s'opiniâtra à garder le village de Caldiero; il y soutint trois heures le choc de l'ennemi et d'une telle façon que Masséna lui dit : — Bien , mon ami , vous serez colonel et officier de la Légion d'honneur, L' Adige ne fut pas repassé, et le chef de bataillon fut cité trois fois dans le rapport du maréchal; mais le rapport de Masséna n'eut pas plus d'effet que la recommandation de Joseph Bonaparte.
11 faut dire que le chef de bataillon n'aidait pas beaucoup ses protecteurs. A l'occasion de la ronspiration de Moreau, tous les corps avaient
adressé au premier consul des félicitations, naturellement assaisonnées d*insultes à son adversaire. Hugo, à qui Ton avait présenté une de ces adresses à signer, avait répondu qu'il ne signerait jamais rien contre son bienfaiteur; on avait eu beau lui représenter les conséquences de son refus, sa reconnaissance s'était obstinée. Le premier consul l'avait su, et l'empereur s'en souvenait.
L'obligé de Moreau eut une preuve décisive de l'imprudence de la reconnaissance. Son régiment , ayant été de ceux qui avaient conquis le royaume de Naples, fut de ceux dans lesquels le nouveau roi choisit sa garde; de plus, le nouveau roi était Joseph Bonaparte ; Hugo avait donc deux raisons pour être admis : il fit sa demande et fut refusé. Le capitaine général lui répondit que le roi n'était pas le maître. Cette fois, il se le tint pour dit, et résolut de quitter l'état militaire.
L'annonce de sa démission fit réfléchir le ministre. En outre, Joseph Bonaparte se plaignit, demandant quel roi on faisait de lui s'il ne pouvait même pas choisir ses gardes. On ne lui permit pas de mettre son protégé dans sa garde, parce que l'empereur avait dit non d'abord et que, s'il avait dit oui maintenant, cela aurait fait croire que les empereurs peuvent se trom-
per, mais le roi fut autorisé à l'employer dans son armée. Hugo reçut donc du comte Mathieu Dumas , ministre de la guerre du roi , une invitation très-pressante de passer dans l'armée de Naples : « Le roi a des Mies particulières sur vous et veut vous donner très-incessamment des preuves de sa confiance et de son estime. »
La première preuve de confiance et d'estime que lui donna le roi, ce fut de le charger de prendre Fra Diavolo.
L'occupation violente du royaume de Naples avait fait lever dans la montagne des bandes d'hommes intrépides , moitié patriotes , moitié brigands. Le principal chef de ces bandes était Michel Pezza, surnommé Fra Diavolo pour son habileté diabolique à échapper aux poursuites. Les aventures de Fra Diavolo ont laissé une réputation légendaire qui a inspiré des opéras et des romans , entre autres le Jean Sbogar de M. Charles Nodier. Voleur de grand chemin et défenseur du sol natal , mélangeant le droit et l'assassinat, c'était en effet une de ces figures sur lesquelles l'histoire hésite et qu'elle abandonne à l'imagination des romanciers. Dans ce moment, Fra Diavolo personnifiait ce type qui se retrouve dans tous les pays en proie à l'étranger, le bandit légitime en lutte avec la conquête. Il était en Italie ce qu'ont été depuis l'Empeci-
nado en Espagne, Canaris en Grèce etÂbd*el- Kader en Afrique.
Avant d'arrêter les Français, Michel Pezza avait attaqué les passants ; il avait été purement brigand, et sa tête avait été mise à prix. Ce qui n*avait pas empêché Ferdinand lY, quand il avait eu besoin du voleur, de le faire colonel et duc de Cassano.
C'était donc pour ramener Ferdinand, mais c'était encore bien plus pour chasser l'étranger , que Fra Diavolo gardait les défilés, s'abattait dans la plaine, surprenait les cantonnements, enlevait les convois, et disparaissait dans sa montagne. On commença par le cerner : le général Duhesme lui barra le patrimoine de Saint-Pierre, le général Goulet le val de Sora et le général Yalentin l'arrondissement de Gaëte. Quand il fut tenu ainsi dans les Apennins entre trois généraux, on donna au chef de bataillon Hugo huit cent cinquante hommes, et la chasse commença.
Ce fut une battue laborieuse et sanglante. Fra Diavolo avait quinze cents hommes, mais l'embarras n'était pas la différence du nombre ; le difficile n'était pas de le battre , c'était de le joindre. Sa montagne lui était mieux connue qu'à ses chasseurs ; il avait ses passages à lui ; on le voyait, on le touchait, on le tenait, soudain plus personne. La nature s'en mêlait; il tombait tous
leB jours des averses énormes , et quand ce n'était pas la pluie , c'était un brouillard tel qu'on se perdait à chaque pas. Il fallut renvoyer presque aussitôt les bouches à feu et les dragons, impossibles dans ces roides montées et dans ces sentiers étroits. Après six jours de marches et de contre-marches accablantes, il n'y avait pas eu encore un seul engagement.
Enfin la colonne le serra de si près qu'elle allait l'atteindre. Mais les espions revinrent dire qu'il s'était encore échappé. Par où? Un d'eux l'avait vu à cinq heures du matin sur la rive droite du Biferno; un autre l'avait vu à la même heure dans les Abruzzes ; un autre , allant vers la Fouille; un autre, entrant dans le royaume de Naples. On comprit que, pour dérouter la poursuite, les partisans s'étaient divisés en plusieurs détachements dont les chefs se donnaient tous pour Fra Diavolo. Lequel était le vrai? Ne sachant après lequel courir, on courut après tous, on les poussa dans la même direction et on parvint à les ramasser dans le val de Boiano. Li , Fra Diavolo , acculé , dut se battre.
Le combat fut opiniâtre. Il pleuvait, puisqu'il pleuvait toujours, mais à ce point que les fusils , pleins d'eau , ne partaient pas ; on re^ nonça à tirer, et ce fut un effroyable corps à corps à Tarme blanche; les crosses et les baïon-
nettes firent une telle tuerie qu'il ne resta pas à Fra Diavolo plus de cent cinquante hommes.
Ainsi détruit, il essaya de se jeter dans le Bénévent par le val de Tamaro. Il ne pouvait y arriver que par le pont de Vinchiatura , qui devait être occupé par la garde nationale; mais la garde nationale ne s'était pas dérangée, ne croyant pas qu'on pût penser même à se sauver par un temps si affreux. D'un autre côté , la colonne française amoindrie et épuisée , trempée , nu-pieds , fut contrainte de s'arrêter quelques heures à Boiano pour se refaire et pour se chausser. Ces quelques heures et la nonchalance des gardes nationaux suffirent pour que Fra Diavolo s'évadât encore une fois.
La chasse recommença. A Morcone , il y eut un orage comme les habitants ne se souvenaient pas d'en avoir vu ; le tonnerre tomba plus d'une fois sur la colonne et tua plusieurs soldats; il pleuvait si furieusement que , bien que le terrain fût en pente douce, on avait de l'eau jusqu'à mi -jambes; l'ouragan ne suffisant pas, il s'y ajouta un tremblement de terre ; il fallut s'arrêter encore et emprunter aux habitants des bardes sèches. Dès que l'orage se calma un peu , on se remit en route. Mais toute cette eau avait gonflé de quinze ou seize pieds h* Calore, que Fra Diavolo, lui. avait passe*^ avant
la crue. Cela lui faisait gagner vingt -quatre heures.
Ces vingt-quatre heures pouvaient être rattrapées si l'on prenait par les Fourches-Caudines et si l'on escaladait le Vergîne où , il est vrai , il n'était encore jamais grimpé que des chèvres. L'escalade semblait toute simple à Hugo, mais les soldats ne furent pas de son avis ; ils dirent qu'ils n'en pouvaient plus et qu'ils avaient besoin de repos; les officiers eurent beau donner l'ordre du départ, personne n'obéit. Ceci était grave à tous les points de vue ; c'était la discipline perdue et c'était Fra Diavolo sauvé : avec l'avance qu'il avait déjà , le moindre retard lui donnait le temps de s'embarquer pour Caprée que les Anglais occupaient encore ; on savait que déjà des barques rasaient la côte, envoyées par le gouverneur Hudson-Lowe (celui de Sainte- Hélène) , dont la sombre figure s'étonne d'avoir travaillé à une évasion.
Hugo ne transigeait pas avec l'insubordination. Généreux et clément comme on l'a vu, capable de tendresses presque féminines , il était inflexible dans son commandement. En outre, sanguin, et dans l'énergie de l'âge, il avait ses colères. Il alla droit aux mutins, décidé à passer son épée au travers du premier qui n'obéirait pas. En le voyant, les uns eurent
peur et les autres eurent honte , et il n'eut que quelques mots à dire pour que la troupe se remit en mouvement.
Il n'avait plus assez de monde pour diviser ses forces; il prit tout avec lui et attaqua la rude montée. La pente était si roide et si glissante qu'on n'avançait un peu qu'en s'accrochant aux branches des arbustes. Une brume épaisse égarait les guides. Tout à coup la brume se leva comme un rideau et l'on eut le spectacle magnifique du golfe de Naples. Le beau est toujours si puissant sur les hommes que cette troupe harassée sentit la gaieté lui revenir. On redescendit joyeusement, mais Hugo fit taire l'admiration parce qu'on approchait d'Atella, où il espérait surprendre Fra Diavolo. En efifet, une vive mousqueterîe annonça qu'il y était.
Fra Diavolo échappa encore, avec une trentaine des siens seulement ; ce beau pays est couvert d'arbres qui aidaient sa fuite ; mais tout à coup il trouva devant lui un régiment de cavalerie légère qui éclairait la grande route de la Fouille. Pris entre ce régiment et la colonne qui le traquait, il n'avait plus d'espérance. Un moment après, l'avant-garde du régiment rencontra une vingtaine de gardes nationaux très -triomphants qui traînaient et insultaient un homme i\ mine humiliée et dont les mains étaient atta-
rhées derrière le dos. On leur demanda qui était cet homme; ils répondirent bruyamment que c'était Fra Diavolo qu'ils avaient fait prisonnier et qu'ils conduisaient à Naples. La cavalerie voulut le leur prendre pour le conduire elle-même ; mais les gardes nationaux défendirent énergiquement leur prise, disant qu'il y avait une prime et qu'ils ne remettraient l'homme que contre les six mille ducats. La cavalerie trouva cela juste et les laissa passer. Ils traversèrent le régiment, injuriant et frappant leur bandit. Quand ils furent hors de l'arrière -garde, ils entrèrent dans une traverse qui conduisait à la côté. Soudain les derniers rangs de l'arrièregarde reçurent dans le dos une décharge de fusils. Ils se retournèrent et virent les gardes nationaux s'enfuir en riant avec leur prisonnier qui n'avait plus les mains liées. L'arrestation était une ruse de Fra Diavolo.
La cavalerie ne pouvait le poursuivre dans un bois. Elle se contenta d'indiquer à la colonne d'infanterie, qui arrivait, la direction qu'il avait prise. Hugo le rejoignit aux environs de Castellamare^ lui tua presque tous ses hommes et le blessa. Le peu d'hommes qu'il avait encore ne servant plus qu'à le dénoncer, il les congédia. Mais il était environné de toutes parts : les six mille ducats promis lâchaient après lui des
bandes de paysans ; il fut rencontré à Campana par des gardes nationaux, qui ne le prirent pas, mais qui le blessèrent encore.
C'était en octobre ; les nuits étaient trèsfroides; une nuit qu'il neigeait, exténué, saignant de ses deux blessures , n'ayant pas mangé depuis Atella, il rencontra dans la montagne une cabane de berger; il regarda par une fente et vit le berger qui se chaufTait à un feu mourant. Le berger était seul ; il entra et lui demanda à manger et à dormir. Le berger lui montra des pommes de terre qui cuisaient dans la cendre et une botte de paille dans un coin. Fra Diavolo déposa ses armes, mangea et s'étendit sur la paille, qui lui parut un lit excellent après ses dernières nuits. Il fut réveillé subitement par deux hommes armés qui le tenaient sous leur genou et qui le fouillaient ; deux autres en faisaient autant au berger. Quand ces quatre hommes, qui étaient des brigands du Gilento, eurent vidé les poches , ils vidèrent la cabane et s'emparèrent des armes. Puis, dédaignant le berger, qui était vieux, ils emmenèrent Fra Diavolo. Le malheureux ne les suivant pas assez vite parce qu'une de ses blessures était au pied . ils le battirent; il n'osait pas se nommer, de peur de les tenter par les six mille ducats ; enfin, voyant qu'il n'avançait pas et que le jour allait
venir , ils le frappèrent encore et le laissèrent à demi mort dans la neige.
Il ne savait où il était. Il se releva et se traîna comme il put. Il finît par apercevoir au loin une faible lumière ; il y rampa plutôt qu'il n'y alla. Bientôt il vit un groupe de maisons; c'était Baronisi. Lorsqu'il y entra, un apothicaire ouvrait sa boutique. En apercevant cet homme déchiré et sanglant et qui venait de s'appuyer à une borne pour ne pas tomber, l'apothicaire lui demanda ce qu'il faisait là, immobile dans la neige et dans la nuit. Le blessé répondit qu'il venait de la Calabre et qu'il allait à Naples, et qu'il attendait des camarades restés en arrière. L'apothicaire, qui ne lui reconnut pas l'accent calabrais, le regarda attentivement, et l'invita à venir attendre dans sa cuisine où il se réchaufferait. Il le fit asseoir devant un bon feu et alla lui chercher une bouteille d'eau -de - vie. Pendant que Fra Diavolo buvait et le remerciait, la servante de l'apothicaire entra avec des gardes nationaux qu'elle était allée chercher et qui demandèrent à l'inconnu ses papiers. Sur sa réponse qu'on les lui avait volés, ils l'arrêtèrent et le conduisirent à Salerne.
II espérait encore qu'on ne saurait pas son nom. Ce fut un sapeur de Hugo qui le reconnut. Ce sapeur, Napolitain et qui avait servi Ferdi-
FRA DIAVOLO. ko
nand IV, avait vu souvent le colonel duc do Cassano. Le hasard fit qu'il entra chez le commandant de Salerne dans le moment où Ton interrogeait le prisonnier. — Tiens, s écria -t- il, Fra Diavolo! L'étonnement fut extrême, Fra Diavolo essaya de nier, mais le sapeur lui avait trop souvent porté les armes pour avoir un doute.
Hugo, dont la mission était terminée, dirigea sa colonne sur Naples, et alla rendre compte de l'événement au roi. Pour sa récompense d'avoir réussi , il demanda au roi de traiter Fra Diavolo en prisonnier de guerre, et de faire juger le duc de Cassano et non Michel Pezza. Mais il n'obtint pas cela du roi, ou le roi ne l'obtint pas de l'empereur ; la nouvelle royauté avait trop d'intérêt à déconsidérer l'ancienne pour manquer l'occasion de faire de ses défenseurs des bandits; on condamna Michel Pezza, comme assassin, à la peine de mort.
Hugo alla le voir dans sa prison. 11 n'eut pas de peine à le reconnaître, l'ayant vu de près au combat de Boiano. Fra Diavolo était petit; ce qu'il avait de plus remarquable, c'étaient ses l yeux, vifs et pénétrants. Lui ne reconnut pas son \adversairc; mais lorsqti'on le lui eut nommé, il le regarda beaucoup et dit qu'avec un autre il n'aurait jamais été pris.
Vî.
L'émotion de la lutine avait empêché Hugo de sentir l'excès de la fatigue ; il s'aperçut à Naples qu'il était resté trente et un jours sans se coucher et sans dormir. Il s'aperçut aussi qu'il avait été blessé à Boiano. Une fièvre violente le retint au lit, mais il aA^ait trop bien pris Fra Diavolo pour avoir le droit d'être malade. La Fouille aussi avait ses bandes, mais ici le patriotisme n'était qu'un prétexte , et c'était un vrai brigandage. Celui qui avait anéanti Fra Diavolo n'eut pas grand'peine à écraser ces misérables. La poursuite, cette fois, fut une promenade. Chemin faisant, la colonne française remarquait les paysages et les coutumes.
Le commandant fut frappé des sépulcres de San-Âgata de Gjoû. On descendait par un escalier double à travers deux haies de morts debout, desséchés et habillés. Une longue cour souterraine continuait indéfiniment ces deux rangs de cadavres vêtus de leur mieux, où les habitants venaient voir leurs parents et leurs amis.
Un tremblement de terre, qui eut lieu à Pomarico, produisit un singulier incident. C'était la nuit. Dans les villages italiens , on dort généralement sans chemise. La colonne française vit accourir une foule de femmes et de jeunes filles nues que le tremblement de terre chassait de leurs maisons. 11 faisait un superbe clair de lune. Les vélites et les lanciers polonais eurent la pudeur de leur prêter leurs manteaux.
Ce ne fut pas la seule fois que l'armée française contribua à la chasteté des Italiennes. Dans la Basilicate, le monastère de Banzo défendait à ses vassaux de bâtir; il les entassait dans des maisons attenantes au couvent; une seule de ces maisons en avait plus de sept cents, de tout âge et de tout sexe, pêle-mêle, vingt ménages dans la même chambre, toute la famille, père, mère , grands garçons et grandes filles , dans le même lit. Hugo fit un rapport au roi, qui contraignit les moines à la pudeur.
Les derniers brigands tués ou dispersés, la
colonne revînt. Le roi ne fut pas ingrat envers le commandant de Texpédition :. il lui donna un régiment et une province. Il le nomma colonel de Royal-Corse et gouverneur d'Avellino,
Le premier soin du gouverneur fut d'écrire à sa femme de venir le rejoindre. Il y avait plus de deux ans qu'il était séparé d'elle et de ses enfants. Maintenant que l'Italie était pacifiée, il allait pouvoir être mari et père.
La mère se mit en route à la fin d'octobre 1807. M. Victor Hugo, qui n'avait alors que cinq ans , ne se rappelle guère , de toute la France traversée, qu'une pluie battante qui, au moment du départ, cinglait les vitres de la diligence.
Le Mont-Cenis, pour lui, ce fut un traîneau où il monta avec sa-*mère, tandis qu'Abel et Eugène, plus grands, allèrent à mulet. Il fut vivement intéressé par des plaques de corne que le traîneau avait pour vitres. Ce qu'il contempla encore dans cette montagne, ce fut un entêtement d'Eugène à qui l'on avait mis des bas de laine à cause de la neige et qui , malgré les injonctions et les menaces, s'obstinait à les défaire autant de fois qu'on les lui remettait.
Il se souvient encore de l'impression que lui firent les toits gris de Suse, et d'un dîner dans les Apennins. L'air de la montagne avait hâté l'appétit des enfants, qui ne voulurent pas at-
VOYAGE EN ITALIE. iO
tendre le relais. Mais on n'avait pas pris de provisions, et il n'y avait pas à espérer une auberge. Un chevrier qu'on rencontra offrit sa cabane, mais il n'avait chez lui qu'un aigle qu'il venait de tuer. — Mangeons l'aigle! crièrent les enfants. Le chevrier leur en fit rôtir les cuisses, qu'ils dévorèrent. .
Une crue d'eau noyait les environs de Parme.
La ville, qu'on voyait de loin, semblait sortir d'un lac. Les paysans des alentours, craignant de mouiller leurs chaussures, les portaient à leur cou et marchaient pieds nus. Victor dit h Eugène :
— Regarde, sont-ils drôles ! ils aiment mieux user leurs pieds que leurs souliers.
On avait repris les diligences. Emprisonnés dans l'intérieur, les enfants se désennuyaient en faisant, avec les brins de la paille qu'ils avaient sous les pieds, de petites croix qu'ils collaient aux vitres. En les collant, ils voyaient, de distance en distance, des tronçons humains aux arbres de la route. C'étaient des bandits qu'on pendait pour intimider les autres. Les trois enfants ne se rendaient pas compte de l'objection qu'ils faisaient à la peine de mort en collant devant tous ces gibets le gibet du Christ.
Cette file de spectres préoccupait beaucoup le petit Victor et l'effrayait. Mais sa grande peur,
c'était de verser. Il eut cette inquiétude pendant tout le voyage, â chaque oscillation, au moindre caillou, il se croyait à bas. On lui disait que les voitures ne versaient jamais en Italie, mais, il ne sait plus où, une voiture qui voulut passer la diligence accrocha et versa presque sur les enfants. Un cardinal, empêtré ^ans la Aoiture, agitait à la portière des bras furieux qui firent bien rire Abel et Eugène', mais le petit Victor les gronda sévèrement.
Il fut ravi des « paillettes d'argent » de l'Adriatique. L'arrivée à Rome fut une joie pour les enfants. Le pont Saint-Ange et les statues commencèrent l'éblouissement. C'était grande fête; les rues étaient pleines d'une foule compacte qui allait baiser l'orteil de la statue de saint Pierre. Les trois frères voulurent y aller. Cette statue en costume pontifical et la tiare en tête les emplit d'admiration. Ils s'agenouillèrent et baisèrent le pouce du saint. Ils remarquèrent que ce pouce, usé par les lèvres, était devenu un petit doigt.
Naples, rayonnante au soleil et terminée par l'azur de sa mer, leur fit l'effet d'avoir une robe blanche frangée de bleu.
Madame Hugo se reposa quelques jours à Naples. Elle avait beaucoup plus souffert du voyage qu'elle n'en avait joui. Assez insensible à
la nature, elle ne s'était émue tout le temps que de deux choses : l'incertitude des gîtes et la certitude des puces. Les enfants ne virent pas grand'chose de la ville, parce que leur mère, peu curieuse, restait dans sa chambre toute la journée et attendait que le soleil fût tombé pour les mener en calèche sur le bord de la mer.
Ils atteignirent enfin Avellino , où leur père , impatient et ravi, s'était mis en grand uniforme pour les recevoir. Après les embrassements , on visita la maison. C'était un palais de marbre tout crevassé par le temps et par les tremblements de terre. Mais la chaleur du climat dispensait d'une clôture bien hermétique. On y avait toute la place désirable pour jouer, c'était tout ce qu'il fallait. Les lézardes faisaient des cachettes dans l'épaisseur des murs. Hors du palais, un ravin profond tout ombragé de noisetiers compléta le bonheur des enfants. Dès le pretoier jour, ils y passèrent leur vie , se laissant rouler sur la pente ou grimpant aux arbres.
Le lieu leur convenait. Et l'existence aussi : plus d'école , liberté entière. Mais ces vacances duraient depuis quelques mois à peine, que le roi de Naples devint le roi d'Espagne. Dès son arrivée à Madrid , Joseph écrivit au gouverneur .d' Avellino qu'il ne lui en voudrait pas de rester en Italie, mais qu'il lui serait reconnaissant de
venir en Espagne. Le gouverneur devait tout à Joseph qui, un peu avant sa nouvelle royauté, Tavait fait encore commandeur de son ordre et maréchal de son palais ; il n*hésita pas à le suivre. Mais il était facile de prévoir que FEspagne, pas plus que ritalie, ne se résignerait tout d'abord au roi étranger; il y aurait là des contradictions et des luttes auxquelles on ne pouvait pas exposer une femme et des enfants ; et puis , l'éducation des enfants ne s'accommodait pas de toutes ces allées et venues ; il fut donc décidé que les trois frères . retourneraient à Paris et qu'ils y resteraient avec leur mère jusqu'à ce que l'Espagne fût assez tranquille pour eux.
Ils quittèrent tristement cette vie faite de soleir et d'indépendance et ce beau palais de marbre qui allait se changer en salle d'étude.
Quelqu'un fut plus triste que les enfants , ce fut le père. Le babil des bouches roses se tut. Le pauvre gouverneur n'eut plus personne pour lui grimper aux genoux, pour ouvrir de grands yeux devant les broderies de son uniforme et pour enfoncer de petites mains dans ses épaulettes.
Ses enfants lui emplissaient le cœur de tendresse et de regrets. Il écrivait à sa mère qui habitait la Bourgogne :
« . . . . Abel est un enfant des plus aima- Wos. Il est grand, poli, posé plus qu'on n'est à
son âge. Ses progrès encouragent. Il est doué d'un excellent caractère, ainsi que ses deux frères.
« Eugène est celui que vous avez reçu venant au monde. Il a la plus* belle figure du monde. Il est vif comme la poudre. Il a moins de disposition à l'étude, je crois, que ses frères, mais aucune mauvaise qualité.
« Victor, le plus jeune , montre une grande aptitude à étudier. Il est aussi posé que son frère aîné et très-réfléchi. Il parle peu et jamais qu'à propos. Ses réflexions m'ont plusieurs fois frappé. Il a une figure très-douce. *
« Tous trois sont bons enfants. Ils s'aiment beaucoup entre eux ; les deux aînés aiment extrêmement leur petit frère. Je suis triste de ne plus les avoir. Mais les moyens d'éducation manquent ici, et il faut qu'ils aillent à Paris. »
Revenue à Paris pour les études de ses enfants, madame Hugo se logea dans le quartier des études ; elle cherchait une maison du côté de Féglise Saint- Jacques-du-Haut-Pas, elle en vit une qui avait un jardin. J*ai dit qu'elle était indifférente aux grands aspects de la nature; elle n'attachait pas d'importance aux montagnes, mais elle adorait les jardins. Donc, voyant le jardin, elle ne regarda pas la maison, et y nicha sa petite famille. Mais elle n'y fut pas plus tôt qu'elle s'aperçut qu'il y avait des arbres pour les oiseaux, mais qu'il n'y avait pas de chambres pour les enfants. Elle eut beau mettre Abel au lycée, il
u'y avait pas même de place pour deux ^ il fallut chercher ailleurs.
Un jour elle rentra radieuse. Elle avait trouvé !
Elle parla tellement de sa trouvaille qu'il fallut la montrer. Le lendemain, dés le matin , Eugène et Victor y allèrent avec elle. C'était à quelques pas seulement; ils entrèrent dans Timpasse des Feuillantines; au numéro 12, une grille s'ouvrit, ils traversèrent une cour, puis furent dans un rez-de-chaussée. C'était là. Leur mère voulut leur faire admirer la salle à manger et le salon, vastes, hauts de plafond, hauts de fenêtres, pleins de lumière et de chants d'oiseaux, mais elle ne put les retenir dans la maison, ils avaient vu le jardin !
Ce n'était pas un jardin, c'était un parc, un bois, une campagne. Us s'en emparèrent à l'instant lAême, courant, s'appelant, ne se voyant plus, se croyant égarés, ravis! Ils n'avaient pas d'assez grands yeux ni d'assez grandes jambes. Ils faisaient à chaque instant des découvertes.
— Sais-tu ce que j'ai trouvé ? — Tu n'as rien vu !
— Par ici! par ici! — Il y avait une allée de marronniers qui serviraient à mettre une balançoire. Il y avait un puisard à sec qui serait admirable pour jouer à la guerre et pour donner Tassaut. Il y avait des fleurs autant qu'on en pouvait rêver, mais il y avait surtout des coins qu'on
ifavait pas cultivés depuis longtemps et où poussait tout ce qui voulait : herbes, plantes, buissons, arbustes, une forêt vierge d'enfant. Il y avait tant de fruits qu'on ne ramassait pas ceux qui tombaient des branches. C'était la saison du raisin; le propriétaire autorisa les garçons au pillage des treilles, et ils revinrent ivres.
Le propriétaire était un nommé Lalande qui avait acheté le couvent des Feuillantines quand la révolution l'avait repris aux religieuses. Il en occupait une partie et louait l'autre.
La fête recommença le jour de sortie d'Abel.
Ses deux frères lui présentèrent ce paradis qu'il n'aurait, lui, qu'un jour par semaine. Mais la vraie solennité, ce fut l'emménagement. Les jours précédents avaient été employés à emballer les soldats de plomb et les canons, à empaqueter les billes et les toupies, à serrer les images dans les cartons, à ne rien oublier, afin de n'avoir pas à revenir. Enfin on partit, on arriva, on fut chez soi dans ce lieu de délices , on y coucha , on s'y réveilla, joie immense!
Les premiers jours appartinrent aux deux frères en toute propriété. Ils n'eurent pas autre chose à faire que de prendre possession de leur nouveau monde , de faire une étude approfondie des recoins et des broussailles, d'apprendre la géographie de leur jardin. Mais ils n'étaient pas
LES F.EUILLANTINES. 57
venus à Paris pour cette géographie-là; la mère s inquiéta bientôt de commencer leur instruction.
Ils n'avaient pas, surtout Victor, l'âge du collège; elle les envoya d'abord à une école de la rue Saint-Jacques où un brave homme et une brave femme enseignaient aux fils d'ouvriers la lecture, l'écriture et un peu d'arithmétique. Le père et la mère Larivière, comme les appelaient les écoliers, méritaient cette appellation par la paternité et la maternité de leur enseignement. Ça se passait en famille. La femme ne se gênait pas, la classe commencée, pour apporter au mari sa tasse de café au lait , pour lui prendre des mains le devoir qu'il était en train de dicter, et pour dicter à sa place pendant qu'il déjeunait.
Ce Larivière, du reste, était un homme instruit et qui eût pu être mieux que maître d'école. Il sut très- bien, quand il le fallut, enseigner aux deux frères le latin et le grec. C'était un ancien prêtre de l'Oratoire. La révolution l'avait épouvanté, et il s'était vu guillotiné s'il ne se mariait pas; il avait mieux aimé donner sa main que sa tête. Dans sa précipitation, il n'était pas allé cher- <*her sa femme bien loin; il avait pris la première qu'il avait trouvée auprès de lui, sa servante.
Quand on voulut apprendre à lire à Victor, il se trouva qu'il le savait. Il avait appris tout seul ,
rien qu'à regarder les lettres. L'écriture alla vite, et Torthographe aussi, et « la mère Larivière » s'est vantée souvent d'un évangile qu'elle lui avait dicté dans le premier semestre et où il n'avait fait qu'une seule faute, heuf avec un e.
Cette école n'empêchait pas le jardin. Elle ne prenait les deux frères qu'une partie de la journée et les lâchait , matin et soir, dans les allées. L'hiver vint, moins amusant que l'été, mais qui a encore les boules de neige qu'on se jette au visage, puis le printemps revint, et les boutonsd'or, pour lesquels ils avaient une adoration respectueuse et .qu'ils craignaient de froisser presque autant que les bétes à bon Dieu. Mais ce qu'ils trouvaient encore de plus beau dans 1^ jardin, c'était ce qui n'y était pas. C'était ce qu'y mettait leur imagination d'enfant, aussi infatigable que l'imagination de l'homme à se créer des chimères et des féeries. Que de choses il y avait pour eux dans le puisard desséché, où il n'y avait rien!
Il y avait surtout « le sourd. » L'auteur des Misérables s'est souvenu du sourd, « ce monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n'est pas un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud, qui habile les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés, noir, velu, visqueux, rampant, tantôt lent.
tantôt rapide, qui ne crie pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l'a jamais vu. » A peine revenus de Técole, Victor disait à Eugène : Allons au sourd ! et vite , jetant leurs cahiers , sans donner à leur mëré le temps de les embrasser, ils se précipitaient, roulaient dans le puisard, écartaient les ronces, étaient les briques, fouillaient les trous, — Je le tiens! — Le voilà ! — et étaient fort désappointés lorsqu'après une heure de recherche acharnée ils n'avaient pas trouvé cette bête qu'ils savaient ne pas exister.
Le dimanche, Abel avait congé et s'ajoutait h la joie. Mais on n'était au grand complet que lorsque madame Foucher amenait ses enfants.
Le toast de l'hôtel de ville était en chemin de se réaliser. Après deux garçons, dont le premier n'avait pas vécu, le greffier du conseil de guerre avait eu une fille, et ce ne serait pas le mari qui lui manquerait, puisqu'au lieu d'un garçon le colonel en avait trois.
Souvent, les soirs d'été, madame Foucher venait voir son amie aux Feuillantines. Elle amenait son fils Victor et sa fille Adèle, déjà en âge de trotter, de s'amuser et de mêler son petit tapage au vacarme des garçons.
La balançoire préméditée par- Victor le jour de sa première visite était installée à la place
même que son coup d'œil sûr lui avait assignée. C'était k qui en userait et en abuserait. Personne n'en abusait plus que Victor; une fois monté dessus, on ne pouvait plus l'en faire descendre; debout sur l'escarpolette, il mettait toute sa force et tout son amour-propre à la lancer le plus haut possible et il disparaissait dans le feuillage des arbres qui s'agitaient comme au vent. Quelquefois on daignait offrir la place à la petite fille, . qui s'y laissait hisser, honorée et tremblante, et recommandant bien de la balancer moins haut que la dernière fois.
L'escarpolette avait une rivale; c'était une vieille brouette boiteuse. On mettait mademoiselle Adèle dans la brouette et on lui bandait les yeux. Puis les garçons la voituraient dans les allées et il fallait qu'elle dit où elle était, et c'était une explosion de bonheur et de rires quand elle se trompait et qu'elle était perdue dans le jardin. De temps en temps elle disait juste, mais on regardait le bandeau et l'on s'apercevait qu'elle avait triché. Alors les garçons se fâchaient, c'était stupide , il fallait recommencer ; on serrait le mouchoir à lui noircir la peau, on la brouettait très-loin, et des voix sévères lui demandaient : où es-tu? Elle se trompait, et les rires éclataient.
Lorsque ces messieurs en avaient assez de
jouer avec une petite fille, ils passaient à quelque chose de plus sérieux. Ils déracinaient les échalas du jardinier, et se dirigeaient vers la niche aux lapins. Cette niche avait trois gradins; on tirait au sort à qui se mettrait sur le gradin supérieur; les autres restaient en bas, et aussitôt Tassant commençait. Madame Hugo ne tarda pas à trouver que les échalas imitaient trop bien les lances, et les deux armées se battirent ia coups de poing, mais c*était bien moins amusant depuis qu'on ne pouvait plus se crever les yeux.
Madame Hugo était pleine d'exigences tyranniques. Ainsi, elle grondait lorsqu'on revenait de la guerre avec une chemise toute salie et un pantalon en lambeaux. Elle avait beau habiller ses fils de bon gros drap marron en hiver et de forte toile en été , il n'existait pas de drap ni de toile qui pût tenir contre la fureur dé leurs jeux. Un jour que l'un d'eux revenait avec un accroc terrible , elle dit que , le premier qui déchirerait encore son pantalon , elle lui en ferait faire un comme aux dragons.
Le lendemain , en rentrant de l'école , les enfants rencontrèrent une troupe d'hommes à cheval qui reluisaient au soleil. Victor, qui les trouva magnifiques, demanda qui c'était.
— Des dragons, répondit la bonne.
Une heure après, madame Hugo, qui n'en-
62 VICTOR HLGO RACONTE.
tendait pas Victor courir et crier comme à son habitude 5 alla voir ce qu'il était devenu; elle le découvrit blotti derrière un massif et occupé à élargir les déchirures de son pantalon et à en faire gravement une guenille.
— Qu'est-ce que vous faites donc là? s'écriat-elle en colère.
L'enfant la regarda tranquillement:
— C'est pour en avoir un comme aux dragons.
Vers le milieu de 1809 , la bande s*augmeuta d'un ami. Mais celui-ci n'était pas un enfant.
Un jour, Eugène et Victor furent appelés au salon et présentés par leur mère à un homme de taille moyenne, marqué de la petite vérole, à cheveux et à favoris noirs, à physionomie bienveillante et douce, un parent, leur dit- elle.
Ce parent dîna avec eux ce jour-là. Le lendemain ils le revirent encore, et encore l'autre lendemain , et tous les jours qui suivirent.
La connaissance fut bientôt faite. En moins de vingt-quatre heures, eux et lui furent de vieux amis. Quoique ce fût un homme, c'était « un bon enfant. » Il comprenait les jeux. Et il
Gi VICTOR HUGO RACONTE.
en avait à lui qui eussent été difficiles aux autres: il levait de terre à bras tendu Victor, pour qui il avait une affection particulière; il le jetait en l'air très- haut et il le recevait dans ses bras, à la grande terreur de la mère, mais à la grande joie de l'enfant.
Dès que les deux frères revenaient de l'école, il accourait. Il fermait le Tacite ou le Polvbe qu'il lisait jusque-là en marchant dans les allées , et il leur appartenait. C'était l'heure de leur dîner; l'été, leur salle à manger était le perron du jardin; la table était la plate-forme, et les marches les chaises. Leur grand ami découpait et servait, et, quelque hâte qu'on eût d'aller jouer, on restait quelquefois bien longtemps après le dîner fini parce qu'il racontait de belles histoires. Le soir, mais cela ne les amusait pas autant que les histoires, il se faisait montrer les devoirs, les examinait, les approuvait ou les redressait. L'année suivante, quand on mit les enfants au latin, il fit expliquer Tacite à Victor, qui n'avait que huit ans.
Il ne logeait pas dans la maison, mais dans le jardin , où il s'était arrangé d'un reste de chapelle. Il y avait, au fond du jardin, derrière les massifs, une construction à demi abandonnée . séparée à l'intérieur en deux pièces . dont l'une avait encore un fragment d'autel et dont
Tautre avait été une sacristie. Cette masure ét;iit maintenant le domicile des bêches, des arrosoirs et des râteaux. La sacristie, moins endommagée et moins ouverte que l'autre compartiment, avait été débarrassée des instruments de jardinage, on avait balayé, frotté et lavé, on avait apporté un lit, une table, une toilette et deux chaises, et le parent s'était trouvé à merveille.
Une chose qui étonna bientôt les enfants, c'est que, lorsqu'il leur arrivait d'aller se promener dehors ou d'aller jouer aux conseils de guerre avec leur ami Victor Foucher, leur grand ami avait toujours quelque occupation impossible à remettre. Il ne sortait jamais du jardin, et ne venait même pas dans la cour. De plus, lui si sociable et si communicatif avec 'eux, il n'était pas le même avec les autres. 11 ne voulait voir personne. Madame Hugo vivait fort retirée et ne recevait guère que la famille Foiïcher; s'il lui survenait par hasard une autre visite, au premier coup de sonnette , le parent s'esquivait et allait s'enfermer dans sa sacristie. Les enfants ne savaient comment concilier cette sauvagerie farouche avec sa camaraderie habituelle et sa facilité à tous les amusements. Lorsqu'ils lui demandaient pourquoi il fuyait «insi toutes les visites, il répondait qu'il détestait le monde et qu'il n'aimait que les livres, les jardins et les enfants.
Ce « parent » était le général Lahorîe.
Voici comment il était venu se cacher aux Feuillantines. Madame Hugo connaissait le général Bellavesne. Un jour qu'elle dînait chez lui avec le général Fririon; les deux généraux se mirent à parler de Lahorie , leur ami commun . dont la situation. les inquiétait.
Lahorie avait collaboré à la conspiration de Moreau. Il en avait môme été jusqu'à un certain point le premier auteur, ayant été la cause et l'objet du premier conflit entre Moreau et Bonaparte. Le père de Victor avait été témoin d'un fait qui avait commencé le mécontentement de Moreau. C'était à l'armée du Rhin. L'ordre avait été donné à toutes les divisions de prendre position sur l'Lser à jour fixe, et toutes avaient obéi, excepté celle du général Leclerc qui, voyant Freisingen trop fortement occupé , avait jugé prudent de ne pas se hasarder jusque-là. Leclerc avait envoyé son adjudant général en prévenir Moreau, mais, aux premiers mots, Lahorie, chef d'état-major de Moreau, avait interrompu l'adjudant, disant que la division avait eu tort de ne pas exécuter l'ordre donné et qu'il fallait que Freisingen fût occupé le soir même. Moreau avait approuvé Lahorie , et l'adjudant était retourné à Leclerc , qui avait attaqué et pris Freisingen. Mais, mécontent d'avoir été blâmé tout
haut, et par un simple chef d'état-raajor, il était venu le lendemain demander à Moreau un congé ; Moreau avait refusé; mais Leclerc, qui était be&ufrèn^ du premier consul , avait eu le congé par sa femme, était allé à Paris, et y avait si bien desservi Lahorie qu'après la paix de Lunéville une seule des promotions de la campagne n'avait pas été maintenue par le premier consul , celle de Lahorie, que\Moreau avait nommé général de division sur le champ de bataille de Hohenlinden. Moreau, à son retour, avait eu beau réclamer contre ce démenti à sa parole , se plaindre énergiquement au ministre de la guerre, aller au premier consul, il n'avait rien obtenu. On lui avait même rapporté qu'il étidt échappé au premier consul que Lahorie ne serait jamais général de division. Moreau s'était trouvé offensé personnellement, et s'était dès lors tourné contre Bonaparte. Quand la querelle avait éclaté, Lahorie s'était mis naturellement du côté de Moreau, par rancune et par reconnaissance.
Ils n'avaient pas réussi ; Moreau avait quitté la France ; Lahorie , condamné à mort par contumace, se cachait depuis plusieurs années, tantôt chez un ami, tantôt chez l'autre; mais la police le traquait et les retraites ne tardaient .pas h être éventées; une fois il avait dû, malade et en pleine fièvre, se faire emporter sur
un brancard. A force de changer de retraite • il avait épuisé tous ses amis , et dans ce moment il ne «savait à qui s'adresser. Le général Fririon et le général Bellavesne avaient des maisons trop en vue. Ils se demandaient où leur ami serait en sûreté.
— Chez moi, dit madame Hugo.
Elle avait deux raisons pour lui être hospitalière : c'était un proscrit et c'était un ami. Il avait été excellent pour son mari à l'armée du Rhin ; il était le parrain d'un de ses enfants. Elle pensa à sa maison perdue dans une impasse, et à la chapelle enfouie dans les feuillages, et elle les offrit. Les deux généraux dirent que c'était là, en effet, la meilleure cachette possible ; le lendemain matin, madame Hugo dit au propriétaire et aux domestiques qu'elle attendait le jour même un parent de province , un original, une espèce d'ours qui venait à Paris pour ne connaître personne, et le soir la sacristie était habitée.
Pendant dix-huit mois, Lahorie vécut aux Feuillantines , ignoré , invisible , tranquille ; il 'attendait là* le moment où le temps, qui efface tout, lui rendrait la liberté. Ce moment ne pouvait plus tarder beaucoup ; l'empereur , au comble de la victoire et de la puissance, à la veille d'épouser une archiduchesse, avait autre chose
à faire que de venger une vieille querelle du premier consul.
En effet , un matin , le général Bellavesne accourut tout triomphant. Il avait dîné la veille au ministère de la police. Après le dîner, *** l'avait pris à part, et lui avait dit :
— Vous savez où est Lahorie. Voici longtemps qu'il se cache. Je comprenais cela dans les premiers mois ; il faisait bien alors de se soustraire à la justice, le gouvernement n'était pas encore solide et ne pouvait pas se laisser toucher. Mais maintenant l'empire est fort, il est maître en France et en Europe, il est épousé par les vieilles monarchies, de quoi voulez-vous que nous ayons peur? Sa Majesté est heureuse et n'en veut plus à personne. Dites donc à Lahorie qu'il n'a plus rien à craindre et qu'il peut sortir librement.
Le général avait répondu qu'il ne savait nullement où était caché Lahorie, ni même s'il était caché, qu'il le croyait en Angleterre.
— Il n'est pas en Angleterre, avait repris ***. Il est à Paris. Je le sais. Et vous le savez aussi. Je ne vous demande pas où. Est-ce que je ne le saurais pas dans une heure , si je voulais ? Si je vous en parle, c'est uniquement par amitié pour lui, qui doit souffrir de toute cette gène inutile. Répétez-lui ce que je vous ai dit, et qu'il en fasse ce qu'il voudra.
70 VICTOR HLGO RACONTE.
Le général Bellavesne rapporta cette conversation à madame Hugo, dont le premier mot fut <jue c'était un piège, et qu'il n'en fallait pas même parler à Lahorie que l'ennui de sa longue captivité rendrait trop crédule. Mais le général dit que Lahorie n'était pas un enfant pour nôtre même pas consulté sur ses propres affaires, et insista pour le voir. Lorsque Lahorie eut entendu Bellavesne, il eut bien envie d'avoir confiance ; mais madame Hugo lui conseilla si énergiquement de ne pas se livrer, qu'il ajourna jusqu'à ce que son ami fût retourné au ministère de la police et lui rapportât de nouvelles assurances.
Bellavesne y retourna la semaine suivante.
Seul avec ***, il cherchait un moyen de remettre la causerie sur le prisonnier, quand son interlocuteur la mit de lui-même : — Savez -vous qui j'ai attendu toute la semaine? Lahorie. J'avais cru qu'il sortirait tout de suite, et que sa première visite serait pour moi. Je Fai attendu tous les jours depuis notre conversation. Eh bien, il ne sort donc pas? Est-ce que vous lui avez conseillé de ne pas sortir? Êtes- vous enfants d'avoir peur ! Vous vous figurez donc que l'empereur s'occupe de Lahorie! Qu'est-ce que vous voulez que Lahorie lui fasse? Moi, je m'intéresse à Lihorie, parce que nous avons été camarades ; nous
avons fait la guerre ensemble ; vous savez, Bellavesne, ou n*oublie jamais ces choses-la. Je me mets à sa place, je sens comme la vie qu'il mène doit lui peser. Ça n'est pas agréable et ça n'est pas digne. Ce n'est pas le fait d'un soldat de jouer ainsi à cache -cache et de vivre dans un trou comme un renard. 11 a besoin d'air, ce troupier! Allons, dites-lui donc qu'il n'a plus rien à craindre, et que je l'attends.
Quand le génc^ral Bellavesne eut transmis i Lahorie la nouvelle invitation de ***, Lahorie ne dit rien. Bellavesne lui demandant ce qu'il comptait faire, il répondit qu'il verrait. Madame Hugo se récria et le conjura de n'être pas assez simple pour croire à la parole d'un homme de police ; il ne répondit pas.
Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, le domestique chargé de prévenir Lahorie alla, comme d'habitude, frapper à la porte de la sacristie. Personne ne^ répondant, le domestique crut qu'il était dans le jardin ; mais il Vy chercha inutilement, et revint dire à madame Hugo qu'il ne savait où le trouver. Madame Hugo^ saisie d'un soupçon brusque, alla elle-même frapper à la porte : pas de réponse ; elle écouta : pas de bruit ni de mouvement ; elle entra : la chambre était vide.
Elle revint à la maison. En entrant, elle en-
tendît un cabriolet qui s'arrêtait à la grille de la cour. Elle regarda par la fenêtre et vit Lahorie qui sautait de voiture.
Il accourut à elle tout rayonnant et lui prit les mains avec effusion.
— Faites-moi compliment, lui dit-il, je suis libre! je peux aller, venir, vivre, me voilà redevenu un homme, je suis t-essuscité !
Il lui avoua qu'il n'avait pas pu y tenir, que, si douce que l'hospitalité lui eût fait sa prison « ce n'en était pas moins une prison, et qu'il était allé chez ***. Les huissiers lui avaient demandé son nom ; bien entendu , il ne l'avait pas donné ; alors ils avaient fait des. difficultés pour l'introduire, mais il avait insisté disant qu'il avait quelque chose d'important à communiquer.
***, en l'apercevant, lui avait sauté au cou. l'avait fait asseoir, lui avait rappelé leurs anciennes campagnes, l'avait grondé d'être resté si longtemps en cage, lui avait répété qu'il n'y avait plus le moindre danger pour lui, que le passé était oublié, qu'il pouvait se montrer partout, et, lorsqu'il s'était levé après trois grands quarts d'heure, lui avait donné une vigoureuse poignée de main en lui disant : A bientôt !
On se mit à table, et I^horie déjeuna de grand appétit. Comme il achevait, la cuisinière entra effarée ; elle venait de voir des hommes à
mine suspecte traverser la coup en se dirigeant vers la maison. Au même instant, on sonna.
Le général se leva de table et alla ouvrir la porte lui-même.
— Le général Lahorie ? dit un des hommes.
— C'est moi.
— Je vous arrête.
On lui laissa à peine le temps de dire adieu à madame Hugo ; il fut entraîné et jeté en prison.
Personnellement, le roi Joseph n'était pas haï en Espagne, mais c'était un étranger, cela suffisait pour que les Espagnols ne voulussent pas de lui. Lui-même, esprit sage et modéré, se rendant compte de l'impossibilité de surmonter la résistance , il était tout prêt à renoncer à ce trône mal solide, mais son frère ne lui permettait pas de le quitter. De sorte que l'Espagne offrait ce spectacle, probablement unique dans l'histoire, d'une nation gouvernée malgré elle par un roi malgré lui.
Déjà Napoléon , irrité de ce qu'on ne se ralliait pas assez vite à son frère, avait menacé les Espagnols d'aller les gouverner lui-même : « Si
tous les efforts sont inutiles et si vous ne répondez pas à ma confiance , il ne me restera- qu'à placer mon frère sur un autre trône ; je mettrai alors la couronne d'Espagne sur ma tôte. »> Cette menace avait produit un tel effet qu'aussitôt vingt-sept mille pères de famille, ;i Madrid seulement, avaient inscrit leur serment de fidélité sur les registres préparés pour cela. Mais cette fidélité arrachée à la peur n'avait pas retenu les Espagnols de se soulever à la première occasion; et, lorsque, le colonel Hugo arriva à Burgos, on y attendait le soir même le roi Joseph à qui la capitulation de Baylen avait déjà repris Madrid.
Napoléon vint au secours de son frère, et deux armées françaises furent employées à châtier un peuple coupable de vouloir s'appartenir.' Joseph, qui avait fait de Yittoria son quartier général , fit préparer son palais pour y recevoir l'empereur, mais l'empereur écrivit qu'il voulait loger hors de la ville. Le roi chercha une maison convenable, il n'y en avait pas; le jour où l'empereur arrivait, le roi, n'ayant rien trouvé à quatre heures du soir, envoya au-devant de son frère le colonel Hugo, qu'il avait fait son aide de camp, avec une lettre qu'il lui fit lire afin que, s'il ne rencontrait l'empereur qu'à la nuit tombée, il pût dire ce quelle contenait.
Muni de cette lettre et de quelques explications- verbales, le colonel partit et rencontra, vers cinq heures et un quart, un officier général qui était tout seul et auquel il demanda où était l'empereur. Cet officier, qui était le général Bertrand, lui répondit qu'il le trouverait au coude de la route. En effet, il fut bientôt en face d'un petit groupe à cheval , sans escorte, au milieu duquel il reconnut l'empereur à sa ressemblance avec Joseph, car, bien qu'il fit la guerre depuis 1788, il ne l'avait jamais vu. Il y avait tant d'armées à cette époque et on se battait en tunt d'endroits qu'on pouvait avoir vingt ans de guerre sans avoir vu l'empereur.
Le colonel remit la lettre. Mais à cinq heures et demie, c'était l'hiver, il faisait trop nuit pour la lire. Le colonel offrit d'en dire le contenu.
— Vous l'avez donc lue ? demanda brusquement l'empereur.
Le colonel répondit que le roi, prévoyant l'obscurité, la lui avait fait lire.
— Vous avez donc sa confiance? Qui êtesvous?
— L'ancien colonel de Royal-Corse.
— Que contient la lettre?
Le colonel le dit, et ajouta que le logement préparé au palais de Vittoria était absolument dans les goûts de l'empereur.
— Comment connaissez-vous mes goûls ?
Le colonel répondit qu'il ne faisait que répt^ter les paroles du roi , et demanda si l'empereur avait une réponse à lui donner.
— Je verrai le roi ce soir.
— Votre Majesté veut-elle me permettre de retourner et d'éclairer sa marche ? dit le colonel, un peu gêné de cette brusquerie trop impériale.
— Allez.
Il piqua son cheval et rejoignit le général Bertrand, chemina côte à côte avec lui jusqu'à Salinas, puis le précéda et rencontra, à une lieue de Vittoria, le roi qui venait au-devant de l'empereur. Il lui fit son rapport, et continua sa route, ayant assez vu l'empereur.
Cependant, le lendemain, il voulut le voir au jour. Il se plaça dans le grand salon parmi les officiers supérieurs de la jeune garde; mais la façon brève et sèche dont l'empereur les questionnait commença à le faire repentir un peu de sa curiosité. Le colonel avait l'uniforme de Royal-Corse; cet uniforme étranger attira les yeux de l'empereur, qui ne lui parla pas, mais ce simple regard suffit i)Our que le colonel éprouvât le besoin de sortir du salon et fût bien aise de se sentir dehors.
Napoléon arriva devant Madrid le 2 décembre 1808, l'attaqua le 3, prit le Retiro le 4, et de là domina la ville. Il fit aussitôt réunir les obusiers des parcs ; le roi Joseph , ému de pitié pour les habitants, envoya le colonel Hugo à l'empereur pour le supplier d'épargner la ville; mais l'empereur ne se laissa pas toucher. Le roi y envoya lé colonel quatre fois sans que l'empereur cédât, et le bombardement allait commencer, si Madrid n'avait pas ouvert ses portes.
Napoléon ordonna la formation, sous le nom de Royal -étranger, d'un régiment d'Espagnols, de Suisses, de Wallons, auxquels il mêla, comme n'étant plus Français, les Français qui avaient
été vaincus à Baylen. Ce régiment disparate et disgracié tentait peu les colonels. Le colonel Hugo l'accepta sur les instances de Joseph, qui. pour le remercier, le nomma majordome du palais. Mais le régiment était à peine formé que Napoléon, ayant besoin d'hommes contre l'Autriche et jugeant qu'il avait assez puni ceux de Baylen de leur mall^eur, les reprit pour lui et réduisit le colonel à un corps insuffisant et composé d'éléments suspects. Les Espagnols désertaient à chaque instant; dans un engagement contre huit cents volontaires d'Avila, le premier bataillon, commandé par Louis Hugo, frère du colonel, passa presque tout entier à l'ennemi dès le commencement de l'action et fit feu sur le reste. On essaya d'empêcher la désertion par la terreur. Avila ayant été occupée , les déserteurs qu'on retrouva parmi les prisonniers furent jugés par un conseil de guerre spécial, exécutés immédiatement par un détachement des compagnies auxquelles ils avaient appartenu et enterrés dans la caserne à l'endroit où la troupe défilait tous les jours.
Pour combler les vides faits par la désertion des Espagnols et par la reprise des Français , le colonel recrutait ce qu'il pouvait. Royal-étranger fut bientôt un pêle-mêle de tous les peuples : il y eut des Hongrois, des Bohémiens, des Polonais.
des Russes, des Danois, des Égyptiens, et jusqu'à des Anglais. Ces hommes dont les nations étaient eu guerre avaient pour patriotisme d'être en rixes perpétuelles; il n'y a pas de bonne guerre sans pillage, ils s'entre-volaient donc, et les havre-sacs les mieux garnis le soir étaient sûrs d'être vides le matin. La prison, le piquet, les retenues n'y faisaient rien. Le colonel, qui, comme je l'ai dit, avait ses explosions, en vint à cet ordre du jour que tout individu convaincu d'avoir volé un de ses camarades fût jeté par la fenêtre. Les vols cessèrent pour un temps. Mais, après trois semaines, un sergent suisse fut pris en flagrant délit. Le colonel , qui n'était plus irrité, fut dans un grand embarras ; la colère était partie, mais l'ordre du jour était resté. Renier la loi, c'était rétablir l'escroquerie. Le colonel commanda à deux sous -officiers robustes de suspendre le voleur hors de la fenêtre et d'attendre son ordre pour le lâcher, te Suisse fut saisi et pâlit horriblement quand il n'eut plus sous lui que le vide et deux étages. Le colonel était dans la cour, et, après une minute, dit : — Remontez-le. Et, voyant qu'on souriait autour de lui et qu'un capitaine disait : — Et l'ordre du jour ? — Eh bien, quoi? dit-il avec bonhomie; j'avais dit que le voleur serait jeté par la fenêtre, mais je n'avais pas dit que je ne serais pas là pour le recevoir.
Le matériel de Royal-étranger valait son personnel. Des fusils pris dans le rebut des arsenaux ou ramassés sur les champs de bataille et raccommodés à la hâte; aucun effet d'équipement ni d'habillement, ce qui était intolérable dans ces hautes montagnes Thiver. Les « insurgés » étaient mieux vêtus. Le colonel s'en assura en faisant enlever un habillement complet qu'on
venait d'achever pour les volontaires de Cuellar.
Avec cela et quelques envois du gouvernement, il couvrit ce qu'il put de sa troupe.
C'est avec cet à peu près de régiment que le colonel eut à pacifier et à garder la province d'Avila, dont il eut le gouvernement. 11 fut chargé de tout le pays depuis l'Escurial jusqu'au Barco d'Avila, c'est-à-dire d'un rayon de trente lieues. Une si longue ligne était facile à attaquer. Les guérillas, qui commençaient à être nombreuses, surprenaient les soldats isolés et interceptaient les courriers. L'Empecinado parut dans la province, traînant des officiers et des marchands qu'il avait enlevés sur la route de Yalladolid ; le colonel envoya après lui et lui reprit une partie de ses prisonniers. Une bande plus forte se jeta, au sortir de Santo-Domingo de Las Posadas, sur un convoi de troupes qu'on amenait au colonel, dispersa les recrues qui s'enfuicent en jetant leurs armes, et tua tous les
officiers et sous-officiers, dont le soiis-lieutenanl Martin, beau-frère du colonel.
Son frère Louis, qui était à Mengamunos avec un faible détachement, y fut cerné la nuit par quinze cents hommes d'infanterie et cent cavaliers; le matin, il sortit du village au pas de charge, délogea l'ennemi, tua le chef et reprit sa position.
Le régiment était, en outre, travaillé par les habitants, qui essayaient d'y acheter des trahisons. Au Barco d'Avila, deux sergents de carabiniers dénoncèrent leur hôte , un ancien moine d'un couvent de Salamanque, qui avait voulu les embaucher. Ce moine était si gros qu'il fallut choisir entre les mulets pour le porter. Il avoua et fut condamné à mort. Au moment d'être pendu , il dit qu'il méritait son sort pour avoir autrefois, au couvent, tué, coupé en morceaux et jeté dans les latrines une jeune fille qu'il avait violée. On le pendit à un arbre; son poids rompit la corde, et on l'acheva d'un coup de fusil.
Il y avait six mois que le colonel était gouverneur de la province d'Avila, quand il reçut une lettre du roi le prévenant que dix mille hommes marchaient sur lui par le Puerto de Pico. II répondit au roi que ce n'était pas dix
mille hommes, mais soixante-dix mille. Il venait,
en effet, d'apprendre que l'armée angio- portugaise allait sur Madrid, et que son avant-garde, commandée par le duc d'Albùquerque , était déjà à Oropesa. Le major- général des armées du roi , songeant à l'isolement d'Avila dans la montagne, envoya aussitôt au colonel l'autorisation de se replier sur Ségovie; mais le colonel, qui savait l'importance d'Avila pour les communications avec Yalladolid et Burgos, répondit qu'il aimait mieux s'y faire tuer. — Il s'y enferma et s'y maintint, et' les deux armées françaises purent communiquer entre elles de Talavera à la rive gauche du Tormès. Après la retraite de Wellington, le roi reconnut le service que lui avait rendu la fermeté du colonel par le grade de maréchal de camp, par un million de réaux (deux cent cinquante mille francs) en cédules hypothécaires, et par l'inspection générale de tous les corps formés et à former. Bientôt après, le jeune général fut fait commandeur de l'ordre royal d'Espagne.
Les affaires devinrent meilleures pour les Français. Le maréchal Soult gagna la bataille d'Ocana; le général Kellermann eut l'avantage sur le Tormès, et Ballesteros dut se retirer sous le canon de Ciudad-Rodrigo. La province d'Avila n'eut plus contre elle que les guérillas, découragées la plupart par la défaite des alliés ot par
les dénonciations des paysans. Plusieurs se soumirent ; la lutte devint moins féroce. Jusque-là, tout « insurgé » était considéré comme bandit et, s'il était pris, fusillé; les guérillas, par représailles, fusillaient leurs prisonniers. Le gouverneur d'Avila leur avait fait offrir plusieurs fois d'épargner ses prisonniers si elles voulaient épargner les leurs. Une guérilla venait encore de répondre à son offre en fusillant deux de ses domestiques surpris à une porte d'Avila et un convalescent auquel son médecin avait ordonné une promenade. Une autre s'apprêtait à fusiller des Français à Blasco Sancho; les habitants intervinrent; tous, le curé en tête, accoururent et déclarèrent qu'on ne tuerait pas de prisonniers chez eux, que le général Hugo épargnerait les Espagnols si on épargnait les Français, et qu'en fusillant leurs prisonniers les guérillas fusillaient leurs camarades. Le chef résistait, mais ses hommes furent frappés du raisonnement, et refusèrent de tirer. Quelque temps après , un chef de partisans, appelé Garrido, ayant été pris, fut bien étonné quand, au lieu de le fusiller, on le soigna d'une blessure qu'il avait reçue. Sa troupe, qui sut comment on l'avait traité et sa guérison, écrivit au gouverneur une lettre de remercîments, avec promesse de faire comme lui à l'avenir. Cela se répandit, les égorgements de
prisonniers cessèrent dans la Vieille- Castille, et l'on s'y battit avec ce que la guerre permet d'humanité.
La manière dont le gouverneur d'Avila avait conservé et administré sa province engagea le maréchal Soult, major général des armées du roi, à lui donner deux autres provinces, ce qui lui lit un gouvernement considérable, comprenant Avila, Ségovie et Soria. Il avait à surveiller toute la rive droite du Tage jusqu'à la frontière du Portugal- Il quitta Avila, et vint établir son quartier générai à Ségovie, contre de son commandement.
Quelque temps auparavant, un capitaine de Royal -étranger avait ramené d'une expédition sur Médina del Campo un moine qu'il avait trouvé dans un cachot de son couvent, où les religieux l'avaient jeté sous prétexte de folie furieuse, mais en réalité pour cause de résistance à leur oppression et de protestation contre leurs abus. Ce moine, qui était un jeune homme appelé Coucha, avait été si reconnaissant à ses libérateurs qu'il s'était offert aux Français corps et âme : sa nationalité et sa robe lui ouvraient toutes les portes espagnoles, il pouvait se faire passer pour otage de son couvent , inspirer confiance aux mécontents, avoir la confidence des mouvements.
LE MOINE GONCHA. 87
tout savoir et tout redire. Le gouverneur Tavait attaché à ses bureaux pour la correspondance espagnole avec les autorités civiles et avait attendu une occasion de remployer plus utilement. L'occasion était venue un peu après la bataille de Talavera. Le roi en avait envoyé une relation au gouverneur d'Avila pour la faire passer immédiatement au maréchal Soult. Une lettre du roi insistait sur la nécessité de faire arriver la relation par tous les moyens imaginables et finis- . sait par ces mots : « Si elle ne passe pas, je serai peut-être dans Tobligation d'abandonner une seconde fois Madrid, et je ne puis prévoir les suites d'un pareil événement. » A cet instant, le pays était coupé d'ennemis et la commission n'était pas aisée. Le gouverneur avait fait faire des copies de la relation sur papier de soie et les avait envoyées par ses espions; mais pas un n'était revenu. Personne ne voulait plus y aller, à aucun prix; le gouverneur pensa au moine, qui voulut bien. La dépêche même du maréchal Jourdan fut cousue dans la selle d'une des mules du gouverneur; on attendit la nuit, la mule fut sellée, et Concha trotta tranquillement à travers l'armée ennemie.
Il voyagea sans encombre toute la nuit et le lendemain matin. Mais il lui fallut s'arrêter à une auberge pour dîner et pour faire dîner sa
mule. Pendant qu'elle était au râtelier et qu'il était à table, les gens du pays le questionnèrent sur ce qu'il avait vu en route. La foule grossit peu à peu et s'accrut d'un détachement de troupes espagnoles venu à la découverte, qui fut plus curieux que les paysans. Coucha répondit de son mieux, acheva de dtner sans h&te, paya et alla reprendre sa mule à l'écurie. En la sanglant, il s'aperçut que l'endroit de la selle où avait été cachée la dépêche venait d'être décousu.
11 ne fit semblant de rien. Mais il remarqua que le détachement quittait l'auberge en même temps que lui et suivait le même chemin. Le chef lui dit que les campagnes n'étaient pas sûres pour voyager seul, qu'il pourrait rencontrer des Français, et que, s'il voulait, son détachement l'escorterait un peu. Le moine eut toujours l'air de ne rien comprendre, remercia vivement, accepta de grand cœur cette offre amicale et dit que cela se trouvait d'autant mieux qu'ils allaient au même endroit. Le chef parut étonné et répliqua qu'il allait, lui, à son général : — Et moi aussi, dit le moine. 11 prit le commandant à part et lui confia un grand secret : il avait là, dans la selle de sa mule, une dépêche que les Français, dont il était prisonnier, lui avaient fait promettre de porter au général en chef d'une forte armée en marche de Sala-
manque sur ]es derrières des Angle -Espagnols; il avait promis, pour avoir sa liberté , mais il n'avait pas eu un seul instant Tintention de le faire ; ce n'était pas au général français qu'il portait la dépêche, c'était au général espagnol, et, puisqu'ils y allaient eux-mêmes, il les priait de l'y conduire.
— Ma foi, c'est ce que nous faisions, dit le commandant.
Et à son tour il lui confia que sa disparition d'Avila la nuit avait étonné, qu'un habitant, resté Espagnol, en avait donné avis ù l'alcade de Saint- Bonaventure, et l'alcade de Saint- Bonaventure au général Cuesta, que le détachement n'était venu que pour lui, que,'t.indis qu'on l'amusait dans la salle de l'auberge, on interrogeait dans l'écurie la selle de sa mule, qu'on y avait trouvé la dépêche, et qu'il avait bien fait de parler, car on le prenait pour un traître et on allait le fusiller.
Le moine parut très- stupéfait de voir que sa selle était décousue. 11 espéra bien que, maintenant que tout était éclairci , on allait lui rendre la dépêche; on la lui rendit en effet, et, comme on approchait des avant-postes, il remercia le (commandant et lui dit qu'il n'avait pas besoin d'être dirigé plus loin; mais le commandant, sans nul soupçon d'ailleurs, lui dit qu'il avait h
rendre compte de sa mission et que cela ne le
dérangerait pas de le conduire jusqu'au bout. Il fallut donc que Concha refît son récit au général Guesta, qui le crut à moitié et qui le félicita de son patriotisme, mais qui, pour le protéger contre les coureurs français, l'envoya sous bonne escorte à la junte de Séville.
Le gouverneur d'Avila n'avait plus entendu parler de son moine, lorsqu'un soir, un bruit de cavalcade, mêlé d'une rumeur de foule et de cris d'enfants , comme lorsqu'il passe dans la rue un spectacle curieux, lui fit mettre Ma tête à la fenêtre. Il vit venir et s'arrêter à la porte de la maison qu'il occupait une guérilla dont le chef « en veste brodée d'or et de soie, un long sabre à la hussarde au cêté et terrible par une large paire de moustaches , était le moine Concha.
Cette barbe et cet attirail empêchèrent d'abord le gouverneur de le reconnaître; il le reconnut à la voix quand Concha, descendu de cheval, vint le saluer et lui demander un entretien particulier, ayant à lui communiquer des choses de la plus haute importance. Dès qu'ils furent seuls tous deux, le moine lui.racontii ceci :
Il n'avait pas été libre de revenir plus tôt. parce que la junte l'avait retenu à Séville d'abord, puis dans Tlle de Léon^où elle s'était réfugiée* h l'approche de l'armée impériale. Le patrio-
tisme dont il était censé avoir fait preuve en venant livrer la dépêche, lui avait donné entrée dans toutes les intrigues et dans tous les projets contre la France. Il était alors question d'un retour de Fempereur en Espagne ; un Espagnol forcené avait proposé de mettre quatrevingts barils de poudre dans les rochers à 'pic qui bordent la route de Mondragon à Bergara, rétrécie à cet endroit par Feau de la Deba.
On pouvait le faire aisément, les guérillas, fort nombreuses sur la route de Biscaye, ne permettant pas aux garnisons françaises d'explorer serieusement le pays. La poudre serait envoyée par un des petits ports du littoral de l'Océan non occupés par les Français. Ce plan, rédigé par Concha lui-même, qui s'était mis de l'affaire pour la connaître à fond, avait été proposé aux Cortès, examiné en comité secret, approuvé, et le moine et son complice avaient été envoyés à Mondragon par deux routes différentes. Il avait, lui, traversé l'Andalousie et l'Estramadure, mais, arrivé en Vieille-Castille, au lieu de continuer, il avait tourné vers le Zapardiel et était venu tout dire à son bienfaiteur.
Il n'y avait pas un instant à perdre ; on croyait l'empereur déjà en chemin; impossible de consulter le roi , alors en Andalousie ; le gouverneur lui écrivit les faits, et les écrivit aussi au gêné-
rai Belliard, qui commandait la Nouvelle-Castille, mais il commença par envoyer à l'empereur luimême son frère Louis, alors colonel du Royalétranger, et le moine.
Le colonel Louis Hugo et le moine Concha arrivèrent aux Pyrénées sans avoir rencontré l'empereur ; ils poussèrent, d'étape en étape, jusqu'à Paris, et, bien qu'il fût dix heures du soir, coururent sur-le-champ aux Tuileries. L'empereur, à qui le général Caffarelli, aide de camp de service, alla dire qu'ils avaient une dépêche urgente à lui remettre, ne reçut que la dépêche, et, après l'avoir lue, fit demander, en termes fort secs, pourquoi le gouverneur d'Avila se permettait d'envoyer directement à l'empereur un rapport qui n'eût dû parvenir aux Tuileries que par le roi d'Espagne. On ne lui sauvait pas la vie assez respectueusement. Louis Hugo dit les raisons de son frère , et l'aide de camp lui rapporta l'ordre d'aller le lendemain avec le moine chez le ministre de la police. Ils y allèrent, et le moine donna tous les renseignements qu'on voulut.
Le soir, le moine était à Vincennes, et le colonel Louis Hugo était averti qu'il « pouvait » retourner immédiatement en Espagne.
Les deux frères s'expliquèrent le mauvais accueil de l'empereur et l'arrestation du moine. L'empereur voulait faire croire et voulait croire
LE MOINE GONCUA. 93
TEspagne ralliée à sa dynastie ; le moine lui apportait à franc étrier la preuve qu'elle le haïssait jusqu'à la mort. C'est pourquoi il ne le reçut pas. Cela ne suffisait pas, il fallait l'empêcher de parler, il n'y a pas de meilleur bâillon qu'un verrou de prison, et c'est pourquoi Coucha, qui avait sans doute espéré une récompense, eut Vincennes.