‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 14 sur 49 · AUX CHAMPS-ELYSEES, LE 21 AVRIL · texte numérisé non relu

AUX CHAMPS-ELYSEES, LE 21 AVRIL

Sic de cara mânes patria portenta ferebaut. Silius Italiens.

VOLTAIRE

Salut, nouveau venu des rives de la Seine.

De loin, en te voyant, j'ai cru voir La Fontaine.

En entrant dans ces lieux, n'es-tu pas étonné

D'y voir un vieux pécheur que tu croyais damné ?

Va, sans compter Socrate, ami, plus d'un pau\Te homme

Respire ici le frais, lorsqu'on le brûle à Rome.

Dis-moi donc — car depuis qu'ici-bas arrivé

Je me suis convaincu que j'étais bien sauvé.

Les doctes entretiens d'Horace et de Virgile

Ne m'ont pas trop appris ce qu'on fait à la ville, —

Paris est-il encor, comme en mes derniers jours,

Le centre des plaisirs, des arts et des amours ?

Parmi nos gazetiers voit-on le goût renaître ?

Crébillon sur la scène est-il toujours mon maîtr \ ?

As-tu soupe parfois chez nos seigneurs brillants; Du talent sans appui protecteurs bienveillants ? Que fait surtout, que fait ce roi, si jeune encore. Dont mes regards mourants ont salué l'aurore ? Sa belle épouse?...

MALESHERBES

Arrête ! ô ciel ! ignores- tu ?...

VOLTAIRE

J'ignore tout. Pourquoi ce visage abattu ?

Dis ? seras-tu muet comme ces tristes ombres.

Qui viennent chaque jour peupler nos bosquets sombres,

Et dont la foule, errante en ces vertes forêts.

Se tait quand j'interroge et fuit quand je parais ?

Quelque autre Pythagore, imposteur insipide,

Prêche-t-il donc là-haut un silence stupide ?

Ou d'un destin cruel le souvenir affreux

Jusqu'aux champs de l'oubli suit-il ces malheureux ?

MALESHERBES

Voltaire, il est des maux, hélas ! tu dois m'en croire. Dont la mort ne peut même effacer la mémoire. Pardonne à ma douleur ! j'ai \ti, dans mon hiver. Traîner à l'échafaud tout ce qui m'était cher, La tombe a dévoré mon gendre et ma famille. Et moi, je n'ai pu même y précéder ma fille.

VOLTAIRE

Juste ciel, que dis-tu ? Vieillai-d, quel est ton nom ?

MALESHERBES

Malesherbes.

VOLTAIRE

Qu'entends-je ? 0 moderne Zenon, Toi qui sus, au bon sens soumettant la puissance. En allégeant nos fers, réprimer la licence, Vrai sage, ami du peuple et mentor de ton roi. Quel horrible malheur a donc pesé sur toi ?

MALESHERBES

Hélas ! nous pleurons tous les mêmes infortunes.

Voltaire, à tout français mes douleurs sont communes.

Oh 1 que tu fus heureux, toi qui t'es endormi

Avant de voir les temps où la France a gémi !

La mort n'est point venue à ton lit funéraire

Les mains teintes du sang d'une épouse ou d'un frère ;

Tes regards expirants n'ont pas vu dans Paris

Des jours pareils à ceux que ta muse a décrits.

Sur ces paisibles bords, les ombres apparues

Ne t'ont point dit le sang iiaisselant dans les rues.

Les cadavres fumants rangés en longs amas,

La fille à son vieux père enviant le trépas,

Les cris des meurtriers, leur fureur, leur délire.

Et le prêtre à l'autel recevant le martyre.

Ta cendre reposait, quand des brigands sans lois

Fouillaient dans les tombeaux pour y chercher des rois !

Tu frémis ; ce seul mot te dit assez peut-être

Qu'au pays des Bayard des Cromwell ont pu naître.

Oui, grand homme, ce prince... excuse mes sanglots,

Ce prince... un jour a vu couronner leurs complots,

Un jour ! et l'on n'a plus trouvé que dans rhistoire

Ce vieux trône, chargé de dix siècles de gloire.

VOLTAIRE

Lamoignon, je frissonne à ces sombres tableaux.

D'un peuple déchaîné qui peut calmer les flots ?

O roi, l'amour du monde en vos jeunes années,

La hache a donc déjà tranché vos destinées !

Qu'aviez-vous fait ? Votre âme, ah ! devait-ce être en vain ?

Voulait voir des enfants dans les fils de Cahdn ;

Vous aviez, des prisons chassant la \'iolence,

Aux supplices du crime, arraché l'innocence ;

Vos trésors généreux se fermaient aux impôts ;

Et le double univers respectait vos drapeaux ;

Le prix de vos bienfaits fut donc, ô barbarie !

L'honneur sanglant de suivre et Charles et Marie.

Et moi, je m'éteignais, près de sa jeune cour,

Comme un flambeau qui meurt aux rayons d'un beau jour.

Sans voir, parmi les fleurs, l'encens, les chants de fête,

Le fer de Damoclès suspendu sur sa tête.

Mais, dis, qui put causer ces tragiques horreurs ?

Quel monstre a des bourreaux éveillé les fureurs ?

MALESHERBES

O Voltaire, pardon ! leur culte t'en accuse.

Sur leurs autels déserts ils ont placé ta muse.

Ils ont dit : « Ce grand homme a révélé nos droits.

En défendant le peuple il proscrivait les rois.

En riant des erreurs qui berçaient nos ancêtres,

Ne réprouvait-il pas et les grands et les prêtres ? *

Que te dirai-je enfin ? de ton âme de feu.

Leur athéisme aveugle a voulu bannir Dieu.

Ils t'ont proclamé chef de leur secte farouche ;

Ton nom aux cris de mort s'est mêlé dans leur bouche.

De ton horrible gloire ils t'auraient fait rougir.

Contre Henri lui-même on les a vus rugir.

Et, foulant sans pudeur son image abattue, Sur ces débris sacrés promener ta statue.

VOLTAIRE

Voilà donc mon destin ! adieu, rêves trompeurs ! La gloire, le front ceint de brillantes vapeurs. Pure comme l'éclat de la voûte étoilée, En vain berçait encor mon ombre consolée. Ou'ai-je fait ? Ces talents qui causaient mon orgueil N'ont causé que des pleurs à ma patrie en deuil. Je suivais en riant ma muse vagabonde.

Chapelain, me disais-je, a-t-il créé la Fronde ^ ? Il m'était réservé de démentir mes vers ; Et ma folle sagesse a troublé l'univers. O Spinosa, du moins heureux dans tes systèmes. Nul sophiste à ta voix ne prêta ses blasphèmes. Vous qui m'avez fait Dieu, tigres, dont la fureur M'offre en tribut du sang, vous me faites horreur ! En vantant mes écrits, traînez-vous dans la boue ; Allez, je vous maudits et je les désavoue !

MALESHERBES

N'achève pas. Respecte, en ton bouillant courroux. Ces travaux immortels, que nous admirons tous. Va, loin de t' accuser, ton pays doit te plaindre. Eh ! croira-t-il jamais que celui qui sut peindre La grandeur de Henri, la Ligue et ses fureurs, Voltaire, ait provoqué nos sanglantes erreurs ? Quand ta voix de Clément maudit la main perfide. Préparais- tu déjà le jour du régicide ? Traçais^tu des forfaits dont la terre a frémi. Pour voir renaître encor la Saint- Barthélémy ?

1 Chapelain n'a point fait la guerre de la Fronde.

(Voltaire.)

Défenseur des Sirv^en, des Calas, des La Barre,

Dis-moi, des c-chafauds es-tu le dieu barbare ?

Oh non ! ta gloire est pure, et rien ne peut souiller

L'éclat dont tes vertus la font encore briller.

Toi, qu'on voyait, du fruit de tes fécondes veilles,

Nourrir avec respect la nièce des Corneilles ;

Qui, dans l'heureux séjour que tes soins ont peuplé.

Offrais au pauvre un champ, un toit à l'exilé ;

Et montrais, grand sans faste et simple avec courage,

Las Casas à la Cour et Penn dans ton village ;

Dans des temps moins perv^ers. Voltaire, tes écrits

N'auraient fait tort qu'aux sots, qui les ont mal compris.

Tu savais, en voilant la vérité sévère,

Que son flambeau parfois brûle autant qu'il éclaire.

Des fous l'ont ignoré ; mais, dis, oserait-on

Imputer au soleil l'erreur de Phaéton ?

Va, si des factieux exaltent ton génie,

Leur admiration en vain te calomnie.

Eh ! n'abusaient-ils pas des noms les plus sacrés ?

N'a-t-on pas entendu ces jongleurs exécrés.

Souillant le mot d'honneur dans leur bouche flétrie.

En décimant la France invoquer la patrie ?

Écoute. Quand Paris eut \ai, dans ses remparts. Couler le sang des rois et le sang des césars ; L'hydre tourna sa rage, encor. mal assouvie. Sur ces grands, si brillants aux beaux jours de ta vie* La plupart ne sont plus. Livrés à des bourreaux. Le fer les a punis d'être fils des héros ; D'autres, seuls, déguisés, ont fui notre rivage. Laissant à leurs enfants la mort pour héritage. Chaque jour dans Paris passent d'énormes chars, Entraînant au trépas guerriers, vierges, \'ieillards ; Hélas ! sur l'échafaud, même à sa dernière heure, Chacun d'eux tremble encor pour l'ami qui le pleure.

D'effroyables arrêts, par des brigands dictés,

Encombrent les prisons, dépeuplent les cités,

Et l'instrument de mort, horriblement mobile,

Pour vider les cachots, erre de ville en ville.

Dis, sais-tu de quel nom les monstres satisfaits

Parent ce tribunal, tout souillé de forfaits ?

Ils l'appellent Jury. — Cette amère ironie

Te peint leur impudeur mieux que leur tyrannie.

Hélas ! attendiez-vous cet hommage insultant,

Vous qui dans d'heureux jours, passés comme un instant,

Vojdez dans le Jury l'ancre de l'Espérance,

Et d'im code sublime enrichissiez la France ?

VOLTAIRE

Eh quoi ! que pouvaient-ils espérer des français ?

Ce peuple ingrat et vain, bizarre en ses excès,

S'il trouve une étincelle, allume un incendie ;

Il imite aujourd'hui, demain il parodie.

Où trouver dans ces coeurs, dépravés ou bouillants.

Des j-uxés, à la fois fermes et bienveillants ?

Que l'anglais à son gré, flegmatique insulaire,

Célèbre les bienfaits d'un code populaire ;

Le français turbulent, pour obéir aux lois,

Veut qu'un juge insensible interprète leur voix.

Le lait, du jeune enfant nourriture féconde,

Le lait n'est qu'un poison pour la vipère inomonde.

Tel serait le jury, pour ce peuple pervers,

Farouche, s'il est libre, humble et gai dans les fers.

MALirSHERBES.

Non, tu ne penses pas ce que dit ta colère. O peuple généreux, méconnu par Voltaire, Venez, apprenez lui combien, dans vos revers. Votre noble attitude étonne l'univers.

Dans ce Conseil fougueux où l'audace insolente

Imposait des forfaits à la foule tremblante,

Les poignards, de Louis dictant le triste sort,

Ont contraint la faiblesse à prononcer sa mort ;

Mais si, pour révoquer l'arrêt de son supplice.

Nous avions pu du peuple implorer la justice.

Si mes nobles amis par des cris menaçants

N'eussent vu l'anarchie étouffer leurs accents.

Si... mais les vains sanglots que j'ai seul fait entendre.

N'ont pennis qu'à mes pleurs, hélas ! de le défendre...

Mon roi vivrait ; la France eût prouvé dans un jour

Qu'il avait pu tout perdre, excepté son amour.

Un tel jour n'a pas lui ; tout Paris en silence

Sembla du roi-martyr être la tombe immense ;

L'honneur voulut mourir sous le trône détruit ;

Et ce fut dans les camps que la gloire s'enfuit.

Oh ! quels cris a jetés notre armée intrépide,

Quand elle a reconnu cette tête livide !

Chacun voulait périr, à combattre empressé.

Pour se laver d'un sang qu'il n'avait pas versé.

Va, ce peuple est bien grand, plus que l'anglais peut-être:

S'il n'est pas libre encore, il est digne de l'être.

Ce fut mon seul regret, de ne pas voir ces temps Où vers d'autres climats fuiront les noirs autans. Quand la France, sur l'onde enfin levant sa tête. Pareille au dieu des mers, calmera la tempête. Alors, sur les débris de nos antiques lois, Plus fort de tous les coups qu'il reçut tant de fois, Le jury renaîtra ; rien ne pourra l'atteindre, Et les tyrans surpris n'oseront plus l'enfreindre. Tel cet arbre fameux, qui, depuis deux mille ans^

1 Le grand châtaignier de l'Etna, dont parlent Pline et Spallanzani, qui peut couvrir de ses rameaux une compagnie de cent

hommes à cheval.

Du volcan de Catane ombrage en paix les flancs,

Dans la lave féconde enfonçant ses racines,

Croît plus vaste et plus fier au milieu des ruines.

Ah ! combien de bienfaits promet à nos neveux

Ce code protecteur, qu'appellent tous mes vœux l

Thémis ne verra plus siéger dans son enceinte

Ces automates sourds à l'humanité sainte.

Dans une sphère étroite enfermés avec soin,

A qui la loi disait : Tu n'iras pas plus loin ;

Qu'on voyait, sans songer aux mœurs de leur victime.

Calculer l'innocence et mesurer le crime,

Balancer les soupçons, supputer les témoins.

Frappant pour un de plus, sauvant pour un de moins.

Loin ces juges glacés, dont la raison s'indigne !

Suis-moi, car de tes yeux un tel spectacle est digne :

Vois sur ce tribunal ces douze citoyens,

De la simple équité respectables soutiens.

Le sort les a choisis ; magistrats éphémères,

Demain ils grossiront la foule de leurs frères ;

Aussi, d'un titre auguste aujourd'hui revêtus,

La loi n'est point leur guide, ils n'ont que leurs vertus ;

Leur âme les inspire, et ce conseil suprême

N'est de ces jugements comptable qu'à Dieu même.

D'un mortel comme eux tous le sort est dans leur main ;

Chacun le plaint d'avance. Eh ! sait-il si demain

Il ne descendra pas, grâce à la calomnie.

De la chaise curule au banc d'ignominie?

Regarde. Car bientôt paraîtra devant eux

L'innocence tranquille ou le crime hideux.

Souvent languit au fond d'un cachot solitaire

Un innocent, chargé d'une honte étrangère ;

Son jour vient, et l'espoir dans son cœur n'a pas lui.

Hélas ! un sort cruel disposa contre lui

Ces preuves, ces hasards, ce demi -jour funeste.

Où l'oeil croit voir le crime et deviner le reste.

Écoute ; un bruit s'élève au sein des spectateurs.

Tout un peuple se presse au-devant des licteurs...

C'est lui. Ne lis-tu pas, dans son maintien modeste.

L'éclatant désaveu d'un crime qu'il déteste ?

On l'accuse ; il rougit, noblement ingénu,

Non d'être dévoilé, mais d'être méconnu.

Son œil chargé de pleurs, lentement se promène

Sur les flots aveuglés d'une foule inhumaine ;

Il frémit ; mais ses sens bientôt sont rassurés ;

La pitié brille encor sur le front des jurés.

Aussi, s'il est en butte à l'erreur, à ren\'ie,

Aux yeux des magistrats il déroule sa vie :

« Voilà ce que j'étais, voyez ce que je suis... ^

Et ses juges déjà de\àennent ses appuis.

Le peuple ému d'abord, admirant sa constance,

Cramt bientôt plus que lui la terrible sentence.

Quand le vengeur pubHc, calme et sans s'émouvoir,

A rempli contre lui son sévère devoir,

Il se lève ; il n'oppose, aux faits qu'on lui présente.

Que des jours toujours purs et son âme innocente.

Il a pour seuls témoins ses titres les plus doux ;

Fils, il parle à des fils, époux, à des époux ;

Sa voix mâle repousse un forfait qu'il abhorre.

Et le cœur des jurés le défend mieux encore.

Enfin l'heure est venue. En son cachot rentré.

Il attend son arrêt, de gardes entouré.

Moment cruel ! il tremble, il perd son assurance,

Et, près d'atteindre au but, renonce à l'espérance ;

Il roule en son esprit ces témoins imposteurs,

Ces hasards spécieux, et pourtant si menteurs !

Il voit le char affreux, qui traverse en silence

Ces jardins fortunes, où coula son enfance ;

Il songe à son vieux père, à son épouse... Hélas

Son sort rappellera le destin des Calas ;

Il ira, convaincu d'un crime imaginaire, Réveiller par sa mort les mânes de Voltaire... Mais on l'appelle ; il rentre en ce temple imposant Où Dieu seul avec lui sait qu'il est innocent. Le jury s'est assis, et son chef vénérable, Seul debout, le front nu, tient l'arrêt redoutable ; Le vieillard, sur son cœur posant ses faibles mains, S'incline aux pieds de Dieu, qui juge les humains ; Il lit... Ciel ! le captif écoute, et croit à peine ; Pâle, il jette aux jurés une vue incertaine ; Le peuple les bénit, il tombe à leurs genoux. La loi l'eût condamné, les vertus l'ont absous.

Toutefois des jurés l'état craint l'indulgence. Aussi, quand un forfait réclame sa vengeance, Thémis, cachant son glaive à leurs yeux attendris, Sans effrayer leurs cœurs, s'adresse à leurs esprits. Le crime est devant eux ; leur âme incorniptible Enfante avec douleur la vérité terrible ; Un juge alors condamne, et fidèle à leur voix. Le glaive va loin d'eux exécuter les lois. Jury, code immortel ! noble magistrature. Qu'admire la raison, qu'approuve la nature ! Oh ! qu'il fut juste et grand, le premier qui voulut Que l'homme à ses égaux pût devoir son salut, Et que du crime, armé d'audace et d'assurance, L'instinct de la vertu distinguât l'innocence ! Jury ! nais pour la France, et vers la hberté Marque les premiers pas d'un peuple transporté.

Hélas ! si, dans ces jours de meurtre et d'anarchie Où le fer s'arrêta sur ma tête blanchie. Au heu de ces bourreaux, craints de Paris tremblant, Qui levaient sur la hache un subside sanglant, n. 4

Thémis dans son palais eût convoqué des sages,

A Tor, à la menace opposant leurs courages,

Tu vivrais, ô ma fille 1... et je verrais encor

Ce sourire charmant que m'enleva ta mort !

Vous vivriez aussi, princesse infortunée,

A ce titre, avec nous, sur l'échafaud traînée !

Oh ! combien d'orphelins croîtraient, enfants heureux^

Sur ce sein maternel, qui ne bat plus pour eux !

Le jour ne verrait plus la machine des crimes,

Minotaure sanglant, attendre des victimes,

Et, dressée aux regards des peuples irrités.

De sa tête fumante effrayer les cités.

Oui, des tyrans vaincus enchaînant la furie,

Un vrai jury, Voltaire, eût sauvé la patrie.

VOLTAIRE

Ah ! sou\iens-toi surtout, rival de Messala, En vantant le jury, qu'un jury t'immola. Le sort doit seul nommer ces juges tutélaires ; Choisis par des t\Tans, ils ont fait vos misères. Crains encor que la loi, répandant la terreur. Ne punisse en forfait la faiblesse ou l'erreiu*, Et, des jurés surpris révoltant la clémence, Ne les force à frémir de leur propre sentence. Ainsi, souvent dans Londre, aux regards du jury, Paraît un malheureux, que la faim a maigri ; Il est trop vrai, sa main, par le besoin contrainte. D'un vil bon de la banque a contrefait l'empreinte. Il ira, sous son poids courbant un croc de fer, De sa mort con\Tilsive amuser Westminster.

Hélas 1 dans tous les temps, barbare et méprisable. L'homme s'est fait un jeu des jours de son semblable.

INSTITUTION DUf[URY EN FRANCE 99

A Sparte, où la licence et le vol enhardis, Étaient punis au jour et dans T ombre applaudis, Un pied plus long que l'autre, une épaule inégale Dictaient d'un faible enfant la sentence fatale ; Ésope fut heureux de naître phrygien ; Et Luxembourg là-bas n'eût été bon à rien.

Entre au camp des romains ; vois l'armée en alarmes. Et ce consul sévère, insensible à leurs larmes. Regarde. C'est son fils, qu'un hcteur inhumain Lie à l'affreux poteau d'une tremblante main. C'en est fait ; ce beau front a roulé sur la terre... Hélas ! il a vaincu sans l'aveu de son père !

La femme aux champs du nord \ comme aux bords du levant,

Suit mort un vieux mari qu'elle abhorra vivant.

Plus loin, sont des gaulois, pieusement perfides,

Livrant des étrangers au fer de leurs druides ;

Ou le huron, tuant, pour s'en débarrasser,

Son père qui radote et ne sait plus chasser.

Et quand on vit régner, grâce aux progrès de l'homme,

Le sabre dans Byzance et la crosse dans Rome,

Si Mustapha bâillait, pour charmer ses loisirs.

Il faisait au divan étrangler ses visirs.

Ou sur quelque santon qui demandait l'aumône

Au métier de bourreau s'exerçait en personne.

Dans Lisbonne, au fracas des cloches, du tambour. Prêtres, clercs, cardinaux s'assemblaient un beau jour ; Puis, près des vils suppôts du tribunal inique Qu'à défaut de Satan dut fonder Dominique,

^ On sait que les Scythes et les indiens avaient la même coutume.

loo ŒUVRES DE L^ JEUNESSE

S'avançaient à pas lents, couverts de manteaux gris, Vingt damnés qu'exhortaient des moines bien nourris. Et qui, tous, sans trop croire à la grâce infinie. Allaient, cent pas plus loin, cuire en cérémonie. Souvent tout leur forfait, d'eux-mêmes inconnu. Était d'attendre encore un Dieu déjà venu.

France, des maux pareils jadis t'ont déchirée...

Mais voilons de Xoé la nudité sacrée.

Puisses-tu seulement, respectant deux grands rois,

Oublier si Louis a rappelé François ^ ;

Apprendre, quels que soient leur culte et leurs mj^stères.

Qu'enfants d'un même Dieu, les hommes sont tous frères,

Et voir, grâce au jury, protecteur de tes droits.

Le crime seul trembler en présence des lois !

Alors, s'il reparaît, éteins à son aurore

L'astre des factions, qui t'épouvante encore ;

Bannis ces écrivains, que rien ne peut calmer,

Qui n'ont su que détruire en voulant réformer ;

Impose au talent même un utile silence.

Va, souvent le bonheur n'est que dans l'ignorance.

MALESHERBES

Voltaire, que dis-tu ? par amour de la paix. Veux-tu sur tous les yeux étendre un voile épais ? Veux-tu rendre à nos fils les censures, les bulles, De la Sorbonne en feu les foudres ridicules, Et tout cet appareil de pouvoir monacal, Que Fénelon craignait, et dont riait Pascal ? Des troubles, comme toi, je hais les vils apôtres. Renversant un abus pour en créer mille autres,

1 L'estrapade et les dragonnades.

INSTITUTION DU JURY EN FRANCE loi

Charlatans effrontés, parés de faux clinquants,

Fougueux, parfois subtils, mais jamais éloquents.

Ne les redoute plus ; une fois détrompée,

La France de leurs cris ne sera plus frappée.

Je verrais sans effroi le terrent inonder

Des champs que son limon peut encor féconder.

Grand Dieu ! quand le génie, ouvrant ses larges ailes.

Atteint déjà peut-être à des routes nouvelles,

On irait l'arrêter, de peur que ses élans

N'éveillent quelques sots, jaloux ou turbulents !

On verrait tout se taire, ainsi qu'aux bords du Tibre,

Et la pensée aux fers, quand l'homme se dit libre !

Non, rien de la raison ne doit gêner l'essor.

Ta pensée, ô Bias, était ton seul trésor.

Mais dès qu'un écrivain, dans un coupable zèle,

Aux lois, à ses devoirs paraîtrait infidèle,

Je voudrais, poar punir ses funestes écarts.

Convoquer les savants, les favoris des arts,

Et voir, sans que du moins sa gloire en fût ternie,

Le jury des talents condamner le génie.

Ou si, pour tout briser, des esprits pleins d'ardeur

Osaient du droit d'écrire abuser sans pudeur ;

Si, profanant les lois, le culte et la morale,

Leurs pamphlets en tous lieux colportaient le scandale ;

J'assemblerais encore un jury vénéré.

Défenseur des vertus, par elles éclairé ;

Et les méchants verraient flétrir leurs vils ouvrages

Et par la voix du peuple et par l'arrêt des sages.

VOLTAIRE

Lamoignon, ta prudence a trouvé le seul frein Qui puisse en ses écarts borner l'esprit humain.

A de justes arrêts nul ne trouve à redire.

Le peuple ne rit point qaand il n'a point à rire ;

Et la raison est là, qui dit à ces mortels,

Qui, brûlés pour un livre, obtinrent des autels :

« Crois-moi, méchant rêveur qu'on a daigné poursuivre,

<? Tes écrits seraient morts, si l'on t'eût laissé vivre. i>

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