‹ Victor Hugo, Waterloo, NapoléonChapitre 29 sur 38 · LE VIEUX SERGENT · texte numérisé non relu

LE VIEUX SERGENT

Air : Dis-moi soldat, dis-mois, t'en souviens-tu?

Près du rouet de sa fille chérie

Le vieux sergent se distrait de ses maux,

Et, d'une main que la balle a meurtrie,

tierce en riant deux petits-fils jumeaux.

Assis tranquille au seuil du toit champêtre,

Son seul refuge après tant de combats,

Il dit parfois: « Ce n'est pas tout de naître!

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Mais qu'entend-il? Le tambour qui résonne?

Il voit au loin passer un bataillon.

Le sang remonte à son front qui grisonne;

Le vieux coursier a senti l'aiguillon.

Hélas! soudain tristement il s'écrie:

« Cest un drapeau que je ne connais pas!

(( Ah! si jamais vous vengez la patrie,

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque,

« Aux bords du Rhin, à Jemmapes, à Fleuras,

« Ces paysans, fils de la République,

« Sur la frontière, à sa voix accourus!

« Pieds nus, sans pain, sourds aux alarmes,

« Tous à la gloire allaient du même pas.

« Le Rhin lui seul peut retremper nos armes.

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »

« De quel éclat brillaient dans la bataille (( Ces habits bleus par la Victoire usés! <( La Liberté mêlait à la mitraille « Des fers rompus et des sceptres brisés.

« Les nations, reines par nos conquêtes, « Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. <( Heureux celui qui mourut dans ces fêtes! <( Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

« Tant de vertu trop tôt fut obscurcie:

<( Pour s'annoblir nos chefs sortent des rangs;

« Par la cartouche encor toute noircie,

<( Leur bouche est prête à flatter les tyrans.

« La Liberté déserte avec ses armes ;

(( D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras;

« A notre gloire on mesure nos larmes.

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Sa fille alors, interrompant sa plainte

Tout en filant lui chante à demi-voix

Ces airs proscrits, qui les frappant de crainte,

Ont en sursaut réveillé tous les rois.

« Peuple, à ton tour que ces chants te réveillent,

(( H en est temps, » dit-il aussi tout bas.

Puis il répète à ses fils qui sommeillent:

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

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