‹ Vie d'Anne Catherine EmmerichChapitre 45 sur 49 · VI B · texte numérisé non relu

VI B

bréviaire par les prêtres et les religieux. C'est le divin Sauveur lui-même qui vit avec nous dans cet ordre de choses, qui en tout temps se donne à nous comme victime et comme nourriture, c^n que nous devenions un en lui. Combien éclatent sa miséricorde et sa sollicitude sans relâche pour nous dans ces miUiers de messes où le sacrifice propitiatoire, sa mort sanglante sur la croix, est renouvelé tous les jours d'une manière non sanglante et offert pour nous au Père céleste ! Ce sacrifice de la croix est un sacrifice éternel, un sacrifice d'une efficacité infinie, inaltérable, toujours nouvelle ; mais il doit profiter aux hommes dans le temps qui est fini et où tout est compté. C'est pourquoi, suivant l'institution du Fils de Dieu fait homme , ce très-saint sacrifice est renouvelé et répété tous les jours jusqu'à ce que le compte soit achevé et que le monde avec son existence dans le temps arrive à sa fin, car c'est Jésus-Christ lui-même qui, par les mains des prêtres légitimement ordonnés, fussent-ils même indignes, s'offre à son Père céleste sous les espèces du pain et du vin pour le réconcilier avec nous.

12. Lorsqu'Anne Catherine avait avec le pèlerin des entretiens de ce genre , elle en profitait pour l'exhorter en même temps à la prière, aux pratiques de pénitence, à la charité chrétienne, à la lutte contre lui-même et au renoncement , et cela d'une manière si simple et si naturelle que ses paroles se présentaient à lui moins comme une exhortation que comme une consolation, ou comme la conséquence nécessaire et venant de soi-même de ce qu'elle avait dit et de ce qu'il avait reconnu vrai. Et quand elle ne pouvait pas avoir avec lui un entretien prolongé , elle lui demandait au moins ses prières, qu'elle réclamait comme une aumône spirituelle pour elle-même ou pour quelque intention à elle recommandée par

d*autres personnes. Elle lui indiquait tel ou tel exercice de piété, telle ou telle formule de prière, l'encourageant à mettre en Dieu toute sa confiance et le faisant ainsi entrer chaque jour plus avant dans une Tie en union avec TEglise. Elle lui demandait par exemple en ces termes des prières et des œuvres de charité pour les pauvres âmes du purgatoire : « Nous vivons des biens que nous ont laissés nos parents et nos aïeux ; mais nous oublionsJaiCilement ce que nous leur devons, combien ils désirent ^e nous nous montrions reconnaissants envers eux et combien ils ont besoin de notre secours. Supporte, souffre, prie, jeûne, fais Taumôné pour nous ! nous crient-ils; offre pour nous le saint sacrifice de la messe ! » Et quand il lui demandait ce qu'il pouvait faire pour ses parents décédés , elle lui conseiUait, outre la prière et les aumônes, de s'imposer pendant un certain temps des pratiques déterminées de renoncement à lui-même et de mortification spirituelle , de patience et de douceur.

13. Quoique le pèlerin ne pût pas résister à la force et à la vérité des paroles d'Anne Catherine, il lui était pourtant difficile de se défaire d'une opinion longtemps nourrie dans son esprit et que son attachement pour des personnes respectées lui avait rendue chère, opinion suivant laquelle il était possible, même sans adhérer extérieurement à l'Eglise et sans être en communion réelle et complète.avec elle, d'avoir une piété véritable et agréable à Dieu. Il s'appuyait pour le prouver sur ce que beaucoup de personnes vivant hors de l'Eglise valent mieux que d'autres personnes nées dans le catholicisme, et il se plaisait à retracer si éloquemment le triste état de l'Eglise catholique dans bien des pays que souvent Anne Catherine n'osait rien répliquer, parce qu'elle voyait bien que ses arguments ne feraient pas d'effet sur lui. Mais

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un jour elle amena elle-même la conversation sur ce sujet, et lui dit :

« Mon conducteur spirituel m'a reproché sévèrement d'avoir écouté avec trop de complaisance l'éloge des hérétiques pieux. Il m'a demandé si je n^ savais plus qui je suis et à qui j'appartiens. Je suis, m'a-t-il dit, une vierge de l'Eglise catholique,- consacrée à Dieu et liée par de saints vœux. Je dois louer Dieu dans l'Eglise et prier pour les hérétiques avec une sincère compassion. Je suis à même de savoir mieux que d'autres ce qu'est l'Eglise et je dois pour cela louer les membres de Jésus- Christ dans l'Eglise, qui est son corps ; quant à ceux qui se sont arrachés de ce corps et lui ont fait de si cruelles blessures , je dois les plaindre et prier pour leur conversion. En louant les désobéissants, on participe à leur faute. Puis ces louanges ne sont pas de la charité parce que le véritable zèle pour le salut des &mes en est affaibli. U a été bon pour moi que je fusse bl&mée, car il ne faut pas se laisser aller ainsi quand il s'agit de choses aussi saintes. Je vois bien parmi les hérétiques beaucoup de bonnes personnes, et elles m'inspirent une grande compassion; mais je vois aussi qu'ils sont des enfants dont l'origine ne remonte pas plus haut qu'eux-mêmes , qui vont à la dérive et qui se divisent sans cesse entre eux. Un mouvement vers la piété qui leur vient de la souche catholique se fait sentir par moments chez eux; mais il se trouve à côté un mouvement ténébreux, indocile, qui les soulève contre la mère commune et les détourne d'elle. Us ne demandent pas mieux que d'être pieux , pourvu qu'ils ne soient pas catholiques. Quoiqu'ils disent sans cesse que les cérémonies et les formes mortes n'ont pas d'importance , qu'on doit servir Dieu en esprit, ils tiennent pourtant avec obstination à la forme et en réalité à une forme morte, qui s'est fiiite elle-même et qui, à cause de cela, est toujours variable;

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qui n'est pas le résultat d'un développement interne, un corps animé par Tesprit , mais une enveloppe morte. C'est pourquoi ils ne peuvent courber la tête et tous ont la maladie de l'orgueil. En effet, comment arriveraient-ils à avoir l'humilité du cœur, eux qui n'apprennent pas dès l'enfance à s'humilier, qui ne confessent pas leurs péchés et leurs misères, qui ne se sont pas accoutumés comme les enfants de l'Eglise à s'accuser dans le sacrement de pénitence devant le représentant de Dieu, pleins de repentir et de confusion. lYoilà pourquoi je vois, .même dans les meilleurs, quelque chose de défectueux, de présomptueux, d'opinifttre , d'orgueilleux. Les seuls hérétiques qui ne soient pas surjune mauvaise voie sont ceux qui, ne sachant rien de l'Eglise, hors de laquelle il n'y a point de salut , pratiquent |la piété comme ils le peuvent. Mais aussitôt que Dieu leur donnne le moindre signe ou leur envoie le moindre]doute , c'est un appel qui leur est fait et ils doivent chercher à connaître la vérité. Les hérétiques aussi sont devenus] membres de TEglise par le saint baptême, s'ils l'ont reçu suivant les règles; ils vivent uniquement de l'Eglise et n'ont, en fait de nourriture spirituelle, que ce qui peut leur venir de TEglise; mais ils ne sont point à table avec les enfants de la maison; ils sont dehors, insultant, se vantant ou mourant d'inanition. Quand je vois en vision des hérétiques baptisés qui rentrent dans l'Eglise, c'est comme s'ils sortaient des murs de l'Eglise pour venir devant l'autel et le très-saint Sacrement; tandis que les non baptisés, les Juifs, les Turcs et les païens, quand ils se convertissent, me sont montrés comme entrant par la porte. »

Un jour, elle exprima sa pensée au moyen du tableau symbolique suivant :

« Je vis deux villes, l'une à droite, l'autre à gauche. A la ville de gauche conduisait une belle allée droite

d'arbres au tronc lisse et couverts de fleurs; mais ces fleurs tombaient sans cesse les unes après les autres et on ne voyait pas de fruits. Mon conducteur me dit : or Vois combien cette nouvelle ville est plus pauvre que l'ancienne qui est à droite. » La ville elle-même paraissait extérieu* rement très-bien percée; mais tout y était comme mort. Alors mon conducteur me montra aussi la vieille ville qui était à droite. Elle paraissait par endroits beaucoup plus irrégulière et plus dégradée; mais on voyait tout autour des arbres magnifiques, couverts de fruits. 11 n'y avait de pénurie et de dommage à souffrir que pour ceux qui ne recueillaient pas les fruits et ne soignaient pas les arbres. Ces arbres étaient très-vieux et s'élevaient majestueusement jusqu'au ciel. D'un côté, ils étaient laissés à l'abandon par ceux qui en étaient chargés : on y voyait des branches brisées et des fruits tombés à terre; de l'autre côté, ils étaient sains, vigoureux et couverts de fruits excellents. »

14. Mais le pèlerin se sentait encore plus déconcerté quand il voyait, à ne pouvoir s'y méprendre, avec quelle décision Anne Catherine condamnait le faux mysticisme de Boos et de Gossner, leurs menées et leurs adhérents, et quelle peine elle se donnait pour chasser de son âme le poison mortel qu'il y avait laissé pénétrer par suite d'un engouement aveugle pour cette secte et pour ses opinions radicalement destructives de l'économie de la rédemption chrétienne. De hième que, précédemment, quelques-uns des visiteui"» d'Anne Catherine avaient voulu voir en elle une somnambule magnétique, de même le pèlerin, au commencement, avait été tenté de la ranger dans la même catégorie que les faux mystiques ; mais l'impression que toute sa manière d'être fit sur lui, sa simplicité modeste, son respect sans bornes pour l'autorité ecclésiastique , la fermeté inébranlable et la pureté de sa foi qui ne tolé-

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rait pas qu'on s'écart&t le moins du monde des prescriptions et des traditions de l'Eglise, le ramenèrent bientôt à une appréciation plus juste. Un jour qu'il parlait en termes élogieux des chefs de cette secte, elle lui dit avec chagrin : c Oui, je connais Gossner. Cet homme me fait horreur; il est extrêmement dangereux. Boos aussi est un homme inflexible et opiniâtre qui me fait peur. Il faudrait bien des choses pour que celui-là pût être sauvé. »

Il fut aussi question par hasard d'une certaine Marie Oberdorfer qui était en rapports intimes avec les cercles de faux mystiques et dont le pèlerin, appuyé sur l'opinion d*un ami ecclésiastique qu'il estimait beaucoup, parlait comme d'une personne éclairée de lumières particulières. Anne Catherine, qui assistait à la conversation sans y prendre part, s'écria tout à coup : « Eclairée! qu'est-ce que cela? » Et sur l'explication de Brentano, que cette femme lui semblait posséder une lumière intérieure pour l'intelligence des saintes Ecritures, elle reprit :

c Ces lumières ne sont rien ; mais la grâce accordée aux fidèles enfants de l'Eglise est grande. Ceux-là seuls, par leur confession sincère et obéissante de la foi catholique, la seule vraie, par leur communion vivante avec l'Eglise visible, sont dans les eaux qui découlent de la Jérusalem céleste. Quant à ceux qui ont la présomption de s'élever au-dessus de l'Eglise et de l'autorité spirituelle, qui prétendent être les seuls à posséder la lumière et s'appellent eux-mêmes « la communion des saints, o ils n'ont aucune lumière réelle, car ils ne se tiennent pas dans la foi, mais ils s'égarent et se séparent de Dieu et de son Eglise. Je vois chez tous, même chez les meilleurs d'entre eux, un orgueil effrayant, mais chez aucun l'humilité, la simplicité et l'obéissance. Ils sont terriblement vains de la séparation dans laquelle ils vivent. Ils parlent de foi, de lumière, de christianisme vivant; mais ils méprisent et outragent la

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sainte Eglise dans laquelle seule il &ut chercher la lumière et la vie. Us se placent au-dessus de tout pouvoir et de toute hiérarchie ecclésiastique et ne connaissent ni la soumission ni le respect envers l'autorité spirituelle. Dans leur présomption, ils prétendent mieux comprendre toute chose que les chefs de TEglise et même que les saints docteurs. Ils rejettent les bonnes œuvres et veulent pourtant posséder toute perfection, eux qui, avec leur prétendue lumière, ne jugent nécessaires ni obéissance, ni règles de discipline, ni mortification, ni pénitence. Je les vois toujours s'éloigner de plus en plus de TEgUse^ et je vois beaucoup de mal provenir d'eux. »

Comme ce jugement sévère choquait beaucoup le pèlerin par sa contradiction si tranchante avec l'opinion favorable à ces sectaires dont il s'était imbu antérieurement, Anne Catherine revint encore plusieurs fois sur ce sujet. Et, un jour, elle porta ce jugement sévère : « Ces c éclairés, » je les vois toujours dans un certain rapport avec la venue de l'Antéchrist, car eux aussi, par leurs menées, coopèrent à l'accomplissement du mystère d'iniquité. »

Le pèlerin n'osa pas la contredire ; mais il se passa encore longtemps avant qu'il arrivât à bien comprendre et à voir clairement qu'Anne Catherine avait par là atteint le faux mysticisme dans son essence la plus intime. Aucun égarement n'amène des conséquences aussi désastreuses et n'est aussi difficile à guérir que cet orgueil de l'esprit par suite duquel Thomme pécheur prétend arriveràlasuprème union avec Dieu sans passer par le chemin laborieux de la pénitence, sans pratiquer même les premières et les plus nécessaires des vertus chrétiennes et sans autre guide que le sentiment intime et la lumière qui est censée donner à l'Âme la certitude infaillible que le Christ opère en elle. « Le Christ pour nous! le Christ en nous! » tel

avait été la devise des sectaires; faisant appel à l'infaillibilité de la voix intérieure, ils avaient rejeté tout jugement de l'autorité légitime , de l'Eglise , qui seule a reçu son pouvoir de Dieu, qui seule a mission pour décider de la vérité ou de la fausseté de ces sortes de manifestations intérieures; ils s'étaient mis au-dessus des règles de la foi et des commandements divins et avaient par là renversé toute barrière qui eût pu préserver ces infortunés de ce mal dont l'influence désastreuse faisait lever comme une semence de malédiction partout où ils portaient leurs pas. A la vérité, le poète n'avait pas encore bu à leur coupe enivrante; toutefois son ancienne disposition bostile à l'Église l'avait conduit à prendre d'autant plus volontiers pour la vérité leurs mots sacramentels « d'esprit, d'amour, de lumière, d'entrée, d'habitation, d'opération et de parole de Dieu en nous, » que tous ces biens lui étaient montrés comme pouvant être acquis de la manière la plus facile et la moins pénible. Mais, dans le voisinage de la servante de Dieu et sous son action, ces prestiges se dissipèrent forcément pour lui; il commença avec toute l'énergie de son esprit à s'efforcer d'acquérir cette foi pure et vive qu'il reconnaissait être le principe fondamental et l'élément essentiel d'où venait à Anne Catherine la force incompréhensible avec laquelle elle accomplissait sa mission de souffrance pour la glorification de Dieu et de son Église.

IK. Sailer et Christian Brentano étaient arrivés le 22 octobre à Dulmen, et le pèlerin pensait à se joindre à eux lors de leur départ pour aller de nouveau séjourner à Berlin; mais Anne Catherine, avec une bonté touchante, l'engagea à rester encore à Dulmen^ pour y poursuivre à l'aide des moyens déjà indiqués l'œuvre commencée de sa rénovation spirituelle, c Dieu me fait de grandes grâces,

s'écria-t*il plein de reconnaissance ; la sœur Emmerich fait prodigieusement pour moi; je suis derenu son enfant ! » U voulait très-sérieusement être envers elle comme un enfant docile; mais cette bonne résolution ne passait pas encore à l'état de fait accompli. Bientôt l'entourage d'Anne Catherine se sentit de plus en plus gêné par l'entrée d'un esprit si supérieur dans sa modeste sphère, à mesure que le pèlerin arrivait à mieux comprendre la personne d'Anne Catherine et ses dons extraordinaires et s'attachait avec une ardeur toujours croissante à tirer le plus grand profit possible pour lui-même et pour les autres de son commerce avec elle et de tout ce qu'elle lui communiquait. U regardait comme perdu tout le temps qu'elle ne lui donnait pas, mais qu'elle employait à consoler les»pauvres, les afOigés et ceux qui avaient besoin d'assistance ; il lui arrivait souvent de s'abandonner au plus amer mécontentement et même à TafQiction la plus profonde, lorsqu'elle se fatiguait péniblement à diriger sa sœur dans les soins du ménage, au lieu d'initier le pèlerin aux mystères de ses contemplations. Le médecin ne pouvait plus parler de ses malades à Anne Catherine, le confesseur lui raconter ses peines spirituelles, l'abbé Lambert l'entretenir des infirmités de sa vieillesse. Il fallait que sa sœur Gertrude fût éloignée, que sa porte fût fermée aux rares visites de Flamske et surtout à ses anciennes compagnes du couvent d'Âgnetenberg, afin que sa bouche ne s'ouvrît pour personne, sinon pour le pèlerin, tourmenté d'un désir ardent de ses communications, et qui assurait de si bon cœur, en versant des larmes, qu'il voulait employer toutes les forces de son esprit et sa vie elle-même pour faire connaître aux contemporains les grâces de Dieu dans cet instrument qu'il s'était choisi.

Il fiillait la rare force morale d'Anne Catherine pour

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rétablir la bonne intelligence entre les personnes de son entourage et l'ami si souvent chagrin, pour obtenir de cet homme si prompt à s*irriter qu'il prit patience et se surmontât lui-même. A la fin, elle ne vit pas d'autre moyen à employer que son éloignement temporaire de Dulmen. Sur la prière de la servante de Dieu et avec l'assurance d'un accueil amical quand il reviendrait, il quitta la petite ville en janvier 1819, et il n'y revint qu'au mois de mai; mais, même alors, il se passa un temps assez long avant qu'il arriv&t au calme et à la liberté d'esprit dont il avait besoin pour recevoir les communications et noter les faits qui seront rapportés dans le volume suivant.

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