‹ Vie d'Artus Prunier de Saint-André: conseiller du roy en ses conseils dChapitre 1 sur 23 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Vers la fin du XVI« siècle, la magistrature fran- <^ise a produit, en grand nombre, des hommes éminents par leur science et leurs vertus. Au milieu des passions religieuses qui alors ensanglantaient la France, ces esprits fermes et droits tentèrent de réconcilier les deux partis qui s'égorgeaient et, au péril même de leur vie, revendiquèrent le respect dû aux lois outragées.

Le Dauphiné n'est pas demeuré étranger à cette croisade des intelligences supérieures, il a fourni, lui aussi, son contingent de magistrats distingués qui ont joint leurs généreux efforts à ceux des autres Parlements. Pierre Bûcher, Jean Truchon, Jean de Bellièvre (i), François de Vachon, Ennemond Rabot d'Illins, Soffrey Calignon, Expilly, Jean de la Croix de Chevrières, Artus de Lionne, ont laissé des souvenirs qui ne sont point en-

(t) Bien que Tnichon et Delliërre ne soient pas nés sur le sol même du Dauphiné, on peut dire qu'ils en sont devenus les enfants d'adoption par les services qu'ils lui ont rendus et par l'affection qu'ils lui ont toujours témoignée.

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core effacés et que l'histoire a pieusement recueillis. Il en est un cependant dont le nom est mêlé à tous les orages de notre province,que nos Annales citent souvent, mais dont aucun biographe, de nos jours, n'a retracé la vie.

Ce magistrat célèbre se nomme : Artus de Prunier de Saint-André.

Du moins, au XVll^ siècle, un seul écrivain a tenté ce travail, Nicolas Chorier, mais par malheur son manuscrit s'est perdu, et toutes les recherches pour le découvtir étaient jusqu'à présent demeurées stériles.

Racontrles actions des hommes qui ont honoré un pays, est un devoir ; rappeler leurs services, c'est leur payer une juste dette de reconnaissance. Les chroniques de nos provinces sont un miroir fidèle du temps passé : modestes, elles se contentent de refléter la vérité, dédaignent les fleurs du beau langage et narrent sans aucune prétention. Elles ont pour nous un parfum qui nous plaît infiniment : nous y voyons les hommes et les choses sous leur vrai jour et nous les pouvons mieux juger. Nous touchons, pour ainsi dire, du doigt les crimes et les vertus, et nous apprécions plus sainement les défaillances et les triomphes dont les événements sont semés.

Après avoir soigneusement parcouru les annales du Dauphiné, nous avons été frappé du lumineux sillon que Prunier y a laissé : c'est là le puissant motif qui nous a engagé à rechercher d'abord le manuscrit où se trouvaient consignés les services de cet homme éminent et à reconstruire ensuite, si nos investigations restaient infructueuses, sa vie et son œuvre.

Nous étions encouragé dans cette pensée par le portrait qu'en tracent Chorier et Guy AUard.

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< Son mérite et ses services, dit le premier, rélevèrent f à ce haut rang où il luy fut avantageux d'cstre exposé « aux yeux de tout l'Estat. (i) »

Et plus loin, dans le même ouvrage, Chirier à)OUte ces lignes : a D'Artus I de nom et de Jeanne de la Cot lombière, naquit Artus Prunier, Tun des plus grands e hommes que cette province ait produits. Sa fidélité et ( sa prudence l'avoient mis en si haute considération f que le colonel Alphonse d'Omano, qui en estoit le « lieutenant deroy,ayantesté fait prisonnier à Auxonne, € la noblesse le nomma pour en faire les fonctions, en « son absence, jusques à ce que le Roy y ait pourveu. f Mais il ne fit pas d'autre choix et n'en auroit pu faire I de meilleur. Les services qu'il rendit à TEstat furent M si éclatans que la Provence, estant divisé; par les ar- I tifices de la Ligue, il y fut envoyé, et mis à la teste de « son Parlement. (2) »

L'appréciation d'un magistrat, faite en ces termes, nous inspira dèp lors le désir de connaître sa vie entière : Guy Allard, en couronnant ce premier jugement d'éloges non moins expressifs, nous a tout à fait poussé dans cette voie.

« Artus Prunier de Saint-André, nous dit-il, estoit « l'un des plus sages et des plus sçavans ma^strats de « son siècle. Plusieurs actions qu'il fit, lors des désor- « dres de ta religion, marquèrent sa prudence, et douze « volumes in-folio qu'il a laissés par écrit de différentes

(1) Chorier, L'Estat politique de la province de Dauphin p. 67, .Ô71.

(1) Ibid., V Prunier, t. m.

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* madères sont des témoignages certains de son sçai voir, (i) »

Et il ajoute ailleurs : « Il (Prunier) joignit à toutes les vertus politiques une profonde érudition et un grand scavoir. (2) »

Pour abréger ces citations, nous passerons sous silence les auteurs qui, à la même époque, comme Louis Videl, ont parlé d'Artus de Prunier et qui, eux aussi, n'ont point été avares de louanges. Ainsi, les historiens dauphinois ont, dès le XVII» siècle, rendu un hommage éclatant aux venus de ce personnage distingué entre tous.

Chorier dont les œuvres sont fort connues et dont nous n'avons pas à juger ici les mérites d'écrivain, (des plumes spirituelles et autorisées ont en effet apprécié, à leur juste prix, ses travaux considérables), pouvait mieux que personne, aidé de ses immenses recherches et de ses nombreuses relations, raconter la vie de ce grand magistrat. C'était là, à coup sûr, un beau sujet pour composer un livre : lui-même nous apprend dans ses intéressants Mémoires les motifs qui le déterminèrent à retracer les services de cet illustre premier Président. En effet, à ta date de 1677, Chorier (3) écrivait :

(t) Guy Allard, La Bibliothèque de Daupkiné contenant le nom de ceux qui se sont distingue^ par leur sçayoir dans cette province, e:c , p. [83, Grenoble, t68o.

(3) Guy Allard , Dictionnaire historique, chronologique, etc , t. Il, pp. 349-160.— C" Douglas, Soffrey de Calignon, p 6.

(3) Le monument que, sur ses vieux jours, Chorier a élevé â la mémoire du Président Prunier, est trop important , pour passer son nom sous ûlence.

I Chorier (.Nicolas), avocat au Parlement de Grenoble , est

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< Les éclatantes vertus du premier président Artus « Prunier de Saint-André, ma/^strat d^un e^rit supé- « rieur, aussi bien que les services signalés que je dois à 1 SCS petits-fils, m'engageaient à écrire sa v'.;. Jem'ap- « pliquai donc à la composer en latin ; cet ouvrage fut ( promptement achevé. J'en fis une copie de ma main « et je roflris à Nicolas Prunier de Saini-André » (i).

Chorier a réellement écrit la vie d'Artus Prunier de Saint-André, mais cette œuvre ne fut pas imprimée. Il laissa en effet, à sa mort, cinq ouvrages manuscrits : il en est quatre malheureusement dont on déplore aujourd'hui la perte, car un seul a pu échapper à un sort aussi rigoureux, «L'Histoire de la noblesse de Dauphiné. • u C'est un volume petit in-folio de 66i pages (2).

Nos regrets s'étaient accrus à la suhe de ct;s constata-

l'un des hommes les plus considérables de l'histoire littéraire du Dauphiné. II créa les Annales de cette province qui, avant lui, étaient à peu près inconnues; réduit â ses propres forces, presque sans l'aide d'écrits antérieurs, il les tira du chaos des chartriers et des archives où elles dormaient ensevelies. L'Importance de ce travail lui valut de son vivant des applaudissements unanimes. Il naquit à Vienne, le i*' septembre 1612, de Jean Chorier et de Benoîte Christophe, fille d'un notaire de la même ville. Il mourut à Grenoble, le 14 aoiit 1692 et fut enterré dans l'église Notre-Dame, > Rochas, Biographie du Dauphiné, t. r, pp. 237-149. — Mélanges biogr. et bibliog. : ■ J. OUivier , Histoire de la vie et des ouvr. de Chorier, p. 8. — Guy Allard, La Bibliotk de Dauph., p. 71. — Maurice Salesse, Éloge de Nicolas Chorier, p. aS. Grenoble, 1869.

(1) Nicolai Chorerii Viennensis i. C. Adversariorum de vita et rébus suis libri ni.

(2) M. A. Rochas ia\t l'énumératioa de ces divers ouvrages : 1° MagdaleneUca; 2° Histoire de la maison de La Tourd'Au-

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lions : nous avons essayé mais vainement de retrouver le texte original. En effet, au commencement du XVIIIe siècle, la famille de Créquy-Blanchefort qui possédait la plupart des manuscrits de Chorier, les transporta à Toulouse. Elle vendit même, en 1716, une riche bibliothèque à l'abbaye bénédictine de Marmoutier. Or, la ville de Tours possède actuellement cette collection, mais par malheur aucune de ces deux cités ne peut nous montrer le texte précieux. Dans la pensée de Chorier, cette biographie latine n'était qu'un essai : nous en trouverons la preuve en poursuivant lalecturedesesMémoires. « Il arriva dans les premiers jours de l'année 168 1 qui » vint ensuite, que je n'eus pas à douter de la bienveilf lance envers moi de Nicolas Prunier de Saint-André, « premier pr.;sidcnt. Non-seulement il m'admit dans son « intime familiarité, maïs encore il m'honora de ses bicnt faits. A cette époque, j'avais arrêté dans mon esprit « d'écrire la vie d'Artus Prunier, qui avait aussi été pre- * mierprésident. Après avoir fait une recherche exacte, « j'avais déjà devant les yeux les actions et les mœurs < de ce grand homme telles qu'elles étaient, lorsque la « sinistre nouvelle de la mort d'Arnaud Pollod de Foissy « vint me frapper d'une tristesse profonde » (i).

vergne; 3» Vie m latin d'Artus Prunier de Saint-André; ^"Anedocta, ou Notices biographiques de g5 hommes et femmes illustres,

(1) Bulletin de l'Académie delphinate^ 3« série, t. iii, 1867.— Chorier, à la fin de la vie d'Artus Prunier, a laissé échapper une phrase qui nous permet de fixer exactement l'époque où il a écrit celte remarquable biographie. En pariant des filles de Nicolas Prunier de Saint André , il raconic que l'une d'entre elles, Justine a a épousé, il y a quelques jours seulement , Joseph- Louis -Alphonse de Susscnage- » Or, ce mariage fut céUbré en 1683.

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Heureusement pour l'histoire de la magistrature dauphinoise, le vieil avocat, blanchi au milieu des chagrins et d'amères déceptions, presque au seuil du tombeau, ne s'abandonna pas tout entier à sa douleur. Pour oublier un peu le nouveau malheur qui Taneignait, Choricr se mil à l'œuvre et écrivit, cette fois en français, cinq années après son premier essai, la vie du président Artus de Prunier. Nos Annales y ont gagné de nombreuses pages pleines de faits importants, où se déroulent, durant presque un siècle , les événements les plus variés et les plus émouvants.

Nous en étions là de nos recherches, quand en 1877, M. le comte Louis de Saint-Ferriol, dont notre province ressentira longtemps encore ta perte, voulut bien nous confier un manuscrit inédit, en langue française, et contenant un fragment de la vie d' Artus de Prunier (1). Cette première découverte nous remplit de joie, car nous avions en mains une portion du second ouvTage deChorier : nous espérions, à l'aide de ce secours inattendu, reconstituer la carrière de ce magistrat proclamé l'un des plus illustres de son siècle. La tâche que nous nous étions imposée était délicate : dès lors nous résolûmes d'y consacrer toute notre ardeur et tout notre temps. Le fragment en question nous parut une ébauche, demeurée inachevée, de la biographie française.

Acettemêmeépoque,M.le marquis deVirieu nous prêta avec une courtoisie dont nous avons été profondément

(1) Nous sommes heureux d'offrir ici nos respectueux remerciments ù M"''- la Comtesse douairière de Chabons : nous n'avons point oublie les services qu'elle nous a rendus , lors de nos recherches sur le président Prunier.

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touché, un manuscrit d'un prix infini, l'un des joyaux du château de Pupetières.C'était une copie, mais cette fois intégrale, de la bi(^raphie française d'Artus de Prunier, le second travail de Chorier, considéré jusqu'à ce jour, ainsi que son aîné écrit en latin, comme définitivement perdu. La vie du Président y est racontée dans tousses détails, aussi est-elle trois fois plus étendue que le fragment incomplet communiqué par M. le comte Louis de Saint-Ferriol.

Cet ouvrage, réservé sans aucun doute à la publication, était, dans la pensée de son auteur, comme le couronnement d'une longue carrière consacrée aux études historiques. Chorier a pris la peine de corriger cet exemplaire de sa propre main, ce soin révèle une destination importante : il fut offert, nous essaierons plus loin de le prouver, à la famille du Président; et c'est là le secret de ces retouches.

Nicolas et Gabriel de Prunier avaient dû engager Chorier à écrire, dans notre langue, la vie de leur grandpère, afin de la faire mieux connfûtre. Certaines expressions de Guy Allard nous confirment dans cette opinion : en terminant la généalogie de la famille Prunier, il ajoute ; f J'aurois encore plusieurs choses avantageuses « à dire (sur Artus de Prunier), mais le lecteur les f pourra voir dans l'histoire de sa vie composée par « Nicolas Chorier, avocat au parlement de Gre- € noble, (i) i

Il parle donc de la vie d'Artus comme si elle était déjà connue : l'auteur avait probablement annoncé à ses

(i) Gay KW^vd, Dictionnaire historique, chronologique, etc , t. 11, v> Prunier. 1084.

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amis que bientôt elle paraîtrait, Chorîer aura tout d'abord retracé, en latin, la vie d'Âitus de Prunier, mais seulement dans ses grandes lignes. Ce premier essai devait être peu considérable, on se le figure étendu comme la vie de Pierre de Boissat : il était destiné aux petitsfils de l'illustre président. Les ma^strats, au XVP siècle, possédaient une érudition dont il est difUcile d'avoir une juste idée et leur science juridique nous confondrait : ils parlaient en effet plusieurs langues et lisaient Démosthènes ou Cicéron comme La Boétie ou Montaigne.

Encouragé, le vieil historien dauphinois ébaucha un nouveau travail, cette fois en français, et déjà plus complet que le premier : le manuscrit de M. le comte de Smnt-Ferriol, selon nous, renfermerait le tiers de ce second essai qui peut-être se borna là. La famille Pnuiier lui confia alors d'importants documents : la récente communication que M. Amédée de BoufËer a bien voulu nous faire, et dont nous allons parler, confirme tout-àfait cette manière de voir. Chorier, en possession de riches matériaux, s'empressa de refondre son œuvre, de 'a corriger et de la compléter sur les points négligés ou demeurés obscurs. L'inestimable manuscrit de M. le marquis de Virieu contient donc la rédaction définitive de la biographie française de Prunier de Saint -André ; etsi cet ouvrage remarquable n'a pas vu le jour, cela tient aux chagrins de toute sorte et à la gêne qui ont été les tristes compagnons des dernières années de l'écrivain.

Ce grand travail fut achevé en 1682.

Tout vient à l'appui de ce que nous'avançons, car, si nous établissons un parallèle entre les deux manuscrits, de nouvelles preuves surgissent. En'effet, celui de Pupetières, outre les corrections de Chorier, renferme des

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additions considérables : les erreurs historiques contenues dans le manuscrit d'Uriage ici disparaissent. On voit jusqu'à la dernière évidence que des documents nouveaux ont été mis à profit dans le remaniement définitif.

La biographie latine, celle de l'année 1677, n'ayant pas été retrouvée, le manuscrit de Pupetières, soigneusement re\'u^"par Chorier, acquiert une valeur qui n'échappe! à personne.

Pendant le cours de nos longues investigations, nous avons reçu, à trois reprises, des communications d'un très grand prix : M. Amédée de Boufficr est l'auteur de la dernière. Nousavonsdii plus haut comment il fallait, à notre sens, interpréter les paroles de Ghorier,quand il nous raconte les motifs qui l'ont engagé, par deux fois, à écrire la vie du président Prunier. Nous avions toujours pensé, sans cependant en trouver la preuve, que l'infatigable historien avait demandé à ses petits-fils dont le^ bontés lui étaient familières, des notes complètes sur les services rendus par leur illustre aïeul. Cette façon de procéder était si naturelle qu'elle avait dû s'imposer à lui. Les détails intimes et précis sur la carrière de ce magistrat, aussi remarquable au palais que diplomate habile, ne pouvaient être fournis que par la famille : en effet, le manuscrit de M. de Bouffierles contient tous dans leur exacte teneur. Quand Chorier^ en 1682, eut résolu d'élever un véritable monument à la mémoire de cet homme célèbre, il s'adressa à Gabriel de Prunier pour obtenir ces renseignements indispensables; et l'on trouve, à la table du volume qui renferme ces notes précieuses, la mention suivante : « Mémoires de la vie « d'Artiis de Prunier Saint-André, premiei- prési- « dent au parlement de Grenoble, par Mons.le prési-

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« dent de Bochesnc. (i) i Cétaît sous cette désignation que Gabriel de Prunier était connu. Le manuscrit de M. de Bouffier est donc comme le témoin irrécusable et de la demande et de la réponse. Il nous semble inutile d'insister sur la valeur d'un pareil document, qui n'était pas destiné à la publicité. Pour répondre au désir exprimé, le petit-fils a retracé dans ses grandes Lgnes la vie de son grand-père, et c'est sur un tel canevas que Chorier a écrit ensuite sa volumineuse et attachante biographie : ses vastes connaissances lui ont permis de peindre, sous son vrai jour, l'époque troublée où vécut Artus de Prunier.

Nous allons esquisser rapidement l'historique des trois manuscrits : îl est nécessaire, pour en apprécier la portée, de connaître exactement leur origine et de parcourir, à travers deux siècles, la route qu'ils ont suivie pour venir jusqu'à nous.

Commençons par le plus ancien, celui de M. Amédée de Bouffier. A la mort de Nicolas Chorier, le marquis de Valbonnays, le savant écrivain qui nous a laissé son Histoire du Dauphiné comme un témoignage vivant de son érudition, se rendit acquéreur de quelques ouvrages et de certains manuscrits, parmi lesquels, les Adversaria, ses Mémoires ; mais la meilleure part de cette riche bibliothèque, nous l'avons déjà vu, passa aux mains des

(i) Le volume, que M. Amédée de Bouffier a l'heureuse fortune de posséder, contient de précieux documents tous inédits : sur la couverture, on lit ce titre : T. XXI coUect'.onis Miscellanorum transcriplorum. n A l'intérieur, Chorier a mis, en tête des Notes remises par Gabriel de Prunier, ces mots : « Suitte de Mémoires pour l'histoire du premier prcsidinl de Saint- André. >

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Blanchefort-Créquy. La famille Du Bouchage, héritière de réminent historien, a transmis à son allié, Monsieur de Reynaud, les livres en question ". ce dernier, à son tour, il y a quelques années, a vendu à M. de Bouffier quatre volumes manuscrits. Ce trésor renfermait les notes si intéressantes que le président de Beauchène avait recueillies sur la vie de son grand-père : il les donna à Chorier qui s'en est inspiré de la façon la phis heureuse pour composer sa dernière œuvre.

Passons au manuscrit d'Uriage. Le 14 août iSyS, Antoine de Clermom, premier baron du Dauphiné, vendit à Artus de Prunier, trésorier et receveur général de la province, la terre de Virieu(i), En i635, ellefut érigée en marquisat, et, à la 6n du dix-huitième siècle, Joséphine de Prunier, dernier rejeton decette famille célèbre, épousa le comte de Langon, baron d'Uriage. Sa fille, Françoise de Langon, veuve du marquis de Gautheron, est morte en 1 826, et a légué à son neveu, M. le comte Louis de Saint-Ferriol, les terres de Virieu et d'Uriage. Il est maintenant facile de s'expliquer pourquoi l'on retrouve aux archives du château d'Uriage une ébauche incomplète de la biographie de Prunier.

Reste le manuscrit de M, le marquis de Virieu, Celui-ci contient, à n'en pas douter, l'ouvrage de Nicolas Chorier, sans aucune mutilation : ce grand travail est au juste dix fois plus étendu que le mémoire du président de Beauchène.

Il est bon de rappeler ici que François de Virieu, seigneur de Pupetières et de Montrevel, épousa Gasparde

(i) V. à la page 4L, la n

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de Prunier, fille du grand magistrat (i). Leurs descendants ont dû être jaloux de posséder la vie de leur illustre aïeul et ce désir, si naturel aux cœurs bien nés, expliquerait à lui seul la présence du manuscrit au château de Pupetières, mais un autre événement la justifie encore mieux.

On n'a pas oublié que l'Assemblée législative,à l'instigation de Condorcet, par les lois des 24 juin et 19 août - 1792, ordonna la destruction des anciens titres. Déjà, le 19 juin de cette même année, 600 volumes de généalogies av^ent été brûlés sur la place Vendôme, « en préf sence du peuple debout et de Louis XIV à cheval, » disait avec amertume un de ceux qui attisaient le foyer. La Convention compléta cette œuvre de vandalisme, ainsi que l'a qualifiée dans son rappon l'ancien évêque Grégoire, et de plus fit confectionner les gai^oussesavec les parchemins de grand format. La haine du passé avait dicté ces mesures sauvages : l'histoire seule a éprouvé des pertes dont elle demeurera à jamais inconsolable (2). Les mauvaises passions une fois déchaînées s'apaisent difficilement, les départements se firent gloire de répondre à cet appel : on brûla avec une rage aveugle tout ce qu'on put ravir aux archives publiques ou privées. A cette époque, on transporta à Pupetières une notable portion de celles de Virieu, dans le secret espoir de les mieux cacher : or,la biographie française d'Artus de Prunier de Saint-André se retrouve précisément au château de Pupetières.

(1) V, la page 3ii.

(2) Revue des Questions historiques : Le Vandalisme rivolutionnairepar Edgar Boutaric, p. 3i5, "Septième année.

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Nous sommes donc très probablement en présence de Pexemplaire que Chorier offrit à Nicolas et à Gabriel de Prunier : il devait être fier à bon droit d^une œuvre à laquelle il avait consacré la dernière inspiration d'une verte vieillesse. Le manuscrit, il est vrai, n'est pas signé; pour les petits-fils de son héros ce soin était inutile, et de plus il n'aurait pas mis son nom au bas d'une copie due à une main mercenaire : il s'est contenté de la corriger pour rendre son hommage encore plus délicat.

D'ailleurs, nous n'avons nullement besoin de cette attestation matérielle, de cette preuve qui ne parle qu'aux yeux. D'une part, M. Amédée de Bouffier, grâce à une transmission parfaitement établie, nous montre aujourd'hui les notes que Chorier avait demandées à la famille Prunier, et, d'après lesquelles, il a écrit la vie du président : il les gardait dans sa bibliothèque comme un précieux souvenir.

D'un autre côté, M. le marquis de Virieu nous ouvre les archives de Pupetières et en extrait un trésor unique : l'exemplaire que Nicolas et Gabriel de Prunier ont reçu de l'auteur. Ici encore les faits les plus précis justifient la présence du manuscrit : nous possédons ainsi les deux bouts d'une chaîne brisée depuis longtemps et nous pouvons la rétablir en son entier.

Aussi, en face de pareils témoignages, qui affirment l'authenticité de cette œuvre perdue pendant deux siècles, nous n'insisterons pas sur « le style « dont la couleur éclate à chaque ligne. Chorier possède en effet une façon d'écrire qui, à elle seule, est une véritable marque et la plus sûre. Malgré cela, il veut, avec un soin jaloux, épargner au lecteur même l'ombre d'une méprise. C'est ainsi qu'il rappelle, en divers endroits, ses propres ouvrages : « /tJ l^iedu maréchal de Créquy et V Histoire

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u généalogique de la maison de Sassenage. » En parlant de la prise de Grenoble par Lesdiguiè.es, il insère des phrases comme celles-cî : t Ce n'est pas dans mon « sujet d'entrer dans le destail de ceste négociation, « je l'ayfait dans le dernier livre du second volume M de l'Histoire de Dauphiné y (i). Cescitations sont comme autant de signatures apposées sur le oianuscrit.

Notre province pourra donc ajouter un long et fort intéressant chapitre à ses Annales, et, ce service signalé, elle le doit à M. le marquis de Virieu. Grâce à son obligeance, nous ofions au public le texte même de la biographie française^et pour l'annoter nous avons eu recours aux sources originales. Nous avons en outre scrupuleusement respecté Torthographe du temps,mais nous avons aussi cru devoir, en suivant l'exemple donné par d'illustres devanciers, ponctuer à la moderne, afin de rendre plus facile la lecture' de cet ouvrage. Les notes du président de Beauchêne nous ont été fort utiles, car elles nous ont permis, sur des points essentiels, de contrôler les assenions et les jugements de Chorier.

Nous remercions M. le marquis de Virieu etM.de Bouffier de leur exquise bienveillance et de la générosité avec laquelle ils nous ont communiqué ces documents de la plus haute importance.

Le manuscrit de Pupetières, pour faire passer sous nos yeux la vie d'Artus de Prunier, déroule, depuis l'année 154S, date de sa naissance, jusqu'à sa mort arrivée en 1 616, les événements de laprovince les plus remarquables. L'Histoire générale du Dauphiné s'arrête en

(i) Il parle encore du collège <k Vienne ei de son professeur Jacques Georges : il faut consulter Iss pages 42, 78, i5i et

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— Kxn — 1601 : nous avons ainsi un iupp/^men/ important écrit de la main de Chorier.

Grâce aux indications de M. J. Roman, un archéologue dont le savoir est précieux à tous ceux qui s'occupent de l'histoire de notre pays, nous avons retrouvé aux archives de la Bibliothèque nationale, (ancien fonds de Saint-Germain-des-Prés), une portion de la correspondance d'Artus de Prunier. Ses rapports, ses lettres au Roi et au chancelier de Bellièvre, ont été fidèlement reproduits à la fin du présent ouvrage .

Cette publication a, dans cène circonstance, outre une valeur historique indiscutable, un mérite tout particulier. Sa correspondance, en effet, embrasse une période de vingt années : elle roule soit sur des faits politiques d'une haute gravité, soit sur les actions intimes du président, soit sur les événements de la province. Elle éclaire d'un jour nouveau ia personne d'Artus de Prunier et met en saillie d'une façon merveilleuse son caractère, ses services et son intelligence supérieure. De plus elle corrobore le récit de Chorier dans ses parties essentielles : on ne sera pas tenté cette fois de lui reprocher des affirmations qui prêtent le fl^nc à la critique ou des appréciations trop flatteuses de son héros. Des documents épars dans des ouvrages rares ou peu répandus ont été recueillis par nous et permettront encore de vérifier la narration du vieil historien dauphinois. A la simple lecture des Appendices, sa sincérité apparaîtra aisément. - Une photogravure, reproduction d'un portrait du temps, nous donne les traiis de cet homme illustre ( 1 ).

(1) Cette photogravure a été habilement exécutée par

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On est heureux de contempler ce mâle visage, et Ton s'efforce de saisir dans cette ima^e muene le génie qui y éclatait alors.

Cène toile appartenait à M. le comte Louis de Saint- Ferriol qui nous l'avait prêtée avec le plus grand empressement. M. J. Roman possède un sceau d'Artus II de Prunier : grâce à sa courtoisie, nous l'avons fait placer au début de ce livre.

Chorier n'avait pas dressé de table à la suite de £on volumineux récit , et encore moins songé à placer des sommaires en tête des cha[ïitres. Dès nos premières annotations, nous avons regretté ces lacunes. En effet , quand une biographie est si considérable, Ton éprouve à chaque instant le désir de consulter un fragment déjà lu, ou de parcourir, une seconde fois, la narration d'une événement capital. Aussi avons-nous ctu indispensable de résumer l'œuvre en quelques pages afin que le lecteur pût embrasser, d'un seul coup d'œil, l'ensemble de cette histoire.

Maintenant nous avons à cœur de remercier les amis qui, pour nous aider dans nos recherches, ont bien voulu mettre à notre disposition leur connaissance approfondie du Dauphiné et leurs riches bibliothèques. Nous désirons, en témoignage de l'affectueuse sympathie qu'ils nous ont montrée, citer ici leurs noms, sans

M. E. Sappey, un artiste d'un vrai mérite, qui s'est établi a Alais (Gard).

L'impression de notre ouvrage a été confiée â la Maison Allier, dont les ateliers typographiques sont connus et appréciés de tous les lettrés.

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croire cependant acquitter envers eux notre dette de recpnnaîssance.

M. Anatole de Gallicr, président delà Société d'archéologie et de statistique de la Drôme, dont personne n'a jamais mis en défaut le savoirou Tamitié, le docteur Chevalier, M. Tabbé Chevalier, MM. Brun-Durand, Morin-Pons, \'ictor Colomb, Zenon Fière, forment une pléiade de chercheurs distingués qui ont le culte des études historiques. Leurs travaux, modestes ou considérables, sont connus de tous les lenrés, et certains ont mérité à leurs auteurs les plus hautes récompenses.

Nous devons aussi une mention particulière à M. A. Lacroix, l'infatigable archiviste à qui notre province est redevable d'un livre excellent, plein de clarté et de science.

A Grenoble, MM. Gariel, Maignien, Pilot de Thorey, ont bien voulu, avec la plus grande courtoisie, nous servir de guides à travers les précieux dépôts qui leur son* confiés.

M. A. Macé de Lépinay, doyen de la Faculté des lettres, dont la vaste érudition est si justement appréciée, et M, Charaux, l'éminent professeur de philosophie, nous ont donné les plus sages conseils, et cette étude en a recueilli tous les fruits. Enfin nous nous sommes efforcé de faire disparaître les lacunes et les défautsqui, lors du concours ouvert en 1877, nous furent signalés par le spirituel rapporteur, M. Dugit, professeur de littérature française. Nous avons mis à profit ses fines et judicieuses critiques, afin de rendre notre ouvrage plus digne encore des suffrages de l'Académie Delphinale, et lui ménager aussi un bienveillant accueil auprès du public.

En tétï de ce livre, nous avons placé une Introduc-

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tion, où nous résumons la vie de Prunier Saint-André et apprécions, à grands traits, son caractère et ses services. Le lecteur pourra porter alors avec une pleine connaissance, nous osons du moins l'espérer, un jugement impartial sur ce Dauphinois trop longtemps oublié.

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