Vie de César
Soyons sans pitié pour la gloire, cette grande corruptrice du jugement humain, lorsqu'elle n*est pas le reflet de la vraie vertu. Telle est la première réflexion gui se présente quand, après avoir étudié avec Timpartialité de la distance,; Ja gâaxe, lôçf cifCc&istances, Tépoque, la patrie, les e^^lqits.^ 4a politique de César, on entreprend de peindre 1« plus accompli, le plus aimable et le plus déprayé cbs Romains et peut-être des hommes.
Mais il faut comprendre Rome pour comprendre
César.
Le principe de ce qu'on a appelé la République romaine, dans des siècles où le mot République signifiait seulement VÉtat, n'était ni le juste ni l'honnête : c'était le patriotisme.
Le patriotisme se confond quelquefois avec le juste et l'honnête, quand il se borne à aimer, à défendre, à conserver la patrie , c'est-à-dire cette portion héréditaire de sol, patrimoine de la portion de famille humaine qu'on appelle une nation. Mais le patriotisme ambitieux, envahisseur et insatiable , qui ne reconnaît que son intérêt personnel pour droit dans le monde, qui méprise et qui violente les autres droits de nationalités, égaux chez tous les hommes , et qui se fait de ces violences une gloire inique dans la postérité, ce patriotisme n'est qu'un égoïsme colossal, un principe court, brutal, improbe, portant dans ses succès mêmes sa condamnation et le germe de
Les premiers Romains, horde de brigands avant d'être peuple, ayant été obligés, par leur bannissement et leur expatriation, de se réfugier dans les
montagnes du Latium , d'y bâtir une ville et d'y conquérir un à un tous les territoires de leurs voisins pour élargir leur patrie, avaient été naturellement induits par cette origine à faire de ce féroce patriotisme le principe unique, la vertu et presque la divinité de Rome. Comme toutes les fausses vertus , ce patriotisme avait légitimé ses crimes par des axiomes. La conquête sans limites, la subjugation incessante du monde , la spoliation de l'univers , les triomphes effrontés où la nation étalait, au lieu d'en rougir, ces dépouilles, avaient été de siècle en siècle la conséquence de ce principe; la guerre perpétuelle en avait été le moyen. La fortune , et cela est fréquent , comme pour éprouver la foi et démentir la Providence, avait asservi une grande partie de l'univers alors connu des Romains.
L'origine illégitime de ce peuple, qui explique l'insatiabilité de ses conquêtes, explique aussi la nature tumultueuse de son gouvernement. Comme tous étaient égaux de crime, d'exil et de brigandage dans leur repaire, devenu depuis la ville éternelle, T égalité de tyrannie entre les fondateurs de la cité , l'égalité de servitude entre les vaincus, s'étaient profondément imprimées dans leurs âmes. Ils n'avaient
pas pu supporter longtemps la discipline de leurs rois ; ils avaient monopolisé dans un sénat le pouvoir, par droit de richesse et de prépondérance entre les membres de leurs principales familles, sans s'inquiéter des droits du reste du peuple.
Peu à peu le peuple grandissant avait réclamé, les armes à la main, sa part de puissance. On lui avait accordé des comices, des tribuns, des droits électoraux, des magistratures propres qui le rendaient régal du sénat ; mais ce peuple, aussi égoïste et aussi exclusif que les grands, avait borné à lui-même Texercice des droits des citoyens romains.
C'étaient deux oligarchies rivales, Tune dans le sénat, l'autre dans le Forum , se combattant pour s'arracher leurs privilèges, ou se conciliant pour imposer ensemble leur joug à la plèbe et aux provinces; ce n'était point une république telle que nous entendons aujourd'hui, par ce mot, le gouvernement représentatif organisé du peuple tout entier. Cette idée d'égalité, de représentation dans le pouvoir politique pour assurer Tégalité du droit dans l'ordre civil, n'était pas née encore dans le monde romain. Elle devait naître d'une religion meilleure, distributrice (Je l'équité divine entre
les classes. Seul, l'esclavage, admis alors partout, protestait contre rétablissement d'une démocratie véritable.
Rome avec ses deux tribunes, ses deux aristocraties, ses deux consuls annuels, ses comices, ses tribuns, ses sénatus-consultes, ses plébiscites, ses brigues de suffrages, ses luttes intestines, ses guerres civiles, ses dictatures, tyrannie à temps pour interposer la force entre les anarchies, avait été un éternel orage. Mais cet orage avait répandu sur le monde les plus beaux éclairs d'éloquence, de génie, de courage et de vertu. Tant que Rome avait été à Tétroit dans ritalie, ou tant qu'elle avait eu à conquérir en Sicile, en Espagne, en Grèce, en Asie Mineure, en Egypte, à Carthage, la nécessité du salut commun ou la tension de l'ambition commune avait ajourné les grandes luttes intestines, seule cause de mort des nations.
Mais quand Carthage fut conquise par les Scipions, la dernière vertu de la république, le génie soldatesque nourri par Rome dans ses légions pour
asservir Tunivers se retourna contre elle. C'est la loi du talion contre les peuples libres qui veulent en même temps être des peuples conquérants : ils se blessent tôt ou tard et ils se tuent avec Tépée qu'ils ont tirée contre le monde. Le sénat et le peuple eurent à compter avec les légions et les généraux, habitués à commander chez les autres et ne sachant plus obéir aux lois dans leur patrie.
Le temps, en outre, avait développé dans Tintérieur de ritalie et dans la constitution même de la république des dissensions organiques et des ques* tiens sociales qui ne pouvaient se trancher que par la guerre civile. C'est le jugement des causes insolubles. La plus grave de ces questions était la loi agraire.
La loi agraire, levier habituel de tous les tribuns qui voulaient soulever le peuple et la plèbe, depuis les Gracques jusqu'à Clodius, Catilina et César, n'était nullement ce rêve impraticable du partage arbitraire de la terre en portions égales, lit de Procuste où des
législateurs chimériques prétendraient éternellement niveler ce que la nature tend éternellement à inégaliser selon le travail , l'épargne, le nombre et Tapti* tude intellectuelle et physique de la famille. Le bon sens romain, essentiellement législatif et agricole, n'avait pas de telles aberrations du juste et du possible. La loi agraire signifiait seulement la distribution, soit gratuite aux familles de vétérans, soit par les enchères aux familles rurales , des territoires à cultiver conquis et possédés en Italie et ailleurs par l'État, et qu'on appelait l'aérer puhUcus, les biens territoriaux de l'État. Ces territoires, non encore distribués ou vendus aux citoyens, étaient affermés à long bail par la république à des colons cultivateurs qui voulaient changer leur fermage contre un titre inaliénable de propriété.
Les patriciens opulents s'étaient abusivement emparés, à titre d'usurpation, de ces terres, qu'ils faisaient cultiver par des métayers, leurs sousfermiers , ou par leurs innombrables esclaves. Ils refusaient de restituer ces biens , qui ne leur appartenaient, en réalité, que par l'asage et la déshérence. Le peuple , la plèbe et les légions voulaient forcer le sénat à les exproprier avec indemnité pour donner un
cours libre à cette richesse en sol usurpé ou stérile. Les tribuns, agitateurs du peuple, les démagogues, Bfieneurs de la plèbe, les ambitieux, flatteurs de la multitude, les généraux, complaisants des légions pour s'attirer la faveur des camps , soutenaient le parti populaire contre le sénat.
Voilà toute la loi agraire. La cause était juste au fond et le résultat salutaire ; seulement la dépossession des patricims et des riches était d'une extrême vexation. Les tribuns eux-mêmes sentaient la double difficulté de mécontenter l'aristocratie en la dépouillant, sans indemnité, d'une possession héréditaire sur laquelle mille autres possessions d'exploitation s'étaient fondées, ou d'aliéner le peuple en lui demandant de voter cette indemnité nécessaire. Les biens des proscrits des guerres civiles faisaient partie de cet agir publicus. Les distribuer ou les vendre au peuple , c'était prononcer l'éternité de la proscription et de la confiscation. On reculait devant cette irrévocabilité de l'exil et de l'indigence des proscrits d'hier, qui pourraient être les prescripteurs de demain. Cela ressemblait, sous ce rapport, à la discussion sur l'indemnité des émigrés en France à Tépoque de la Restauration : mesure irritante et calmante à la fois,
Digiti
que le gouvernement de la Restauration eut Taudace d'aborder et la gloire d'accomplir sans guerre civile , et en étouffant, au contraire, un gern;ie perpétuel de représailles. Cette loi agraire de la France agita le peuple et le sauva malgré lui, comme l'indemnité demandée au peuple romain , préalablement à la loi agraire, aurait sauvé Rome.
Une cause de dissension qui se confondait avec celle de la loi agraire était Textension du titre de citoyen mmain, demandée avec justice par les habitants des villes libres et refusée avec insolence ou accordée avec parcimonie par le sénat ou par le peuple.
- A ces grands éléments de trouble au cœur de la république il faut ajouter la dépravation déjà monstrueuse des mœurs, Faccùmulation scandaleuse des richesses dans quelques familles, telles que les Grassus ou les LucuUns, possédant des provinces entières et jusqu'à quarante mille esclaves; Tindigence des autres, vendant tout, même leur conscience et leur suffrage, à qui voulait les acheter; la religion, simple
hypocrisie d*État, conservant au peuple des augures, des prêtres et des dieux comme des habitudes ou des spectacles pour amuser la populace ; une capitale immense, dont le trésor public nourrissait gratuitement une plèbe de quatre cent mille prolétaires, armée oisive, toujours prête aux servitudes ou aux séditions ; des corporations de trois cent mille ouvriers formant autant de factions délibérantes qu'il y avait de métiers dans Rome, ateliers nationaux en permanence où chaque parti allait recruter ses vociférateurs ou ses combattants; des jeux publics, des théâtres, des cirques, des troupeaux de bétes féroces, des armées de gladiateurs entretenus aux frais de TÉtat ou des citoyens ; le peuple dans une tumultueuse oisiveté ; des tribunes ouvertes dans tous les carrefours aux agitateurs de la ville pour les murmures, les plaintes, les calomnies; les séditions des citoyens, de la plèbe , des affranchis et même des esclaves ; enfin des légions nombreuses de soldats ou de vétérans, véritables cités dans la cité , inféodées comme une clientèle à tel ou tel général pour les besoins de leur gloire ou de leur ambition, et venant imposer tour à tour au sénat et au peuple qui les soldaient un ordre humiliant ou des désordres sanguinaires.
Telle était la.situation de la république aux temps où César grandissait pour la détruire.
Il était né entre les proscriptions de Marius, le bourreau des nobles, et les proscriptions de Sylla, le bourreau des plébéiens. Cette date explique ses ambitions et son impiété envers une telle liberté. Le premier sentiment qui dut se lever dans son âme fut de désespérer de la république. Un grand homme vertueux aurait rêvé de la réformer et de la rasseoir ; un grand homme dépravé devait rêver de Tasservir et de s'en emparer.
La nature et la fortune avaient façonné Thomme pour le rôle. Il avait tout ce qui séduit les hommes et tout ce qui les subjugue : un grand nom, une grande beauté, un grand génie, un grand caractère. On peut dire de lui seul qu'il était né populaire.
Sa famille était des plus antiques de Rome, où l'antiquité de la race était une consécration aux yeux du peuple. Son sang se confondait avec celui des dieux. La première fois qu'il parla en public , aux funérailles de sa tante, il énuméra fièrement lui-même ses aïeux comme des titres à l'attention publique :
« Mon aïeule maternelle, dit-il, descendait d*Ancus • Martius, la souche des rois de Rome ; la famille Julia, à laquelle s'affilie la mienne, descend de Vénus ellemême. Je réunis donc dans mon sang quelque chose de la majesté des rois , si puissants parmi les hommes , et de la majesté des dieux , qui sont les maîtres des rois! »
La richesse de cette maison répondait à son antiquité. Elle possédait d'immenses domaines ruraux dans le Latium, une vaste clientèle dans Rome, l'habitude héréditaire des grandes charges , des milliers d'esclaves dans ses terres, un palais et des jardins somptueux dans la via Suhurra, le quartier sénatorial des vieux patriciens. Son père, qui mourut jeune, le laissa, sous la tutelle de sa mère, maître d'une liberté et d'une opulence précoces. A seize ans, il coiïimençait à attirer l'attention sur lui par son nom, par sa figure, par ses prodigalités et par sa familiarité noble avec le peuple. La séduction irrésistible de Vénus, de qui il prétendait descendre, semblait se retrouver en caractères plus virils dans ses traits. Sa taille était élevée, mince et souple; il marchait à pied dans les rues de Rome plutôt qu'en litière, pour se faire admirer des femmes et bien venir du bas peu-
pie par cette affectation (Inégalité. Son costume, élégant dans sa négligence , était calculé pour faire ressortir les agréments de sa personne : une ceinture lâche, dont le nœud retombait, à demi dénoué, sur ses jambes comme une ceinture de femme , lui donnait l'apparent abandon dont les hommes sévères de Rome accusaient les jeunes voluptueux, hommes à la ceinture dénouée (homines dectncH). Il pensait que cette affiche de licence de mœurs dans la jeunesse ne déplaisait pas au peuple, qui avait du goût ou de Tindulgence pour les Alcibiades, comme si un peu de vice devait toujours entrer dans la grâce de ses favoris. L'austérité mettait trop de distance entre le plébéien et le patricien; la licence rapprochait, elle donnait aux uns le besoin d'indulgence, aux autres le droit de famiharité.
L'instinct divinatoire du jeune César lui avait appris ce mystère des popularités consommées. L'amour du plaisir et la vanité de l'adolescent l'aidaient d'euxmêmes à jouer naturellement ce rôle délicat entre la popularité et le mépris, où souvent la popularité glisse. Il soignait sa beauté non-seulement comme un attrait, mais comme une force.
Sa chevelure flottante, toujours hssée avec le peigne
aux dents d'ivoire, parfumée d'huile odorante, ramenée du sommet de la tête sur le front et sur les tempes, et retenue par un bandeau, dérobait aux regards le seul défaut de sa figure , le front chauve avant les années. Ce front était modelé comme par le pouce du statuaire : la parfaite harmonie des facultés, se jouant dans une facilité qui les accomplit toutes, n'y laissait ni froncement, ni protubérance, ni ride; il pensait sans (ju'on le vît réfléchir, tant la pensée en lui était rapide, naturelle et spontanée 1 Sa peau blanche était épilée avec raffinement sur la poitrine, sur les joues et sur les jambes nues. Ses yeux étaient noirs dans le repos; dans l'émotion ils se teintaient, disent ses peintres, de nuances mélangées et de Jets de feu qui en rendaient la couleur incertaine ; ils semblaient lancer le regard comme un trait, aussi loin et aussi profondément qu'il voulait atteindre. Ses joues avaient la pâleur de l'étude ou de la volupté fatiguée. Sa bouche, bien ouverte et souriante, n'avait ni sévérité, ni contention, ni dédain ; des paroles gracieuses en coulaient de source. Sa voix sonore et bien timbrée s'entendait de loin sans effort; la bienveillance en tempérait l'accent. Son geste participait de ce désir universel de plaire : il tendait la
main avec cordialité à ceux qui le saluaient par son nom, quel que fût le rang du salueur, et il la pressait légèrement ou avec force selon la convenance ou Tamitié.
Tel était César à dix-sept ans : déjà regardé des vieillards, envié des jeunes gens, idolâtré des femmes, caressé du peuple, promis aux précoces fonctions des hautes magistratures, studieux, lettré, éloquent, débauché, aspirant à toutes les supériorités, même à celle des vices, né pour être le salut ou la perte de sa patrie.
C'était pendant les dernières années de la dictature du vieux SyUa, qui avait fait triompher non un ordre durable, mais une tyrannie précaire sur une autre tyrannie. Les agitations suscitées par les Gracques, patriciens factieux passés aux séditions du peuple et abandonnés par leurs compUces à la vengeance des patriciens ; la dictature de Marins, démagogue soldatesque sans génie et sans vertu, mort d'excès de vin après des excès de sang contre la noblesse, avaient lassé le peuple lui-même de ses convulsions. Sylla,
général heureux, patricien implacable, avait saisi la dictature, sans chercher à. pacifier ou à réformer la république; Sylla, représaille vivante de Marius, avait repris pour toute politique regorgement. Seulement il avait égorgé les démagogues et les plébéiens, au lieu d'égorger les sénateurs et les nobles. La dictature n'avait été qu'une longue consternation du parti vaincu. La république, incapable de vivre de vertu, vivait de stupeur.
Une autre représaille, après la mort de Sylla, ne pouvait manquer de succéder à la représaille de cet aristocrate vengeur du sénat. Déjà môme les premiers symptômes d'une réaction populaire révélaient une fermentation civile sous la main de fer de Sylla. Quelques jeunes nobles, à limitation des Gracques, tels que Dolabella, Lepidus, Crassus, César, Gatilina, prêtent leur voix au peuple abattu et briguent la po* pularité aux dépens de leur ordre.
Le peuple aime naturellement les tribuns qui lui viennent de haut et qui lui paraissent généreux en adoptant sa cause. Les démagogues sortis du peuple lui sont suspects de chercher fortune ou importance dans les révolutions; les aristocrates populaires apportent au. peuple en force et en prestige plus qu'ils
ne lui demandent y ils loi imposent en outre un respect que ne lui inspirent pas ses propres agitateurs. On a beau faire , le nom est quelque chose dans Phomme : il y a du passé dans le présent.
L'homme nouveau éprouve, malgré lui, le besoin de se rattacher à Thomme ancien. Ce ne sont ni les lois ni les préjugés, c^est la nature qui a fait cette noblesse. Voyez les Gracques, voyez César à Rome^ voyez Mirabeau, voyez Lafayette en France 1 c'est toujours uae main de patricien tendue d'en haut qui relève, qm soulève ou qui dompte le peuple.
Le jeune César savait tout par intuition. Il se tenait, dès les premiers jours de sa vie pubhque, sur cette limite indécise oii les patriciens du sénat pouvaient voir en lui un conservateur de leurs privilèges, et où le peuple pouvait espérer dans ce jeune patricien un successeur des Gracques et un émule de Marins, un tribun de ses droits. Cette attitude équivoque, mal couverte par la réputation de débauche, de prodigalité, d'épicuréisme, qu'il s'était faite dans une ado-
lescence efféminée et licencieuse, le déroba quelque temps aux soupçons ombrageux de Sylla. Une circonstance domestique les fit éclater.
César avait été fiancé à seize ans par sa mère avec une opulente héritière^ fille d'un simple chevalier romain, nommée Cossutiai Parvenu à l'âge viril et épris des charmes de Julie, fille de Ginna, il s'était refusé à accomplir ce mariage, et il avait épousé Julie. Cinna, qui avait été dictateur, était un nom odieux et suspect à Sylla. Tout ce qui avait tenu au parti populaire lui était ennemi ; il s'offensa de cette union d'un jeune homme sur lequel se fondaient déjà tant d'espérances et tant de craintes avec la fille de Ginna ; il voulut, par séduction et par menace, contraindre Gésar à répudier Julie. L'amour fut la première insurrection de l'esprit de César contre le dictateur. Il s'indigna, il refusa obstinément de sacrifier au caprice de Sylla l'épouse qull adorait, il brava la proscription et la mort plutôt que de désavouer sa tendresse.
Obligé de sortir de Rome pour se dérober aux pour^
suites de Sylla, il se réfugia dans les montagnes de la Sabine, empruntant tantôt le toit d'un de ses amis, tantôt la métairie d'un autre, pour dépister les soldats du dictateur. Une nuit qu'il errait ainsi dans la campagne, d'asile en asile, et que la fièvre qui le minait énervait sa marche, il fut atteint par les soldats. 11 n'évita la mort qu'en achetant, au prix de trois cent mille sesterces, le silence et la pitié du centurion qui les commandait. Sylla avait confisqué tous ses biens et l'avait déclaré incapable de toutes les charges. L'intervention de sa famille, de ses amis et des vestales, solliciteuses sacrées auxquelles Sylla ne refusait rien, fléchit plus qu'elle ne convainquit le dictateur. Il avait pressenti le successeur de Marins dans ce jeune voluptueux à la ceinture relâchée et à la robe flottante ; il se rendit à l'importunité plus qu'à la clémence. La tyrannie a des yeux qui lisent au delà de la portée du regard dans l'ombre de l'avenir. Sylla tétait un homme qui avait accumulé contre lui trop de vengeances pour ne pas se prophétiser à lui-même une expiation certaine dans un inévitable successeur; mais il vieillissait, et il avait déjà l'indifférence d'un tyran que la mort va couvrir bientôt contre les représailles de la tyrannie. Peu lui importait en ce mo-
ment que Rome eût un factieux de moins ou de plus après lui I
« Vous le voulez, dit-il aux Vestales et à ses pro^pres amis, qui lui garantissaient la parfaite innocuité de César, j'y consens ; mais souvenez-vous que vous vous en repentirez et qu'il y a dans ce jeune homme plus d'un Marins! »
Ce nom de Marins ne venait pas au hasard sur les lèvres de SyUa ; car le vieux Marins avait épousé Julie , tante de César, et cette parenté avec l'homme dont le nom seul faisait frissonner les patriciens appelait naturellement sur le neveu de Marius le soupçon de quelque consanguinité de parti.
Quoi qu'il en soit, César pardonné rentra dans Rome et y reprit avec sa fortune le cours de ses pro-* digalités et de ses débauches. 11 semblait vouloir faire oublier au tyran de sa patrie la peur qu'on avait eue de lui, par ses élégances , ses dettes et ses scandales. Sa demeure, ouverte à tous les luxes et à tous les plaisirs, était le foyer banal de tous les jeunes li-
œncieux de Rome. On y professait les doctrines d'Épicure. On s'y raillait des mœurs, des lois et des dieux de la république. César était à la fois Thôte et le modèle de cette jeunesse; il donnait le ton, à Rome , du goût et des vices ; on le citait comme rhomme qui savait le mieux donner à toutes les licences la grâce de la légèreté et les élégances de l'aristocratie.
Il continuait cependant à caresser sous main le parti populaire, mais il le caressait par ses plus mauvais instincts, et, au lieu de le prendre par Thypocrisie de la vertu , il le flattait par Timitation de ses débordements. Il n'y avait pas un débauché, un impie, un citoyen perdu de mœurs, pas un débiteur perdu de dettes , pas un de ces désespérés de fortune et de réputation qui ne peuvent se relever que dans Fécroulement de toute chose, dont César ne fût secrètement Tespoir ou Tami. Il avait la clientèle de tous les vices. Dans un temps de corruption, c'était une force : il semblait vouloir donner lui-même à ces ennemis irréconciliables de Tordre le gage d'une ruine commune en se ruinant comme eux et en ne se gardant pour fortune que le bouleversement de son pays. Ses dettes, provenant presque toutes des
libéralités faites aux meneurs de brigues populaires, s'élevaient déjà à huit millions de notre monnaie, somme qui représentait alors au moins quarante millions.
Suétone, son historien domestique, le représente à cette époque de sa vie comme TAlcibiade romain, mais comme un Alcibiade qui n'avait point de Socrate.
« Son costume, dit-il, était efféminé; les franges qui bordaient son laticlave (vêtement de dessus) descendaient jusque sur ses mains. C'était toujours sur cette robe qu'il nouait sa ceinture mal attachée. Il aimait avec passion le luxe et la magnificence. Il avait fait construire dans le site délicieux de Laricia, près d'Albano, une maison de campagne dont la construction et les décorations lui avaient coûté des sommes énormes ; il la fit démolir, avant de l'habiter, pour quelques légères imperfections de convenance. Dans ses voyages, il faisait porter avec ses bagages des parquets mobiles en bois odorant et des pavés de mosaïque, pour ne fouler aux pieds que des
objets d'art. Il n'épargnait rien pour corrompre à prix d'or les femmes que sa beauté et sa célébrité ne suffisaient pas à séduire. Avant l'âge de vingt-deux ans, il avait déjà enlevé à leurs maris Posthumia, femme de Serviùs Sulpicius, Lollia, femme de Gabinius, Tertulla, femme de Crassus, Mucia, femme du grand Pompée, Servilie, enfin, mère de Brutus, la plus chère de ses conquêtes. Il lui donna une perle du prix de plusieurs millions de sesterces.
Il tirait gloire de ses séductions , et , avant d'aspirer à d'autres célébrités, il aspirait à la célébrité de ses désordres ; plus la famille qu'il déshonorait était illustre ou patricienne , plus il en recueillait d'hon« neur. De tous les excès, il ne s'abstenait que de celui du vin , parce que le vin trouble llntelligence et qu'il voulait se posséder lui-même pour posséder les autres. Gaton, qui affichait dans la vertu l'excès que César affectait dans les scandales, lui rendait ironiquement cette justice :
a De tous ceux, disait Caton , qui ont entrepris de ruiner la république, ce jeune homme est le seul qui ait été sobre. »
Tiberius ftracchus s'était souvent montré ivre à la tribune, et Marins était un ivrogne de caserne.
A un tel prodigue il fallait un jour Tempire à dépenser. Aussi les historiens s'accordent à dire qu'il était aussi avide que généreux, et qu'il apportait aussi peu de probité à vendre qu'à acheter les honneurs et les provinces de la république.
Mais ses dissipations, dit Suétone, ne l'empêchaient pas de cultiver assidûment tous les talents par lesquels on s'élevait aux honneurs publics dans Rome, et les talents plus hauts encore par lesquels on s'élève aux honneurs de la postérité. Toute gloire lui était bonne, et il était capable de toutes les gloires. Ses premiers discours au Forum , devant le peuple, ne lui laissèrent pour rivaux que les premiers orateurs de Rome, dans un temps où Rome avait le vieux Antoine et le divin Cicéron, Cicéron lui-même, dans son traité de VOrateufy dédié à Brutus, parle, sans faveur comme sans envie, de la parole éclatante^ grandiose et opulente' de César.
«c Je n'en connais aucun dont; on puiue dire que César est le second, » dit-il.
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Puis, pour convaincre Brutus, qui devait un jour étouffer cette éloquence sous le poignard :
« Quel orateur, ajoute Cicéron, poumez-vous lui préférer parmi ceux qui n'ont cultivé que cet art seul de parler ? Qui pourrait l'emporter sur lui pour l'abondance et la vigueur de la pensée? qui, pour l'élégance ou la splendeur des expressions? »
Les discours écrits de lui qui existaient encore au temps d'Auguste, soit au Forum, soit au sénat, soit au camp devant les soldats, avant les batailles d'Espagne, ne retraçaient qu'imparfaitement, dit-on, la grâce, la force et l'abondance de ses harangues. Cicéron et d'autres contemporains disent que ses poésies égalaient son éloquence et qu'elles ne l'auraient laissé inférieur à aucun poëte romain dans un temps qui couvait déjà Horace et Virgile. Un poème sur les voyages, une ode à Hercule, une tragédie d'OEdipe, l'avaient exercé à la poésie didactique, lyrique et dramatique. Ces essais sont absorbés dans sa gloire comme les rayons dans" l'astre couché. On ne peut en juger que par l'impression qu'ils firent sur Cicéron. L'impression de Cicéron est un jugement aussi compétent que celui de tout un siècle.
Quant à ses opinions religieuses, elles étaient teUes
que les peut avoir un homme qui ne se proposait dès son adolescence que deux fins dans la vie, la volupté et Tambition. Il professaiten morale cet axiome qui condamne les petits crimes et absout les grands : que, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de l'empire, il convient de s'astreindre au devoir et à la vertu, mais qu'il faut s'en affranchir quand le prix du crime en vaut la peine. En religion, il professait ouvertement l'athéisme et l'égalité après la mort entre le bien ou le mal accompli par les mortels. « La mort n'est qu'un sommeil étemel, » osa-t-il dire au sénat dans sa harangue pour les complices de Catilina ; « elle est la fin de tout ; au delà du tombeau, il n'y a plus ni félicité ni supplice! »
c On sait, en effet, lui répondit Caton, que vous regardez comme des fables ce qu'on raconte du del et des enfers, sur le sort différent qui attend les justes ouïes méchants après le trépas, sur les séjours sombres, formidables, pleins d'horreur, où les criminels vont expier leurs forfaits. »
César ne démentit par aucun signe et par aucune parole l'opinion que Caton avait de son athéisme. La foi qui exempte des scrupules et des remords était celle qui convenait à son ambition.
Les hautes magistratures du culte étaient si exclusivement civiles à Rome , que César, malgré son impiété avérée et sa jeunesse, osa briguer les suffrages pour le souverain pontificat, charge honorifique qui conduisait aux premiers pouvoirs et dont quelquesuns de ses ancêtres avaient été revêtus. U se croyait sûr de l'emporter sur ses concurrents, lorsque Sylla s'indigna de Taudace de ce neveu de Marius et déjoua brutalement sa candidature.
César, convaincu qu'il n'y avait plus pour lui, tant que Sylla vivrait , ni honneur ni sûreté dans Rome, partit pour l'isie Mineure, afin de s'initier dans la guerre sous le général romain qui combattait contre Mithridate , cet Annibal asiatique. La galère qui le portait en Asie fut prise, non loin de la côte de Milet, par des pirates de Cilicîe qui écumaient à cette époque la mer de Farchipel et qui rançonnaient leurs captifs. Les pirates, après avoir conduit le jeune patricien dans une de ces anses écartées de la côte de Cihcie qui servent encore aujourd'hui de repaire à
ces brigands maritimes, permirent à sa galère de voguer vers Milet pour rapporter la rançon de leur prisonnier.
La liberté d'esprit , la grâce et même l'insolence avec lesquelles César affronta ses geôliers, charmèrent ces aventuriers. Plus flattés qu'offensés de tant d'audace, ils le traitèrent en hôte illustre et non en captif, supportant tout de lui, même les menaces enjouées de les faire mettre en croix lorsqu'il leur aurait payé sa rançon et qu'il les rencontrerait plus faibles que lui dans leurs courses ; les pirates pardonnaient tout à sa. gaieté, à sa confiance et à sa jeunesse.
La galère de César revint de Milet après quarante , jours, apporta les cinquante talents que César avait fixés lui-même , au lieu de vingt demandés par les pirates, somme selon lui trop inférieure à l'appréciktion qu'ils faisaient de son nom. Mais , à peine débarqué en Bithynie, il arma à Mélos une escadre à ses frais contre les pirates, les surprit encore dans la rade où il les avait laissés , reprit sur eux les sommes payées pour sa rançon , et , les ayant conduits enchaînés à Pergame, les fit supplicier, comme il le leur avait promis, par l'autorité de Nico-
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mède, roi de Bithynie, prince allié et vassal des Romains.
Son séjour à la cour du roi Nicomède et les complaisances qu'on l'accusa d'avoir eues pour ce jeune roi asiatique, engoué de sa beauté, ternirent à jamais sa réputation. Les soupçons de ce commerce infâme entre le jeune Romain et le jeune roi de Pergame se retrouvèrent jusque dans les sarcasmes de CicéronI plaidant contre César au sénats et jusque dans les chansons de ses soldats suivant son char de triomphe. Le nom de reine de fiithynie devint longtemps Tinfâme surnom du favori de Nicomède. César, il faut le constater cependant, démentit toujours avec indignation cette rumeur publique. Lui , qui se parait de tous ses vices , rougit au moins de celui-là*
Après avoir suivi en volontaire l'armée du préteur Junius dans quelques campagnes contre Mithridate,
qui insultait les États du roi de fiithynie, il monta sur la flotte qui allait reconquérir aux Romains Tile de Mitylène, et mérita par son intrépidité à Tassant de la ville sa première décoration miUtaire, une couronne de laurier. Quelque efféminé qu'il fût dans ses mœurs, il savait qu'à Rome la gloire des armes était, avec l'éloquence, la désignation des hommes futurs aux regards et aux suffrages du peuple. Il estimait assez la toute-puissance pour croire qu'elle valait la vie. Ce dédain réfléchi de la mort devint la base de son intrépide ambition.
On lui écrivait de Rome que Sylla, vieilli et fatigué de tyrannie, allait abdiquer ou mourir; le dictateur laissait flotter le joug; César pouvait rentrer à Rome sans danger ; de hautes candidatures s'offraient à lui. il eut la constance de résister à ces amorces. Il voulut se perfectionner dans la philosophie, dans les lettres, dans l'éloquence surtout, afin de revenir lutter avec plus de supériorité contre ses grands rivaux de tribune, Hortensius et Cicéron.
L'île de Rhodes, cette colonie d'Athènes qui sur-
vivait à la mère patrie, était alors pour les Grecs, pour les Asiatiques et pour les Romains, ce que Rome moderne fut, sous Léon X, pour FOccident, l'école des arts et des lettres pour l'univers. Les derniers des Grecs, à qui leur patrie conquise et leur liberté perdue ne laissaient d'autre empire que celui de Tesprit, y professaient la statuaire , la peinture, la philosophie, la rhétorique, Tart de la tribune, de la voix et du geste. César ne se regarda pas comme humilii^ d'aller suivre, comme un disciple demi-barbare, les leçons des disciples de Platon et de Démosthènes.
Il étudia la rhétorique civile et la rhétorique politique sous le célèbre professeur Molon, qui déjà avait été le maître de Cicéron. Il en apprit tout ce que l'art peut enseigner à une si riche nature, pour accomplir la pensée par la parole : l'ordre du discours, la symétrie de l'expression, le choix et la sobriété des images, les transitions, ces phases variées du même raisonnement; la disposition des arguments, les mouvements, ces commotions de Tâme ; la chaleur croissante produite par la progression, les péroraisons, ce nœud des harangues, qui ramène tous les fils de la discussion en un seul faisceau, qui les serre avec
vigueur autour des convictions résumées de l'orateur et qui défie l'auditoire de leur échapper; enfin Tattitude, l'accent, le geste, le regard, cette éloquence du visage qui achève l'éloquence de l'esprit. 11 y étudia aussi l'histoire, ce maître de toute expérience et de toute politique. Les Grecs dégénérés employaient alors, comme on le voit , toute leur supériorité d'inteUigence à se former des oppresseurs plus accomphs.
Ce ne fut qu'après plusieurs mois, employés à ces études, que César, apprenant la mort de Sylla, s'embarqua pour l'Italie.
Il y avait alors, et pour un moment, à Rome , une lacune de tyrannie qui laissait un peu de jour aux grandes ambitions étouffées sous la toute-puissance de Sylla.
Le seul homme qui dominât de sa renommée, de son crédit et de ses armes les partis prêts à se mesurer de nouveau, était le grand Pompée. Sa fortune plus que son mérite en avait fait l'arbitre des
KomaiDs. Sa naissance modeste ne lui inspirait ni l'orgueil des patriciens ni la haine des plébéiens; son éducation politique sous Sylla, dont il avait été rélève et le lieutenant, lui donnait la confiance du sénat; la faiblesse de son caractère et la paresse de son esprit laissaient à tous les partis Tespérance de Tincliner à leurs caprices. Ses victoires sur Mithridate en Asie , la mer purgée par lui des pirales qui menaçaient Tapprovisionnement de blé de TItalie, Pavaient élevé, par de grands services, à un degré d'autorité auquel il ne manquait que le titre de dictateur. Son gouvernement d'Espagne et les nombreuses légions que le sénat lui permettait d'y entretenir avaient réuni dans ses mains toutes les armées de la république. La guerre enfin, où la fortune et les hasards se réservent souvent autant de place que le génie, l'avait entouré, jeune encore, d'un prestige et d'une majesté de grand homme dont la seule discussion aurait paru une sorte de blasphème ou d'impiété contre la patrie. Il y a ainsi, dans tous les temps et dans tous les pays, des hommes heureux, sacrés par le hasard des batailles, dont ou accepte d'un accord commun la supériorité, jusqi^'à ce que la fortune les prenne
enfin corps à corps et les précipite de leur piédestal.
Tel était Pompée. N'étaut pas à la hauteur des grandes difficultés du gouvernement de Rome depuis la disparition de Sylla, il se gardait, avec Finstinct de sa faiblesse , de les aborder de front. Il se contentait de régner de loin , en Espagne , par le nombre de ses légions et par Tétalage de ses colonies de vétérans ; en Italie, par le crédit de ses partisans dans le sénat, et surtout par la balance des partis que sa perpétuelle indécision d'esprit et son attitude équivoque entre le peuple et les patriciens tenaient en suspens.
On le voyait, dans toutes les dissensions du peuple et des nobles , partager assez équitablement te différend, proposer des tempéraments, adopter des transactions, conserver ainsi la réputation d'homme ancien dans le sénat, d*homme nouveau dans le Forum, et fonder à son profit ce juste-milieu qui paraît honnête et qui n'est souvent qu'habile. De tels hommes, qui semblent ajourner les solutions, sont admirablement propres à les rendre insolubles; mais ils dominent en attendant , et ils paraissent arbitres des choses, quand ils n'en sont que les jouets.
' L'homme de Pompée à Rome pendant ses absences était Gicéron.
Si on mesurait les hommes à Fintelligence seulement et non au caractère et à la fortune , nul dans Rome, et peut-être dans toute l'antiquité, ne serait aussi grand que Gicéron. Mais la naissance, la fortune et la vigueur d'âme ne lui avaient pas été autant prodiguées que le génie. Né à Arpinum , bourgade du Latium, de^ parents obscurs, illustré seulement par la poésie, par les lettres, par la souveraine éloquence d£ms le barreau ; parvenu au sénat et aux grandes ^charges de la répubUque par la faveur des patriciens, mais traité par eux en homme utile à leur cause plutôt qu'en égal , Gicéron avait dans l'aristocratie l'espèce de subalternité de ce qu'on appelait à Rome un homme nouveau^ et il avait dans le parti plébéien l'envie et l'impopularité qui s'attachent à un homme inféodé à l'aristocratie. Son éloquence triomphait de ces deux obstacles les jours de tribune, et, s'il avait eu le caractère aussi bien trempé que l'esprit, il pouvait, entre
Marius , Sylla , Pompée , César, prendre sur sa patrie la dictature de rintelligence et de la politique, et sauver la liberté delà dictature des armes.
Cicéron, indépendamment de ses talents, était, dans toute rétendue du mot, un homme de bien. Il aimait la vertu non-seulement comme belle, mais comme sainte ; son ambition, soutenue par un peu de vanité, aspirait à s'élever, mais par les voies honnêtes ; il n'aurait acheté aucune grandeur au prix d'un crime ; il avait un immense besoin de l'estime des autres, mais avant tout de l'estime de lui-même. Les lettres, qu'il cultivait avec passion- depuis son enfance , ne l'avaient pas seulement poli, elles l'avaient amélioré ; il voulait se maintenir par ses mœurs et par ses actes à la hauteur idéale de ses modèles dans l'antiquité ; il pensait , il parlait, il agissait devant les dieux et devant la postérité. Sa gloire môme aurait suffi pour le rendre probe, car il ne voulait pas paraître devant l'avenir avec [la moindre tache sur son grand nom : il se croyait responsabledevant les siècles. Sareligion, bien qu'il evU dépouillé, comme tous les Romains éclairés de son temps , les grossières superstitions de 1 Olympe, gouvernait sa vie. Elle consistait dans cette foi innée supérieure à tous les dogmes locaux , dans
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une divinité aussi provideatielle qu'évidente et juste, de laquelle tout émane et dans le sein de laquelle tout rentre après des épreuves mystérieuses pour expier ou pour être rémunéré selon la vie. Le dieu de Socrate et de Platon était le dieu de Cicéron ; il conformait son âme à ce divin type.
Rien ne manquait donc à cet orateur accompli que le muscle qui tient debout la statue vivante de rhomme. 11 était sujet à des prostrations involontaires de courage. 11 lui fallait! un point d'appui en dehors de lui : admirable pour être le second dans l'univers romain, incapable d'être le premier .-
Ce sentiment qu'il avait de lui-même lui avait fait chercher son appui dans Pompée, que Cicéron demi, nait de toute la tête, mais que Pompée dominait de toute sa fortune. II était sa parole dans le sénat.
Caton était le troisième de ces hommes principaux sur lesquels Rom&portait les yeux dans ses angoisses civiles. Mais Caton avait l'excès du caractère dont
3H VIE DE GËSAR
Cicéron avait les défaillances : c'était un despote de principe, un tyran de vertu, un de ces hommes qui ne pardonnent rien au temps, rien aux circonstances, rien à la faiblesse humaine , et qui rendent la vertu impraticable au peuple à force de la lui hérisser de préceptes.
La vertu politique est comme Tor : il faut , pour rendre ce métal ductile et pour le convertir en monnaie à Tusage du commerce humain, TamoUir par un peu d'alUage. Gaton frappait sa monnaie de maximes à son seul coin, il s'inquiétait peu qu'on la reçût ou qu'on la refusât dans Rome, il n'y admettait aucune composition, et il déclarait corrompu ou criminel quiconque ne s'acconunodait pas de sa rigidité ; parlant bien, du reste, mais parlant en vain; conseillant toujours, mais conseillant l'impossible ; estimé de tous, mais d'une estime stérile ; inflexible et presque féroce d'austérité ; un de ces hommes que la postérité place dans ses musées , mais que les nations n'admettent que pour l'exemple dans leurs conseils ; le plus irréprochable, mais le plus inutile des hommes vertueux !
Caton aussi penchait vers Pompée, parce que Pompée était honnête et prétendait relever l'anlique ma-
jesté du sénat, que les novateurs s'efforçaientd'abaisser jusqu'au peuple.
Un nombre considérable d'hommes secondaires, depuis l'orateur Hortensius jusqu'aux agitateui's comme Clodius et jusqu'aux démagogues comme Cethegus et Gatilina , se partageaient dans Rome le crédit sur le sénat, sur le peuple et sur la plèbe, derrière Pompée, Gaton et Cicéron.
César arriva à l'heure la plus propice à un ambitieux, quand tout est indécision dans les événements, mêlée dans les partis, cabale dans les hommes. D'un regard d'aigle il perça au fond de cette anarchie et aperçut le joyau : le souverain pouvoir, tombé dans la lie du peuple, à prendre par le plus habile, le plus patient et le moins scrupuleux. On a vu que son habileté était instinctive, que sa jeunesse lui promettait le temps, que sa vertu ne l'entravait pas quand il s'agissait de l'empire, et que son athéisme l'affranchissait de tout scrupule.
11 affecta les mêmes vices aimables qui lui avaient
valu la faveur du peuple, et Tambition naturelle et modérée qu'autorisait en lui sa naissance. Il ne voulait porter ombrage ni à Pompée, ni à Cicéron, ni même à Clodius ; mais étudiant les germes des factions gui couvaient dans le sénat, dans la capitale, dans les provinces, il chercha à ménager celles qui allaient mourir et à fomenter celles qui allaient naître, de manière à servir de transition d'abord entre elles, puis à les anéantir toutes ensemble sous l'ascendant qu'elles lui auraient prêté tour à tour.
Pour quiconque étudie avec intelligence ces commencements de la brigue de César, il est impossible de ne pas voir un Machiavel consommé masqué sous TAlcibiade, et un politique sous le héros. Nul homme, malgré une légèreté apparente , n'eut un plan préconçu de si loin; nul n'attacha à plus de racines saines ou malsaines les ûls du plége où il méditait de prendre la liberté de sa patrie. S'il eût été honnéte autant qu'il fut habile, il se serait fait le disciple de Caton, Témule de Cicéron, le client du grand Pompée, l'ornement du sénat, le modérateur du peuple, l'idole des légions, et sur les traces de ces derniers vestiges de la vertu romaine, il aurait non sauvé, mais prolongé et honoré du moins la république.
VIE DE CÉSAR il
Ces pensées étaient si naturelles et si patriotiques, qu'il se crut longtemps obligé de les affecter pour s'acquérir même la popularité et Festime ; mais ses brigues démentaient ses actes. Il trouva plus simple de fomenter la corruption dans la république que de Tassainir. Les politiques qui ne croient pas aux dieux sont conséquents en se jouant des hommes. César n'eut donc, dès son retour à Rome, qu'une idée qui se résume dans toute sa vie, l'idée des hommes qui n'ont d'autre divinité qu'eux-mêmes : grandir ! Toute son histoire morale pourrait se résumer dans ce seul mot.
n fallait d'abord éblouir le peuple par l'éclat de cette éloquence qui, plus que tous les autres dons, charmait un peuple pour qui le Forum était le perpétuel spectacle du jour; il fallait de plus s'accréditer dans les provinces en affichant l'intérêt pour leurs causes ; il fallait enfin étaler une certaine audace de probité qui plaisait même aux déprédateurs de l'univers, en se faisant le champion du désintéressement
et de la justice contre quelques illustres concussionnaires. Ces accusations, au nom des provinces, res^ semblaient à une satisfaction que la conscience bourrelée du peuple romain se donnait de temps en temps àelle-méme comme unbypocrite hommagede la vertu. Il accusa Dolabella et Antoine , oppresseurs et spo* liateurs de la Grèce, comme Cicéron avait accusé Verres, spoliateur de la Sicile. Ces deux accusations lui valurent la clientèle de la Grèce , Tapplaudissementdu peuple, Testime des bons citoyens. Rome feignit de s'émouvoir à ces peintures de ses propres crimes. De nos jours, avec un gouvernement analogue au sénat de Rome, TAngleterre s'est émue et passionnée aux accusations de ses orateurs Burke et Sheridan contre les sévices de Hastings dans les Indes. Les peuples engraissés des rapines du monde veulent avoir le droit de répudier et de flétrir leurs instruments.
La parole élégante, grecque et substantielle du jeune orateur patricien charma le peuple romain,
connaisseur si exercé dans l'art de bien dire. Hortensius et Cicéron s'étonnèrent d'avoir un égal. César multipUa ses succès oratoires et sa clientèle en plaidant gratuitement , comme avocat, toutes les causes populaires auxquelles la faveur publique s'attachait d'avance. Le barreau ouïe Forum était alors la grande candidature aux suffrages politiques de la multitude. Le peuple récompensait par ses votes l'éloquence mise à son service par les orateurs. Le bruit d'un discours volait par toute l'Italie aussi vite que la parole.
César confirmait cette faveur des citoyens par des libérsdités qui ruinaient de plus en plus sa fortune privée , mais cette ruine même était moins une dissipation qu'un système : en multipliant ses créanciers dans Rome, il multipliait les hommes intéressés à son élévation pour recouvrer avec usure leurs avances; et il multipliait en même temps ses obligés, dont la reconnaissance lui assurait des suffrages. Que lui importaient des millions puisés dans la bourse de créanciers qui lui achetaient la république et auxquels il donnerait lui-même la république en gage ? Coïntéresser le plus de citoyens possible à son am^ bition par des emprunts et par des prodigalités iné-
puisables, ce n^était pas seulement son luxe, c^était sa politique.
Gicéron commençait à soupçonner ce dessein profond sous l'incurie apparente du jeune favori du peuple.
« Dans toute la conduite de cet homme , écrivait-il à ses amis, je crois entrevoir des vues de tyrannie sur son propre pays ; mais lorsque je vois ensuite qu*il peigne ses cheveux avec tant de recherche et d'artifice, qu'il se gratte si efléminément la tête du bout du doigt, j'avoue que j*ai peine à m'imaginer qu'un homme si léger et si voluptueux nourrisse dans soù âme un si profond et si funeste dessein de renverser la république. »
César cependant jetait, sous ses élégances , les premiers fondements de son dessein. Le peuple le nomma tribun des soldcUs , charge qu'il briguait contre Pompilius. Cette nomination lui ouvrait la carrière des grands commandements militaires , qui se confondaient à Rome, où l'on ne connaissait pas Tabsurde
séparation des facultés avec les grandes fonctions ci-* viles. La nature n'a pas fait des citoyens militaiîes et des citoyens civils, elle a fait des hommes. Défendre à un militaire d'être orateur ou à un orateur d*étre un héros, ce n'est pas accroître la force de la patrie, c'est la mutiler.
Au moment oii il triomphait ainsi de Pompilius , César perdit sa première femme , qu'il avait tendrement aimée malgré ses désordres. Soit pour satisfaire sa douleur, soit pour intéresser le peuple, qui aime les larmes et les spectacles, César, contrairement à l'usage qui n'admettait les funérailles publiques et les oraisons funèbres que pour les femmes âgées, mères d'illustres familles, prqnonça lui-même devant le peuple , en robe de deuil et interrompu par ses propres sanglots , l'éloge funèbre de sa jeune femme. Il entra, par cette sensibilité éclatante, mais vraie , plus avant dans le cœur du peuple. Son deuil même, quoique réel , était une candidature.
Le peuple, pour le consoler, lui donna ses suffrages
pour la charge de questeur en Espagne, magistrature moitié civile, moitié militaire, qui préparait aux fonctions de préteur ou de gouverneur dans des provinces romaines. Ces provinces, on s'en souvient, étaient des royaumes ou des républiques.
César remplit pendant trois ans ces fonctions de juge suprême, eu Espagne, avec Téquité etThumanité d'un homme qui dédaignait d'opprimer de simples sujets dé Rome, et qui aspirait à régner de plus haut que d'un tribunal de questeur. La lenteur de sa fortune l'ennuyait visiblement pendant cette relégation oisive en Espagne. Il cachait mal son impatience à ses amis ; peut-être même affectait-il de faire confidence de ses aspirations pour faire augurer de plus loin sa grandeur. C'est là qu'il se consuma de cette maladie de la gloire qu'on appelle émulation dans les grandes âmes , envie dans les petites , et qu'il s'effraya de la brièveté de la vie comparée à l'immensité de ses rêves.
Un jour qu'il visitait à Cadix le temple d'Hercule, il s'arrêta longtemps devant un buste d'Alexandre, et ne put retenir un soupir dont ses amis lui demandèrent le sens.
« Hélas ! dit-il , je songeais qu'à mon âge (trente-
sept ans) ce héros avait déjà conquis le inonde et que je n'ai pas encore commencé ma gloire I »
La nuit même ses songes participaient de ses préoccupations du jour; il rêva qu'il faisait violence à celle qui lui avait donné la vie. Les devins, toujours complaisants aux désirs de ceux qui les consultent, lui dirent que ce songe lui promettait la domination, par les armes, de la terre, notre mère commune.
Revenu en Italie, il y visita sur sa route les provinces et les villes dont les habitants opprimés convoitaient le titre et les droits de 'Citoyens romains. Il les encouragea sous main à soutenir leurs exigences par des pétitions et au besoin par les armes. Tout germe de faction lui était bon , pourvu qu'il lui permît^de faire fructifier sa popularité.
Rome, à son retour, lui parut mûre pour Tanai^ chie qui fait tout craindre aux bons citoyens , tout espérer aux ambitieux. Les démagogues le sondèrent et le trouvèrent ou complice ou indulgent pour leurs
plans les plus désespérés de subversion. Il leur donna son silence sans leur donner ni son nom ni sa main ; il acceptait le bénéfice de la conspiration, mais il était trop habile pour accepter Todieux de leur crime. Il fut confident d'un égorgement en masse du sénat pour donner la dictature à l'ancien consul Crassus, dont César, en récompense de sa neutralité , aurait été le premier lieutenant ou le commandant général de la cavalerie. César devait donner le signal du meurtre aux conjurés dans le sénat en laissant glisser, au moment marqué, sa robe de dessus son épaule. La timidité ou le remords de Crassus exanima la conspiration.
César, nommé édile, en renoua une autre moins atroce, mais mieux combinée, avec Pison jeune, patricien, comme lui, du parti des démagogues. Pison devait soulever les colonies romaines de Tltalie en Piémont , en Ligurie , en Lombardie , pendant que César répondrait à ce soulèvement du dehors par des émeutes populaires suscitées dans Rome. Le sénat, qui avait vent de ces menées et qui ne se sentait assez fort ni pour accuser ni pour punir, se borna à éloigner Pison de l'Italie en lui donnant la questure en Espagne. La mort de ces émules en séditions flt
avorter la guerre civile. Mais les brandons en subsistaient sous la main de César.
xxvr
Son titre d'édile, c'est-à-dire de ministre de la capitale, des édifices, des théâtres, des fêtes, du luxe de Rome , lui offrait les moyens et les occasions de capter de plus en plus l'engouement de la multitude.
Les jeux publics et les combats de gladiateurs qu'il donna au jieuple pendant son édilité effacèrent tout ce qu'on avait vu avant lui. Il corrompait par les spectacles ceux qu'il voulait enchaîner. Quand sa popularité acquise par ses profusions de plaisirs lui parut assez grande pour défier le sénat par un coup d'audace imprévu, il se servit de son autorité d'édile, qui lui donnait le droit d'inspection sur les monuments publics et sur les statues , pour flatter plus significativement le parti de Marius. Le peuple, en se répandant le matin dans les rues , dans le Forum et dans la capitale, vit avec ravissement les images proscrites de Marius relevées sur leur piédestal. La foule, encouragée par ces simulacres de son idole,
applaudit à l'audace de César. Les vieux soldats de Marius pleurèrent d'attendrissement en contemplant le visage de leur général.
C'est ainsi que, de nos jours, un roi, qui cherchait à flatter les vétérans et les fanatismes militaires d'une autre époque, fit rentrer les cendres et les statues de Napoléon dans sa patrie et recueillit comme pour lui les applaudissements et les larmes qui s'adressaient à un autre.
Le sénat, ainsi défié, n'osa ni maintenir contre l'émotion populaire les proscriptions des statues de Marius , ni punir l'édile qui avait bravé les lois ; il se contenta de s'assembler, de murmurer et de frémir. Quelques rares sénateurs de Rome prévireût, comme on devait prévoir à Paris, la témérité sous l'ovation, et avertirent vainement le sénat du danger de rendre aux vétérans leurs idoles. L'un d'eux, le plus courageux après Gaton , nommé Lutatius, ne craignit pas de déchirer le voile sur le visage de César.
« Vous le voyez, s'écria*t-il, ce n'est plus par des mines et des souterrains que César sape la république , c'est par des machines de guerre découvertes et au grand jour 1 »
Mais cette indignation des hommes de bien était
déjà un titre de plus pour César à Tenthousiasme des factieux.
Cependant, avec une astuce que Machiavel n'aurait su assez admirer, César, au moment où il venait de donner à la faction de Marins ce signe compris de connivence , donna à la faction de Sylla un signe à peu près égal d'alliance. Il épousa Cornélie, nièce de Sylla, s'alliant ainsi avec les uns par les images de Marins, avec les autres parle sang du dictateur, et se faisant une candidature des gages équivoques qu'il donnait aux deux partis. Cette candidature, appuyée sur la faveur de la multitude , le promut au titre de souverain pontife. Il brigua avec passion les suffrages pour cette dignité, qui lui assurait une autorité indépendante des vicissitudes de l'élection et aussi durable que sa vie. Son compétiteur Isauricus lui fit offrir des sommes énormes, s'il voulait se désister en sa faveur de ses prétentions :
«Allez lui dire, répondit César à son émissaire, que j'en emprunterai de plus énormes encore pour l'emporter sur lui. »
Le jour de l'élection, comme sa mère, inquiète des incertitudes et des tumultes de la place publique, ' l'accompagnait et l'embrassait dans le vestibule de sa maison :
« Ma mère, lui dit-il avec une résolution qui affrontait jusqu'au crime pour réussir, souvenez-vous que vous ne reverrez votre fils que souverain pontife ou banni de Rome ! »
Ce succès, vainement disputé par le sénat, ne fit que l'animer à de nouvelles brigues. Toute hauteur n'était pour lui qu'un degré. Il brigua la préture, qu'il obtint, et le gouvernement d'Egypte, source de richesse, qui lui fut refusé par l'ascendant du sénat et des patriciens. Ce refus lui laissa une soif de vengeance qui ne pouvait s'assouvir que dans le sang de ses ennemis. Il n'avait jusque-là que louvoyé et intrigué. De ce jour il parait avoir conspiré avec ceux qui méditaient la subversion complète du sénat, des patriciens, de la république. Gaton, Gicéron, Pompée, Suétone, Plutarque, Salluste lui-môme, si
lâchement réservé envers sa mémoire par des réticences et par des désignations transparentes, Taccusent unanimement d'une complicité tacite avec les radicaux sanguinaires et incendiaires de Rome.
Laissons ici parler Salluste , l'historien oculaire dé cette conjuration; mais, auparavant, disons ce que nous pensons en conscience de cette fantasmagorie historique et de cette horreur de convention que les rhéteurs politiques se sont transmises d'âge en âge, sur la patole de Cicéron, au sujet de Catilina et de son parti.
L'histoire n'est pas obligée de croire tout ce qu'on lui raconte; quelquefois môme, comme dans cette affaire, elle ne croit pas tout ce qu'elle dit. Il y a des esprits qui grossissent, comme le cristal, les petites choses et qui créent des monstres pour avoir la gloire de les dompter. Tout atteste une exagération historique, non encore réduite à sa stature réelle, dans l'histoire de Salluste et dans les harangues de Cicé-
ron. Napoléon, à qui Texpérience avait donné le tact des réalités dans Thistoire, pensait de la conjuration de Catilina ce que nous en avons nous-méme toujours pensé. Il analyse ainsi, dans une conversation à Sainte-Hélène et dans le sang-froid de la distance, son impression d'esprit sur la conspiration plus litté* raire et plus oratoire que politique de Catilina :
« Aujourd'hui, 22 mars 1820, Tempereur lisait dans rhistoire romaine la conjuration de Catilina. Il lui était impossible de la comprendre' telle qu'elle est retracée. Quelque scélérat que fût Catilina, disait-il, il devait avoir un objet. Ce ne pouvait être celui de gouverner Rome, puisqu'on l'accusait d'avoir voulu mettre le feu aux quatre coins de la ville. L'empereur pensait que c'était plutôt quelque nouvelle faction, à la façon de celles de Marius et de Sylla, qui, ayant échoué, avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on accable les chefs en pareil cas. Quelqu'un fit observer à l'empereur que c'était précisément ce qui lui serait arrivé à lui-même s'il avait succombé en vendémiaire, en fructidor ou au 18 brumaire, »
On pouvait ajouter : et au 20 mars 1815.
L'empereur tournait instinctivement autour de la vérité, mais il ne la touchait pas à nu tout entière. Gatilina n'était point le chef, il était le recruteur d'une grande faction. Cette faction n'était ni semblable à celle de Marius, ni semblable à celle de Sylla; car celle de Marins était la faction du peuple, celle de Sylla la faction de Taristocratie. La tourbe de Gatilina était une faction mixte, confuse, infime, formée delà lie et de Técume de tous les partis, une faction pure^ ment turbulente et personnelle, sans autre objet que le trouble et la subversion, comme toute faction démagogique, et qui n'était au fond que la faction de César.
César, en homme politique mille fois supérieur à Catilina, avait agité et il agitait d'une main invisible tous les éléments d'opinion, d'intérêt juste ou injuste^ de raison ou de passion, qui formaient, à Rome et en Italie, l'opposition aux grands et au sénat, maîtres du gouvernement qu'il voulait détruire pour s'élever sur ses ruines. Ces éléments étaient : le droit légitime
de cité et de suffrage, réclamé par les villes municipales des provinces; la convoitise des colons et des vétérans; l'investiture des terres, des domaines publics ; les murmures des alliés opprimés et spoliés par les proconsuls; les ressentiments du parti de Marins, abattu par Taristocratie implacable de Sylla ; la soif, chez les proscrits de ce parti vaincu, de rentrer dans leur patrie et dans leurs biens; la terreur des partisans de Sylla de voir rentrer des proscrits à qui il faudrait restituer ces maisons et ces biens ; la turbulence de la plèbe romaine de la capitale, composée de trois cent mille ouvriers enrégimentés en corporations menaçantes, qu'il fallait nourrir à peu près comme ces immenses ateliers nationaux que, sous une forme ou sous une autre, l'industrie accumule et le trésor public nourrit dans nos propres capitales; l'insolence tumultueuse du peuple politique, c'est-à-dire des cinq cent millç citoyens romains, maîtres du Forum et des comices par les votes , «t souvent du sénat par les séditions ; enfin Tenvie de la multitude contre les patriciens et l'ambition effrénée des jeunes patriciens de son âge, tels que les Crassus, les Lepidus, les Antoine, les Pison, les Gurion, les Clodius, les Dolabella, les Cethegus, les Gatilina,
impatients de Faustérité de Gaton, de la sagesse de Cicéron, de l'autorité de Pompée, de la majesté du sénat.
. On pouvait ajouter à ces éléments de trouble une armée de gladiateurs dressés au meurtre dès leur enfance, hommes aussi indifférents à donner qu'à recevoir la mort, qu'on entretenait à Rome ou aux portes de Rome pour les plaisirs sanguinaires des Romains, et que César avait appelés lui-même, sous prétexte de jeux publics, au nombre de trois mille, à Capoue dans la Gampanie. On pouvait énumérer, en outre, des millions d'esclaves que la voix de Sertorius avait déjà relevés de leur abjection civile en Espagne, et qui , en recevant des armes des partis politiques, pouvaient submerger non-seulement l'État, mais la société romaine elle-même.
Tels étaient les ferments que Phabileté perverse du jeune Gésar se complaisait, sinoà à remuer lui-même par pudeur ou par prudence, du moins à voir remuer par la main du parti désespéré des radicaux de Rome, hommes dont il avait les mœurs et les dettes, dont il affichait les principes, dont il se laissait proclamer tout bas le complice, et tout haut l'espérance. Voilà le mystère de cette conjuration de Gatilina, dont on
pouvait avouer honorablement quelques tendances justes et populaires en désavouant les moyens et les instruments : mine composée avec art pour faire sauter le gouvernement aristocratique de Rome, laquelle, comme la poudre, s'anéantit elle-même en éclatant, et ne laissât que débris, fumée et horreur*
Napoléon voyait bien l'absurdité historique du caractère contradictoire de Catilina et de sa conjuration, mais il avait ses raisons pour ne pas voir, au fond, César. Comment s'expliquer, en effet, que Catilina eût fait trembler Rome ; qu'il eût assez de crédit sur le peuple pour y briguer, avec une vraisemblance de succès, le consulat, et qu'en même temps il fût cet homme exécrable et exécré de tous et même de la plèbe, poursuivi jusque devant ses juges par les malédictions de tout le peuple, et forcé de s'enfuir seul et nuitamment, le lendemain, de la ville qu'il prétendait bouleverser la veille? Comment s'expliquer un tel phénomène d'un homme à la fois si passionnément redouté et si unanimement désiré, autrement que par une main invisible qui le lançait en avant pour tenter la fortune, et qui, en se retirant parce . que l'heure était intempestive, Tabandonnait à son propre néant et rejetait sur lui l'horreur publique
pour la détourner de son propre crime? Il n'y a pas d'autre explication possible de ce mystère historique de Gatilina : fantôme créé par César, et que le souffle de César laissa s'évanouir en le désavouant. Âjoutez-y la complaisance hypocrite du sénat , heureux de n'avoir pas à juger un coupable plus redouté et plus populaire, et feignant de ne voir de crime que dans rhomme abandonné qu'on lui livrait; ajoutez-y le bonheur des factions pohtiques, fières de pouvoir se laver de leurs propres perversités en flétrissant une perversité imaginaire pire qu'elles-mêmes; ajoutez-y enfin la vanité probe mais enflée de Cicéron, consul fier de paraître sauver à si bon marché sa patrie et de faire des harangues consulaires contre des fantômes : vous comprendrez dans sa vérité l'incompréhensible conjuration sans conjurés, et l'incompréhensible anéantissement sans combat de ce factieux sans faction.
Maintenant^ laissons parler Salluste. Nous savons le mot, lisons l'énigme. C'est un admirable exercice de style dans l'histoire, comme ce fut un admirable exercice d'éloquence dans l'orateur et un ridicule exercice d'héroïsme dans le sénat. Le danger était dans César, et on s'évertua contx'e Catilina,
« Lucius Catilina, issu d'une noble famille, avait une grande force d'esprit et de corps , mais un naturel méchant et pervers. Dès son adolescence, les guerres intestines, les meurtres, les rapines, les émotions populaires charmaient son âme , et tels furent les exercices de sa jeunesse ; d'une constitution à supporter la faim, le froid, les veilles au delà de ce qu'on pourrait croire; esprit audacieux, rusé, fécond en ressources , capable de tout feindre et de tout dissimuler; convoiteur du bien d' autrui, prodigue du sien, fougueux dans ses passions, il avait assez d'éloquence, de jugement fort peu.
a Son esprit exalté méditait incessamment des projets démesurés, chimériques, impossibles. On l'avait vu> depuis la dictature de Sylla , se livrer tout entier à Tambition de s'emparer du pouvoir : quant au choix des moyens, pourvu qu'il régnât seul, il ne s'en souciait guère. Cet esprit farouche était chaque jour plus tourmenté par l'embarras de ses affaires domestiques et par la conscience de ses crimes , double ef-
fet toujours marqué des désordres dont je viens de parler. Enfin il trouva un encouragement dans les mœurs dépravées d'une ville travaillée de deux vices qui sont les pires en sens contraire, le luxe et Tava-
rice
« Au sein d'une ville si grande et si corrompue, Gatilina, et rien n'était plus naturel, vit se grouper autour de lui tous les vices et tous les crimes. C'était là son cortège: le libertin, l'adultère, qui , par l'ivrognerie , le jeu , la table , la débauche , avait dissipé son patrimoine , tout homme qui s'était abîmé de dettes pour se racheter d'une bassesse ou d'un crime, en un mot, tout ce qu'il pouvait y avoir dans la répubhque de parricides , de sacrilèges , de repris de justice, ou ceux qui pour leurs méfaits redoutaient ses sentences , comme aussi ceux dont la main et la langue parjure, exercées au meurtre des citoyens, soutenaient l'existence; tous ceux enfin que tourmentaient l'infamie, la misère ou le remords : voilà, sans exception, quels étaient les compagnons, les familiers de Gatilina. Et si quelqu'un encore pur de crime avait le malheur de se her avec lui d'amitié, il ne tardait pas, entraîné par la séduction de son
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commerce journalier, à devenir en tout semblable aux autres. Mais c'était surtout des jeunes gens que Catilina recherchait Pintimité. Ces âmes tendres et flexibles à cette époque delà vie se laissaient prendre facilement à ses pièges ; car, selon le goût de leur âge qui dominait en eux, aux uns il procurait des courlisanes, pour les autres il achetait des chiens et des chevaux ; enfin il ne ménageait ni l'or ni les plus honteuses complaisances pour les avoir à sa dépendance et à sa dévotion. Je n'ignore pas que quelquesuns en ont conclu que les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Catilina nV conservaient guère leur chasteté ; mais des conjectures tirées d'autres faits, sans qu'on pût alléguer rien de positif, avaient seules donné lieu à ce bruit.
« Et en effet , dès son adolescence , livré sans frein à sa passion des femmes , Catilina avait séduit une vierge de noble famille, puis une vestale, et commis maints excès également contraires aux lois et à la religion. Et plus tard il s'éprit d'amour pour Aurélia AristilUa, chez qui, hors la beauté, jamais honnête homme ne trouva rien de louable. Comme elle hésitait à lepouser à cause d'un fils déjà grand qu'il
avait eu d'un premier mariage, il passe pour coustant que, par la mort de ce fils, il ouvrit dans sa maison un champ libre à cet horrible hymen.
« Ce forfait, si je ne me trompe, a été Tun des principaux motifs qui lurfirent hâter son entreprise. Cette âme impure, ennemie des dieux et des hommes, ne pouvait trouver de repos ni dans la veille ni dans le sommeil, tant le remords faisait de ravage dans ce cœur bourrelé ! Son teint pâle , son affreux regard , sa déaiarche tantôt lente, tantôt précipitée , tout, en un mot, dans ses traits, dans l'expression de son visage , annonçait le trouble de son cœur.
« Toutefois cette jeunesse qu'il avait su gagner par ses séductions, comme je viens de le dire, il avait mille manières de la former aux crimes. De quelquesuns il disposait comme faussaires et faux témoins : honneur, fortune, périls , ils devaient tout sacrifier, tout mépriser. Puis, quand il les avait perdus de réputation et avilis, il leur commandait des crimes plus importants. Manquait-il dans le moment de prétexte pour faire le mal, il leur faisait surprendre, égoi^er comme des ennemis, ceux dont il n'avait point à se plaindre; ainsi, de peur que rinaction
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n'engourdît leurs bras ou leur cœur, il aimait mieux être méchant et cruel sans nécessité.
c Comptant sur de tels amis, sur de tels associés , alors que par tout l'empire les citoyens étaient écrasés de dettes et que les soldats de Sylla , la plupart ruinés par leurs profusions, encore pleins du souvenir de leurs rapines et de leurs anciennes victoires , ne désiraient que la guerre civile , Catilina forma le projet d'asservir la république. Point d'armée en Italie , Pompée faisant la guerre aux extrémités de la terre : pour Catilina donc, grand espoir de briguer le consultât; le sénat sans défiance, partout une tranquillité, une sécurité entières : les circonstances ne pouvaient être plus favorables à Catilina.
<c Or, ce fut vers les kalendes de juin , sous le consulat de César et de Figulus, qu'il commença à s'ouvrir séparément à chacun de ses amis : encourageant les uns, sondant les autres , leur montrant ses moyens, la république sans défense, et les grands avantages attachés au succès de la conjuration. Dès qu'il se fut suffisamment assuré des dispositions de chacun , il réunit en assemblée tous ceux qui étaient les plus obérés et les plus audacieux. Il s'y trouva, de
Tordre des sénateurs, P. Lentulus, Laura, P. Antronicus, L. Cassius Longinus, C. Gethegus, P. et Ses. Sylla, tous deux fils de Servius, L. Vargunteîus, 0. Annius, M. Porlius, Loca, L. Bestia, Q. Curius; puis, de Tordre des chevaliers, M. Fulvius Nobilior, L. Statilius, P. Gabinius Capiton, L. Cornélius; en outre , plusieurs personnes des colonies et des municipes, tenant aux premières familles de leur pays. Il y avait encore d'autres complices de Ventreprise , mais un peu plus secrets (César) , nobles personnages dirigés par l'espoir de dominer plutôt que par l'indigence ou par quelque autre nécessité de position,
« Au reste , presque toute la jeunesse romaine , surtout les nobles, favorisait les desseins de Gatilina. Pouvant, au sein du repos, vivre avec magnificence et dans la mollesse , ils préféraient, par ambition, Tincertain au certain et la guerre à la paix. Quelques -uns même ont cru, dans le temps, que Licinius Crassus n'avait point ignoré le complot , et que , mécontent de ce que Pompée était à la tète d'une grande armée ^ il voulait voir la puissance de tout autre surgir pour contre-balancer celle de son lîval. Il se flattait, d'^Ueurs, si la conspiration réussissait, de devenir facilement le chef du parti.
Mais déjà auparavant quelques hommes avaient formé une conjuration dans laquelle trempait Catilina. je vais en parler le plus fidèlement qu'il me sera possible.
c Sous le consulat de L. TuUus et de M. Lepidus, les consuls désignés, P. Antronicus et P. Sylla, convaincus d'avoir violé les lois sur la brigue, avaient été punis. Peu de temps après, Gatilinà, accusé de concussion y se vit exclu de la candidature au consulat , faute d'avoir pu se mettre sur les rangs dans le délai fixé par la loi. Il y avait à Rome un jeune noble, G. Pison, d'une audace sans frein, plongé dans l'indigence, ^factieux et poussé au bouleversement de l'État autant par sa détresse que par sa perversité naturelle.
« Ce fut à lui que, vers les nones de décembre, Catilina et Antronicus s'ouvrirent du dessein qu'ils avaient formé d'assassiner dans le Capitole, aux kalendes de janvier, les consuls L. Catta et L. Torquatus. Eux devaient prendre les faisceaux et envoyer Pison avec une armée pour se rendre maître des deux Espagnes. Le complot découvert, les conjurés remirent leur projet de massacre aux nones de février : car ce n'était pas seulement les consuls ,
c'était presque tous les sénateurs que menaçaient leurs poignards. Si Catilina, à la porte du sénat ^ ne s'était pas trop hâté de donner le signal à ses complices , on eût vu se consommer en ce jour le pire forfait qui se fût encore commis depuis la fondation de Rome. Mais, comme il ne se trouva pas assez de conjurés avec des armes, cette circonstance fit échouer le projet. »
Id Salluste compose à plaisir un discours de chef de conjurés à ses complices, puis il ajoute aux paroles par le drame : a On disait dans ce temps-là qu'après avoir prononcé son discours, Catilina, voulant lier par un serment les complices de son crime, fît passer à la ronde des coupes remplies de sang humain mêlé avec du vin. »
Dans de telles extrémités, réelles ou feintes, mais que les terreurs des patriciens s'efforçaient de faire réputer réelles , on chercha un homme de bien , crédule et vaniteux, dont l'intégrité , l'éloquence et le patriotisme pussent intimider César et ramener
par de beaux discours l'opinion alarmée du peuple à la défense de la patrie et du sénat. On nomma Cicéron : c'était l'homme d'apparat qui convenait à un drame imaginaire. Cicéron était trop honnête pour inventer les crimes de Gatilina et de ses com« plices , s'il les avait crus innocents ; mais il avait trop d'esprit pour les croire aussi dangereux que coupables, et il était assez habile pour détacher César de ce groupe de radicaux déboutés et pour frapper les membres sans toucher la tête et même sans la désigner dans ses harangues.
On ne peut douter de l'opinion qu'il avait de César, en lisant la troisième lettre confidentielle du septième livre de ^a correspondance :
« Il est certain que nous aurons affaire à un homme aussi puissant qu'il est audacieux et entreprenant : il aura pour lui tous les gens condamnés ou mal famés, et tous ceux qui méritent d'être notés d'infamie sans qu'ils le soient encore, presque toute notre jeunesse, toute cette plèbe urbaine et exécrable, tous les tribuns en crédit sur la multitude ; ajoutez-y Cassius et tous ceux qui, comme lui, vivent de l'argent d'emprunt et sont sous la pression de leurs dettes, ceux-là en plus grand nombre que je ne le
pensais moi-même. Il ne manque à ce parti qu'une meilleure cause, il a tout le reste. »
On conçoit combien Cicéron devait s'étudier à séparer la cause de César si puissant de celle de Catilina si décrié.
Dès les premiers jours de son consulat, Cicéron observait cet aventurier de la cause de César pour lui prendre la main dans le crime. Un de ces hommes équivoques comme il y en a toujours dans les partis , Curius, amant de Fulvie, épouse d'Antoine, collègue de Cicéron, l'instruisait jour par jour de tous les projets incohérents de Catilina. Il apprit par Curius et par Fulvie que Catilina se concertait avec des députés allobroges , étrangers obséquieux pour tous les partis, à qui Rome était indifférente, et qui étaient aussi propres à rendre des factions dominantes qu'à les vendre au sénat dans l'intérêt du succès de leurs sollicitations à Rome. Cicéron les fit venir secrètement, obtint d'eux l'aveu de leurs intelligences avec Catilina, et les encouragea à
feindre d'entrer de pins en plus dans ses vues , afia d'en révéler davantage.
Ces rumeurs, jointes aux confidences que Fulvie recevait de Curius et qu'elle transmettait à Gicéron, suffirent au consul pour convoquer le sénat et pour intenter un procès d'État, comme incendiaire et parricide de Rome, à l'homme qui, peu de jours auparavant 9 briguait le consulat et ne désespérait pas de l'obtenir. Mais l'opinion du peuple lui-môme, épouvanté par l'horreur des crimes supposés de Catilina, avait tourné unanimement contre ce prétendu coupable^ Le vertige de la peur, comme cela arrive souvent dans les moments de troubles civils , avait enlevé le sang-froid et le jugement au peuple romain. Malheur aux hommes et à César lui-même qu'on supposait seulement indulgents pour de pareils forfaits I L'aspect de Rome, tel que le dépeiut Salluste sous l'impression de cette panique , est entièrement changé : une tristesse morne remplace tout à coup l,a sécurité et la joie licencieuse dont une longue paix avait donné l'habitude à cette capitale ; on ne voit que des citoyens effarés courir et frissonner dans les rues; on n'ose se confier à personne, ni s'arrêter nulle part; sans être en guerre, on n'est
plus en paix ; chacun mesure à l'excès de sa peur l'excès des périls imaginaires dont on se sent entouré ; les femmes surtout, que la grandeur et la solidité de la république avaient accoutumées à se reposer sur l'État, sont consternées, elles lèvent les mains vers le ciel, s'attendrissent sur le sort de leurs petits enfants, s^abordent, se communiquent leur effroi, et, oubliant leur orgueil et leur luxe de la veille , désespèrent de la patrie.
On comprend que l'homme dont le nom résumait pour la capitale toutes ces terreurs n'avait déjà plus de complices pour l'avouer ni d'avenir pour le défendre. Lïmpartiahté même aurait paru une connivence, et les plus incrédules étaient obligés de feindre la conviction. Nous avons été témoins nous-mêmes, pendant nos transes civiles, d'accusations aussi légères et de jugements aussi anticipés. La panique ne raisonne pas, elle fuit ou elle frappe ; malheur à qui se trouve sous sa main! Ce fut évidemment le
malheur de Catilina. Il n'avait fait jusqu'à Ge jour que ce qu'avait fait César; il avait fomenté les éléments d'opposition qui existaient dans la ville et dans les colonies romaines de l'Italie contre le sénat et les patriciens, réclamé les droits de citoyen romain pour les colons, la distribution des terres stérilep de l'État aux vétérans et aux prolétaires, l'abolition d'une partie usuraire des dettes en faveur des débiteurs écrasés par les extorsions des créanciers.
On conçoit avec quelle fureur les patriciens, le sénat, les exploiteurs abusifs des terres à répartir, et les créanciers menacés dans leurs créances, adoptaient sans examen les monstrueuses rumeurs répandues sur Catilina. Ils avaient réussi, grâce à la crédulité vraie ou feinte du consul^ à faire de leur cause la cause de la patrie. Un seul homme aurait pu contre-balancer tant de haines en se posant avec son parti entre l'accusé et ses accusateurs : c'était César. Mais César manqua de cœur ce jour -là. Quelle que soit l'audace, nulle ambition n'est audacieuse contre une frénésie publique. Il y a des vents qu'il convient de laisser passer en s'abritant, pour se relever quand ils s'apaisent. C'est ce que fit César.
Cependant Catilina, plus sûr que personne du néant des attentats, des meurtres et des incendies qu'on lui imputait, se garda bien de les confesser par la fuite; il parut résolument au sénat, où il ne devait i*encontrer que des ennemis, des accusateurs ou des lâches. Tout le monde s'écarta de lui, comme d'un de ces hommes contagieux qui portent l'impopularité avec leur ombre. Cicéron l'apostropha sans danger dans une de ces harangues immortelles qu*il cisela et polit à loisir bien des années après, comme on cisèle et comme on polit la lame du poignard avec lequel on frappe un ennemi pubUc, non-seulement dans sa vie, mais dans sa mémoire. Cette Catilinaire théâtrale et cette intrépidité d'apparat tiennent plus de la scène que du sénat. Il n*y a aucun courage à invectiver celui que personne ne défend. L'accusation de Cicéron contre Catilina est seulement la plus magnifique et la plus oratoire, la plus longue injure que le génie de l'éloquence ait jamais soufflée à des lèvres d'homme.
Cicéron, après cette invective, se rassit tranquillement, pour s'essuyer le front, sur sa chaise curule. César se tut. « Catilina, dit Salluste, les yeux baissés et d'une voix modeste, se borna à supplier ses collègues de ne rien redouter de semblable à ce que Cicéron venait d'inventer de ses prétendus forfaits: :^ Comment, leur dit-il, un homme de sa naissance, de son éducation, de son rang, et favorisé à ce point par sa situation dans la société qu'il n*y avait aucune fortune à laquelle il ne pût s'élever par des voies honorables, comment un patricien des premières familles consulaires qui, à l'exemple de ses ancêtres, avait rendu déjà d'illustres services à sa patrie, pouvait-il être soupçonné de tramer la subversion de la république, tandis qu'elle aurait besoin pour se sauver d*un homme tout nouveau, à peine parvenu au rang de citoyen, tel que son accusateur Cicérod?»
A cette ironique représaille contre le consul plébéien que les patriciens avaient précisément choisi pour flatter et embaucher le peuple à leur cause , le sénat tout entier se leva comme saisi d'une sainte indignation contre la victime qui osait railler, sous le couteau, le sacrificateur. Le bruit, les insultes, les gestes, les imprécations des sénateurs étouffèrent
toute justification, toute voix sur les lèvres deraccusé. Quelle tribune et quelle assemblée n'ont pas vu ces fureurs feintes ou concertées contre un accusé qui se justifie? Le sang-froid et non le courage manqua à Catilina devant cette insurrection générale de ses juges contre lui. Il parut se repentir de son innocence. «Eh bien, dit-il dans sa fureur, puisque, environné d'ennemis au lieu de juges, je suis précipité dans le crime malgré moi, j'éteindrai sous des ruines, en effet, le bûcher sur lequel on veut me consumer! »
Cicéron et le sénat, après avoir couvert d'imprécations le plus impardonnable des scélérats selon leur discours, s'étaient timidement bornés à lui conseiller de s'éloigner de Rome : contradiction absurde et lâche entre le crime et la peine !
Par suite de cette même inconséquence et de cette même lâcheté, ils laissèrent Catilina, ce fléau public, ce meurtrier, cet incendiaire, s'en aller tranquillement dans sa maison, anéantir, si cela lui convenait, les preuves de ses crimes, rassembler ses compUces, se concerter avec ses amis, et achever l'accomplissement de ses desseins envenimés par le désespoir et la vengeance. Une telle histoire est plus semblable à
un rêve qu'à un coup d'État. C'est pourtant là Thistoire sans critique, ou plutôt la réticence convenue, de la]conjuration de Catilina.
Le grand coupable à qui on laissait tant de moyens et tant de motifs de précipiter l'accomplissement de ses fureurs passe paisiblement la soirée dans sa maison à faire ses préparatifs de départ, et part la nuit, avec quelques affranchis et quelques esclaves, sans être poursuivi, pour la Toscane. Il laisse Lentulus, Cethegus et tous ses amis à Rome, leur remettant tranquillement, dit encore l'histoire, le soin de rallier la faction, d'entretenir la constance des conspirateurs, de tuer le consul, d'égorger le sénat, de massacrer la moitié des citoyens, de brûler la ville. Quant à lui, il va lever une armée de sicaires et d'incendiaires à cent lieues de Rome.
Il laisse seulement une lettre convenable pour le sénat, dans laquelle il dit : qu'assaUli de fausses accusations et accablé par la coalition de ses ennemis, il cédait à la fortune et s'exilait lui-même à
Marseille, non qu'il se reconnût coupable des crimes monstrueux qu'on lui imputait, mais pour rendre la sécurité à la république et pour ne point susciter de sédition dans Rome par son inflexibilité aux désirs du sénat.
Mais d'autres lettres, adressées par lui à ses amis particuliers de Rome, leur disaient :
« Que, poussé aux extrémités par les injustices du sénat et par Tacharnement de ses persécuteurs, il allait prendre en main la cause populaire des débiteurs et des colons exhérédés des provinces contre les créanciers et contre le sénat, non qu'il eût besoin pour lui-même de cette loi pour s'affranchir de ses propres dettes, puisque la fortune de sa femme et de sa fille lui en donnait amplement les moyens, mais pour servir, comme il l'avait toujours fait, la cause des faibles et des opprimés contre les forts et les puissants.
a Tout l'empire, ajoute Salluste, obligé de confesser l'opinion publique à cet égard, approuvait en cela Gatilina. »
Ces lettres, adressées et lues au sénat par Gicéron, comme des témoignages de crime, firent lever deux armées d'observation contre les rassemblements de Gatilina en Toscane. Antoine, collègue de Cicéron au consulat, quoique suspect de faveur pour la cause populaire, reçut le commandement de Tarmée principale. Cicéron resta à Rome pour surveiller et comprimer les mouvements que les partisans de Tabolition des dettes pouvaient soulever parmi la plèbe. Mais la plèbe elle-même, indifférente par sa misère à Tabolition des dettes , était déjà retournée tout entière contre le proscrit par l'horreur de Tincendie et de Taffamement imaginaires de Rome qu'on était parvenu à lui persuader. La flamme et la faim n'étaient pas plus populaires à Rome, en ce moment, que Catilina.
De nouvelles rumeurs , artificieusement semées parles patriciens et par la panique, répandaient sans aucune preuve que Lentulus, chef de la conjuration à Rome en l'absence de Catilina , Statilius , Gabinius, Cethegus , tous comme lui jeunes patriciens perdus de dettes, de mœurs, d'adulations à la populace, devaient, à la nouvelle de l'insurrection de Toscane , mettre le feu à douze quartiers de Rome, afin de
disperser les gardes du consul pour éteindre Tincendie ; que Cethegus s'était chargé de cerner, avec une bande de sicaires, la maison de Cicéron et de le poignarder lui-môme; que les jeunes patriciens, fils des plus nobles maisons de Rome, devaient tuer leurs propres pères, s'affranchir du joug des lois soutenues par eux contre les novateurs; enfin, qu'après tant de parricides, cette jeune armée devait sortir de Rome et aller rejoindre Catilina pour revenir avec lui contre la patrie \
L'absurdité de telles rumeurs en démontrait seule l'exagération ou la démence ; mais le peuple croit tout, les sénateurs ne demandaient qu'à croire, et Cicéron, ivre de peur et d'orgueil, croyait, sur la foi des plus légers indices, tout ce qui pouvait lui donner la gloire de sauveur de la patrie.
Catilina, pendant ces terreurs vraies ou artificielles de Rome, attestait , par sa conduite et pour sa perte, qu'il ne voulait à aucun prix ni la subversion de sa patrie, ni l'incendie, ni le meurtre, ni même
GoQgle
la guerre civile ou sociale; car, rejoint à Arezzo par des milliers d'esclaves qui lui demandaient des armes et qui lui auraient fait une armée d'un million de bras vengeurs de leur dégradation , il les refusa, les congédia, les renvoya à leurs sillons, et se borna à lever une faible armée de mécontents politiques, de soldats déserteurs, de partisans de Témancipation des provinces et de gladiateurs aguerris aux dissensions civiles. Il attendait de la seule existence de ce noyau armé l'insurrection politique de l'Italie par l'exemple ; il savait que le drapeau civil des novateurs qu,'il levait en Toscane était celui de César et des jeunes hommes populaires du sénat ; il ne doutait pas que l'opinion à laquelle il s'était dévoué ne répondit par une révolution à son signal.
Telle était toute sa conjuration et tel fut le secret de ses lenteurs et de son immobilité dans la vallée du Picenum. Cela était si vrai que, les démagogues effrénés et véritablement radicaux de Rome, lui reprochaient, dans des lettres qui furent saisies, de ne pas chercher des auxiliaires partout et même dans les classes les plus abjectes^ de repousser les esclaves et de ne pas allumer la guerre servile.
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Possesseur de ces lettres d'objurgations démagogiques à Catilina, par l'espionnage des députés allobroges qui s'étaient perfidement chargés de les porter en rentrant en Savoie, Gicéron envoie ses licteurs arrêter dans leur maison Lentulus, Cethegus, Statilius, Gabinius et quelques autres chefs de l'opinion populaire 9 partisans de la loi agraire et de l'abolition des dettes; il convoque, comme pour un péril public, le sénat dans le temple de la Concorde, lit les lettres et demande l'emprisonnement des suspects. Le sénat les place sous la garde des citoyens, en instruit sommairement la cause en séance. Quelques témoins prononcent le nom de - Grassus parmi les noms des complices, d'autres murmurent celui de César. Mais ces accusés étaient trop grands, trop accrédités, trop redoutables pour qu'on pût élever l'accusation jusqu'à eux; on ne voulait que des coupables faciles à convaincre , à dépopulariser et à perdre. On met Crassus, à l'unanimité, hors de cause ; on aime mieux déclarer son
délateur faux témoin que s'attaquer si haut. Quant à César, disent les contemporains initiés aux secrets de la politique du jour, niCatulus ni Pison, ses ennemis , ni sollicitations ni corruptions ne purent décider Cieéron à porter son accusation jusqu'à lui : il craignait, disent-ils, de le pousser ainsi à prendre en main la cause trop retentissante alors des accusés, et de soulever des orages dans la république. . Mais le bruit des intelligences de César avec les coojurés était si publie et si général, qu*il fut insulté et menacé dans le vestibule du sénat par les chevaKers romains de garde au temple de la Concorde, et que ses collègues furent obligés de se jeter entre lui et le» chevaliers pour prévenir des violences et peutdire sa naort.
Le& accusés déjà déclarés traîtres à la patrie dans une première séance, Cieéron demanda dans une seconde qu'on délibérât sur la peine. La mort fut demandée par Silanus, comsql désigné, qui, à ee titre, parlait le premier; la majorité se pronoaça pour le supplice.
César 9 sommé de dire son avis, embarrassé de condamner, plus embarrassé d'absoudre , fit un de œs discours équivoques de cl^ef d'opposition dont les instruments ont forcé ou devancé la main, contraint par la circonstance de se déclarer lâche s'il les abandonne, factieux et mauvais citoyen s'il les absout. Il louvoya entre deux écueils, détestamt le crime, répudiant les hommes, se taisant sur Catilina, se rejetant sur les dangers des condamnations pré« cipitées, sur de vagues professions d'humanité et de douceur, et enfin proposant, par condescendance à l'indignation publique, non la mort ou la prison dans Bcfmie^ mais Texil dee coupables dans les villes mumcipales de province. Là les enïés seraient sons la gsode et son^ la garantie des magit^ats de ces viU«s« Cette t&acknàm à douI4e entente avait, dekm César, 1» mérite de satisbîre à repinion pnblique en condamnant à une apparence de peine, et le mérile de s&rrit kft partisan» de Gatilinâ^ en les envoyant subir leur peine précisément dans ces villes municipales des pnmnces où ils voulaient se rendre et où était toute leur force d'opinion et d'insuniection contre le sénat
Ce' discours ambigu, conservé textuellement par les sténographes de Rome , a été répété des milliers de fois dans les tribunes modernes, par des orateurs sans sincérité , sans courage et sans vertu , plus soigneux de popularité que de justice.
Il dégoûta le sénat et indigna Gaton. Gaton y répondit en grand homme de bien et en grand orateur dont l'éloquence est plutôt dans le caractère que dans les paroles. Nous avons aussi cette réplique de Gaton. Elle montre, par les insinuations directes et encore plus par les réticences transparentes , ce que cet honnête homme , conscience vivante de son pays, pensait de l'innocence de Gésar. La voici. Pour qui sait lire au delà de la lettre morte, il n'y a pas de plus cruelle conviction de la culpabilité de Gésar :
« Je vois Taffaire qui nous occupe sous un jour bien différent, sénateurs, soit que j'envisage la chose même et nos périls, soit que je réfléchisse sur les avis proposés par plusieurs préopinants. Ils se sont
beaucoup étendus , ce me semble , sur la punition due à des hommes qui ont préparé la guerre à leur patrie, à leurs parents, à leurs autels, à leurs foyers. Or, la chose même nous dit qu'il faut plutôt songer à nous prémunir contre les conjurés qu'à statuer sur leur suppUce. Car les autres crimes, on ne les poursuit que quand ils ont été commis ; mais celui-ci, si vous ne le prévenez , vous voudrez en vain , après son accomplissement, recourir à la vindicte des lois. Dans une ville conquise, il ne reste rien aux vaincus. Mais, au nom des dieux immortels, je vous adjure , vous pour qui vos maisons, vos terres, vos statues, vos tableaux ont toujours été d'un plus grand prix que la république , si ces biens , de quelque nature qu'ils soient, objets de vos tendres attachements , vous voulez les conserver, si à vos jouissances vous voulez ménager un loisir nécessaire, sortez enfin de votre engourdissement et prenez en main la chose publique. Il ne s'agit aujourd'hui ni des revenus de l'État ni des outrages faits à nos alliés ; c'est votre liberté , c'est votre existence qui sont mises en péril. « Souvent, sénateurs, ma voix s'est élevée dans cette assemblée, souvent le luxe et l'avarice de nos concitoyens y furent le sujet de mes plaintes, et.
pour ce motif, je me suis fait l)eaucoup d'euuemis: car moi, qui ue me serais jamais pardonné mâme la pensée d'une faute, je ne pardonnerais pas facilement aux autres les excès de leurs passions* Mais, bien que vous tinssiez peu de compte de mes repré«> sentationsi la république n'en était pas moins forte, sa prospérité était l'excuse de l'insouciance. Aujourd'hui il ne s'agit plus de savoir si nous aurons de bonnes ou de mauvaises mœurs, si l'empire romain aura plus ou moins d'éclat ou d'étendue , mais si toutes ces choses, quelles qu'elles puissent être, nous resteront ou tomberont avec nous au pouvoir de nos ennemis.
« Et quelqu'un ici viendra me parler de douceur et de clémence! Il y a déjà longtemps que nous ne savons plus appeler les choses par leur nom. Pour nous, en effet, prodiguer le bien d'autrui s'appelle largesse ; l'audace du crime , c'est le courage. Voilà pourquoi la république est au bord de l'abîme. Que l'on soit (j'y consens, puisque ce sont là nos mœurs) généreux des richesses de nos alliés, compatissant pour les voleurs publics; mais que du moins on ne se montre pas prodigue de notre sang , et que , pour sauver quelques scélérats, tous les bons citoyens ne
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soient pas sacrifiés^ C'est avec beaucoup d'art et de talent que César vient de disserter devani cette assemblée sur la vie et sur la mort« Il estime faux , je le crois , ce que Ton raconte des enfers ^ à savoir que, séparés des bons, les méchants vont habiter des lieux noirs i arides, affreux, épouvantablesé Son avis est donc de c<mfi9quer lê$ biens des conjurés et de retenir les conjurés eux-^mémes en prison dans les municipes. Il craint sans doute que, s'ils restaient à Rome, ils ne fussent « ou par les complices de la conjuration, ou par une multitude soudoyée, enlevés à force ouverte : comme s'il n'y avait de méchants et de scélérats que dans Bome et qu'il n'y en eût point par toute l'Italie! comme si l'audace n'avait pas plus de force là où il existe moins de moyens pour la réprimer 1 Ce conseil que donne César est donc illusoire, s'IL craint quelque danger de la part des conjurés. Si, au milieu d'alarmes si grandes et si générales , il est seul sans crainte, c'est, pour vous comme pour moi, un motif de craindre davantage.
a Ainsi , lorsque vous statuerez sur le sort de L. Lentulus et des autres détenus, tenez pour certain que vous prononcerez à la fois sur l'armée de Catilina et sur tous les conjurés. Plus vous agirez avec
vigueur, moins ils montreront de courage; mais, pour peu qu'ils vous voient mollir un instant, vous les verrez plus déterminés que jamais.
« Gardez-vous de penser que c'est par les armes que nos ancêtres ont élevé la république , si petite d'abord, à tant de grandeur ! S'il en était ainsi, elle serait entre nos mains encore plus florissante, puisque citoyens, alliés, armes, chevaux, nous avons tout en plus grande quantité que nos pères. Mais il est d'autres moyens qui firent leur grandeur et qui nous manquent : au dedans Tautorité, au dehors une • administration juste, dans les délibérations une âme libre et dégagée de l'influence des vices etdes passions. « Au Ueu de ces vertus, nous avons le luxe et l'avarice, la pauvreté de l'État, l'opulence des particuliers ; nous vantons la richesse , nous chérissons l'oisiveté; entre les bons et les méchants, nulle distinction. Toutes les récompenses de la vertu sont le prix de l'intrigue. Pourquoi s'en étonner, puisque de vous tous , tant que vous êtes , chacun ne pense que pour soi? Chez vous, esclaves des voluptés ; ici esclaves des richesses et de la faveur. De là vient que l'on ose se jeter sur la république délaissée. « Mais laissons ce discours.
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« Des citoyens de la plus haute noblesse ont conjuré Tembrasement de la patrie. Le peuple gaulois , cet ennemi implacable du peuple romain , ils l'excitent à la guerre ; le chef des révoltés , avec son armée , tient le glaive sur vos têtes. Et vous temporisez encore! Vous hésitez sur ce que vous devez faire d'ennemis arrêtés dans l'enceinte de vos murs ! Prenez en pitié, je vous le conseille, des jeunes hommes que l'ambition a égarés! Faites mieux, laissez-les partir tout armés! Certes, toute cette mansuétude et cette pitié, une fois qu'ils auront pris les armes, feront place au sentiment de vos propres misères. Sans doute le danger est terrible , mais vous ne le craignez pas... L'ai-je dit? il vous épouvante; mais dans votre indolence, dans votre pusillanimité, vous vous attendez les uns les autres ; vous différez, vous fiant sans doute sur les dieux immortels à qui notre république a , dans les plus grands périls, dû plus d'une fois son salut. 6e n'est ni par des vœux ni par de lâches supplications que s'obtient l'assistance des dieux. La vigilance, l'activité, la sagesse des conseils, voilà ce qui garantit le succès. Dès qu'on s'abandonne à l'indolence et à la
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lâcheté , en vain on implore les dieiu, ils sont courroucés et contraires.
^ « Du temps de nos pères, L» Manlius Torguatus, dans la guerre des Gaulois, fit mourir son propre fils pour avoir combattu Tennemi sans son ordre. Le jeune héros expia par sa mort un excès de courage. Et vous, vous balancez à statuer sur le sort d'exécrables parricides ! Sans doute le resté de leur vie demande grâce pour ce forfait. Oui, respectez la dignité de Lentulus, si lui-même a jamais respecté la pudeur ou sa propre réputation, s'il a jamais respecté ou les dieux ou les hommes ; pardonnez à la jeunesse de Cethegus, s'il ne s'est point déjà deux fois armé contre sa patrie. Mais que dirai-je de Gabinius, de Statilius, de Ceparius, qui, s'il eût encore existé pour eux quelque chose de sacré, n'auraient point tramé un si noir complot contre la république?
« Enfin, sénateurs, je le proteste, s'il pouvait être ici permis de faillir, je ne m'opposerais pas à ce que l'événement vint vous donner une leçon, puisque vous méprisez mes discours; mais nous sommes enveloppés de toutes parts. Catilina avec son armée est à nos portes. Dans nos murailles, au cœur même
de la ville, nous avons d'autres ennemis. Il n'est mesure ni délibération gui puisse être prise secrètement : raison de plus pour nous hâter. Voici donc mon avis : puisque , par Texécrable complot des plus grands scélérats, la république est tombée dans le plus grand péril ; puisque, par le témoignage de T. Yolturicus et des ambassadeurs allobroges, aussi bien que par leurs propres aveux, ils sont convaincus d'avoir comploté le massacre , l'incendie et d'autres attentats affreux, atroces, envers leurs concitoyens, j'opine pour que, d'après ces aveux et la preuve acquise contre eux d'un crime capital, ils soient, conformément aux institutions de nos ancêtres, livrés au dernier supplice. »
Ce discours, où Ton sentait le nerf du républicain antique, cette apostrophe intrépide à César : « Quand les hommes comme vous ne craignent rien, tous les bons citoyens doivent craindre 1 » entraînèrent le sénat et atterrèrent César. Il se tut, ne jugeant pas sûr de défier un homme de bien et de demander h
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Caton la signification de ses paroles. C'était s'avouer complice.
Cicéron ne donna pas au sénat et à Topinion le temps de revenir sur un jugement politique prononcé à la chaleur des harangues, sous la panique de la ville, sans procès, sans enquête, sans contradiction; sans autre preuve que des lettres à double sens. Sûr de la défection de Cassius et de César, trop heureux de laisser tomber la colère du peuple sur quelques misérables ; sûr du sénat, qui se vengeait âe ses craintes; sûr du peuple et même de la populace, qui applaudissaient, sur la place de la Concorde, au supplice des prétendus incendiaires de Rome, il conduisit lui-même les condamnés à la prison,
(( C'était, dit Salluste, un cachot appelé plus tard, du nom de Cicéron, Tullianum. On y descend, après avoir franchi le vestibule, en tournant à gauche, à environ douze pieds romains au-dessous du sol; des pierres énormes le rendent de toute part impénétrable et forment au-dessus une voûte liée par des blocs incrustés les uns dans les autres ; les ténèbres, l'humidité, les immondices, l'odeur fétide de ce souterrain consternent les sens. Dès que Lentulus y fut descendu, on l'y étrangla par ordre du consul. Telle fut
la flboL de ce patricien de Tillustre famille des Cornélius, aussi vieille et aussi illustre que Romô, et qui avait exercé lui-même la suprême autorité du consulat dans sa patrie 1 Gethegus, Statilius, Gabinius (ami de César) et leurs complices, y descendirent à leur tour pour y subir la même mort et la même ignominie I »
Cicéron avait pris sur lui de précipiter leur supplice sans qu'aucime des formalités légales nécessaires à Rome pour l'exécution des jugements fût remplie. Ce fut le coup d'État de Timpatience, de la vanité et de la terreur. Seul reproche, mais non pas seule pusillanimité de ce grand esprit, qui ne put jamais être un grand homme I
Depuis ce sacrifice à la faveur des patriciens et à la panique féroce de la multitude, Cicéron ne fit plus que chanceler dans la vie publique comme un homme poursuivi par un remords, et il accumula sur sa tête des représailles qui le suivirent jusqu'à la tragédie de sa mort. La langue qui avait converti en crimes d'État les complots de quelques étourdis débauchés, et demandé la mort de tant de patriciens au nom de quelques rumeurs publiques, fut percée de l'aiguille de Fui vie et clouée à la tribune où sa parole avait tué un fantôme de faction.
Gatilina, à la nouvelle du meurtre de ses amis et de la marche de Tannée d'Antoine, s'éloigna de la Toscane avec quelques milliers de colons de Sylla, mal armés, pour se rapprocher des Allobroges. Cerné, à la descente des montagnes de l'Apennin , d'un côté par Métellus Geler, de l'autre par Antoine, il harangue ses soldats avec l'éloquence du désespoir, préfère la mort à la fuite, commande en général, combat en héros , balance la victoire ; puis, quaxbd il voit le nombre l'emporter sur la valeur il se précipite presque seul à dix pas en avant de son armée> ^ tombe sous le fer qu'il a provoqué.
Le combat fini, disent les récits de la bataille ^ on vit ce qu'étaient le courage et la résolution inspirés par CatUina aux soutiens de sa cause. Le corps de chacun de ses soldats occupait, mort, la place qu'il avait occupée' vivant; toutes les blessures avaient été reçues en face; on trouva le corps de CatUina seul, et bien loin en avant des siens, sur un monceau d'ennemis qu'il avait immolés avant de succomber
lui-même; il respirait encore , et son visage conservait dans la mort Texpression désespérée qui l'animait pendant la vie.
Cependant la mort héroïque de Catilina, la composition, toute d'hommes libres, de son armée, et son refus d'enrôler les esclaves, prouvèrent qu'il n'avait jamais médité la guerre servile, la subversion, et encore moins l'incendie de Rome. On commença à réfléchir, à murmurer contre la précipitation de Ûcéron, à disculper César, et bientôt à l'honorer pour des opinions populaires qui Pavaient fait insulter dans le sénat et qui n'étaient des crimes qu'envers sa caste. Le peuple, inquiet des périls que pouvait courir son favori au milieu des patriciens ses ennemis, le suivait en foule quand il se rendait aux séances, et le redemandait à grands cris quand il tardait trop à sortir.
Ces agitations de là multitude en faveur de César alarmèrent tellement le sénat, que le sévère Caton liô-môme proposa, pour contre-balancer sa popula-
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rite, de faire à la plèbe, au nom du sénat, des distributions mensuelles de blé pour fermer la bouche aux murmures. Mais César, noimné préteur malgré les patriciens, poussa jusqu'à la sédition la passion de la multitude pour lui ; il soulevait et il apaisait à son gré ces agitations plébéiennes, en sorte que le peuple croyait lui devoir la sujétion du sénat, et que le sénat, tremblant, le remerciait en corps de l'apaisement du peuple. Tribun à deux faces, tel qu'on n'en avait pas vu encore à Rome jusqu'à lui, d'une main soulevant et de l'autre refrénant la ville, il ne voyait plus, entre le pouvoir suprême et lui, que le grand Pompée.
Trop novice encore dans l'armée pour le combattre, il s'attacha à le séduire. Il exploita habilement des mécontentements personnels de Pompée contre le sénat, qui refusait de ratifier ses mesures en Asie après ses victoires sur Mithridate. Pompée, homme nouveau lui-même conmie Cicéron, se plaignait avec raison de l'ingratitude et de l'insolence d'un sénat
qui ne subsistait que par son appui. Il était trop haut dans la gloire pour redouter la rivalité d'un jeune homme qui n'avait pour tout titre militaire qu'une couronne de laurier reçue au siège de Lesbos ; il désirait se faire un soutien du parti des plébéiens pour contraindre les patriciens à pactiser avec sa puissance.
César était le nœud par lequel cette grande idole des vétérans pourrait se rattacher, sans paraître se dégrader, aux idées et aux intérêts populaires. César^ de son côté, manquait de force dans le sénat et de considération dans le parti des honnêtes gens. Il ne craignait pas de fortifier dans Pompée un homme qui n'était à ses yeux qu'un grand fantôme de vaine gloire, propre à lui garder la place et à habituer les Romains au joug plus durable qu'il leur préparait ; il flatta donc sans crainte celui qu'il était sûr d'humilier à son heure. Il réconcilia Pompée avec Crassus, le plus accrédité des tribuns après lui.
Un triumvirat secret d'influences combinées sur le gouvernement de Rome se négocia sous ses auspices entre ces trois hommes : coalition inégale où Pompée apportait la gloire, Crassus l'or. César le génie, la popularité et Tambition. Pompée promit à César les
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voix de ses innombraldes clients pour le gouvemement militaire de l'Espagne; Crassus lui prêta huit millions pour s'affranchir de ses créanciers avant de partir de Borne.
César, devenu ainsi préteur et aspirant déjà au consulat, osa tout contre le parti de Cicéron et des patriciens, auxquels il avait arraché Tappui de Pompée. Il se déclara ouvertement le protecteur de Clodius, le plus turbulent des tribuns, gui voulait imiter les Gracques et qui avait juré la mort de Cicéron. Il fit inscrire cet agitateur, né, comme les Gracques, d'une famiUe illustre, et qui voulait,- comme eux, répudier l'aristocratie en se jetant dans les rangs des plébéiens ; il fit arrêter Caton lui-môme en plein sénat pour une harangue trop courageuse contre lui. Mais la vertu de Caton contrastait trop avec l'indigne prison à laquelle César l'avait condamné , poiu» que l'opinion publique tolérât une telle profanation. César se hâta de lui rendre la liberté, de peur d'offenser les Romains.
Les peuples les plus corrompus se complaisent* à
laisserdebout dansleurs assemblées quelques hommes incorruptiUes, comme ime pierre d'attente pour des temps meilleurs^ ou comme une vaine représentation de la tnertu antique dont les nations se décorent encore, même quand elles ne veulent plus s'en servir. Tel était Caton : une exception au temps, une colonne debout dans une ruine.
En môme temps , pour retenir Pompée dans son alliance, il fit accuser un certain nombre de sénateurs d'avoir conspiré l'assassinat de Pompée. Enfin il lui donna pour épouse sa fille Julie, qu'il avait eue, à dix-sept ans, de sa première femme. Julie, adorée de son père et de son mari^ fut, pen* dant qu'elle vécut, un lien de cœur entre deux rivaux qui n'étaient unis jusque-là que par la politique. Tranquille sur la solidité d'une alliance fondée sur de tels appuis, il brigua et obtint le consulat.
On lui donna pour collègue un homme opulent , mais nul, nommé Bibulus , dont il effaça si complètement le nom et les actes par sa conspicuité dominante, qu'on oublia qu'il y avait deux consuls. 11* profita de son autorité consulaire pour s'emparer de plus en plus de la multitude par une loi agraire ,
assez modérée pour ne pas blesser Pompée, assez insolente pour humilier le sénat, assez libérale pour paraître ime satisfaction sufBsante à la plèbe.
Son collègue Bibulus, Thomme des patriciens ou des conservateurs y ayant voulu protester contre ces innovations, fut assiégé par une émeute soudoyée par César, et précipité de son tribunal au milieu du Forum par César lui-même , aux applaudissements du peuple. La^terreur était telle, que le sénat, auquel Bibulus en appela de ces outrages de son collègue, n'osa ni informer ni murmurer.
L'homme qui traitait ainsi les lois pouvait-il s'arrêter devant la liberté de sa patrie ?
Son consulat avait fait d'un chef de parti un pouvoir public. Il ne consentit à en descendre que pour s'y faire regretter, pour y remonter à son gré et à son heure, pour y pousser en son absence des créatures. Cette absence de Rome était pour lui un calcul : il avait besoin du prestige que donnent la distance, le bruit d'un nom venu de loin, l'exagé-
ration que les récits populaires ajoutent toujours aux exploits d'un homme que son pays suit des yeux, n se trouvait précisément dans les mêmes circonstances où le général Bonaparte, ce César français, se trouvait sous le Directoire quand il rêva une expédition semi-fabuleuse en Egypte , pour que l'éclat de TOrient le désignât à l'attention de TEurope.
Embarrassé de lui-même au dedans, César, comme Bonaparte, n'avait plus en ce moment de place convenable qu'au dehors. Quelque important qu'il fût par son parti dans Rome, sa popularité civile et même factieuse ne pouvait pas contre-balancer longtemps la gloire acquise par les armes et l'autorité consacrée par l'habitude de Pompée. Il fallait l'épée à l'homme qui n'était encore que le plus séduisant des tribuns.
Tout le monde se prêta avec empressement à ce désir d'expatriation dans les camps, manifesté par le perturbateur de Rome : le sénat, pour se délivrer de la présence d'un orateur et d'un tribun qui rendait Caton sans écho et Cicéron muet; les patriciens, pour s'affranchir d'un déserteur de sa caste, qpii jetait à la plèbe les terres et les privilèges de la
noblesse ; les citoyens » pour pacifier Rome en n'y laissant pas un concurrent à leur idole , le grand Pompée ; la plèbe, pour accroître l'autorité d*un chef gui promettait de donner des légions à ses caprices; Pompée enfin » pour régner seul, dans sa tranquille majesté, à Rome, et pour se délivrer d'un allié dont la supériorité trop proche roffusquait.
César, après avoir bien réfléchi à la partie du monde où U irait agrandir sa renommée et son influence, choisit les Gaules. Partout ailleurs il trouvait des sentiers battus par d'autres gloires, des comparaisons propres à diminuer ses triomphes, des noms en possession des provinces et qu'il lui serait difficile de détrôner. S'il choisissait l'Espagne, il y trouvait les souvenirs et les légions de Pompée; s'il choisissait rAfcique, il y trouvait la mémoire des Scipions et les ruines de Garthage; s'il choisissait la Grèce, il y trouvait les victoires et les colonnes deSylla; s'il choisissait les Indes, il y trouvait Alexandre; enfin, s'il choisissait l'Asie
Mineure et les royaumes de Mithridate , il y retrouvait encore les conquêtes incomparables du grand Pompée^ qui venait de refouler cet ennemi des Romains jusqu'à la mer Noire.
Les Oaules seules étaient une terre neuve où pouvait germer dans les ténèbres de l'éloignement et dans le sang des Barbares un nom nouveau, un nom qui flattât l'orgueil des Romains. Les lettres de Gicéron donnent à ces conjectures la certitude d'une opinion publique unanimement admise parmi les confidents de Tambition de César. Suétone lui attribue ouvertement la môme pensée. On ne se trompe pas en jugeant un ambitieux sur son intérêt.
On lui décerna donc d'abord le gouvernement de la Gaule cisalpine, c'est-à-dire du versant des Alpes qui regarde lltalie et qui entoure le golfe Adriatique ; puis de la Gaule qu'on appelait alors chevelue^ à cause des longues chevelures que ses
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habitants demi-barbares laissaient pendre sur leurs épaules. César éprouva une telle joie de cette double investiture, qu'il en oublia toute prudence et qu'il s'écria en plein sénat a qu'il était parvenu enfin au but de ses désirs, qu'il pouvait braver ses ennemis, et qu'U foulerait désormais sous ses pieds tous ceux qui avaient fait obstacle à sa fortune ! »
Une telle audace dans un sénat où siégeaient Pompée et la majesté de la république scandalisa un de ces obscurs railleurs qui se vengent de leur obscurité par des reparties : « Nous verrons, dit-il à César, si cela sera si facile à un homme qui a joué à la cour de Nicomède le rôle d'une femme ! — Cela n'a pas empêché Sémiramis, répliqua témérairement César, de régner sur la Syrie! »
Son commandement devait dnvev trois ans; on le porta à cinq, et on lui donna les légions pour ce temps. Le sénat, jaloux par serviUté d'égaler les libéralités du peuple, s'empressa de condescendre par ses décrets à tous les désirs de César. Avant d'être le conquérant des Gaules , Rome Ten faisait plus qu'un roi.
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Les Gaules comprenaient alors , indépendamment de rUlyrie, des plaines arrosées par le Pô , du Piémont, de la Lombardie^ d'une partie des Apennins et du pays de Lucques , tout l'espace compris entre les Pyrénées, les Alpes, le Rhin et l'Océan, c'est-àdire la Savoie , l'Helvétie , la France, la Belgique et la Hollande^
Les Gaules étaient alors une proie toute préparée pour la conquête. Les différentes peuplades qui la composaient, alluvions successives des inondations des Barbares , barbares elles-mêmes , n'étaient qu'une anarchie sans fixité au dedans, une confédération sans lien au dehors. Divisées non-seulement en races, mais aussi en castes, tour à tour subordonnées ou antipathiques, ces peuplades n'avaient d'autre unité que la religion , et cette religion était atroce.
Les druides , théocratie enracinée dans la superstition commune, gouvernaient le peuple par la terreur du ciel et maintenaient cette terreur par des
hécatombes humâmes. Les autels étaient des billots de pierre sur lesq[uels on creusait des égouts de sang.
Quand la conquête des Romains n'aurait fait qu'arracher la Gaule aux druides et Tinitier à des cultes plus doux, il faudrait bénir les guerres de César. Elles asservirent im peuple , mais elles délivrèrent Tesprit humain. Cette religion aux mains rouges de sang, les guerres civiles incessantes, les luttes invétérées entre les druides, les nobles, le peuple, les esclaves; la férocité originelle, la barbarie qui enlève son prix à la vie, les distances, les forêts, les marais, les fleuves, les armes sauvages, l'habitude d'être toujours armés, enfin une rivalité de mépris de la mort et une passion innée pour Tindépendance, auraient rendu les Gaulois invincibles s'ils avaient été unis. Leur division, leur mobilité proverbiale, leur incohérence entre les divers groupes de population, leur dissémination entre des chefs plus ennemis les uns des autres qu'ils ne Tétaient de l'ennemi
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commiiay les rendaient faciles à l'asservissement. Il suf&sait de mettre le coin romain dans ce granit décomposé ou non encore sufOlsamment aggloméré par le temps, pour que le bloc tombât en poussière.
D'héroïixues résistances isolées, et nulle entente générale de résistance commune : voilà ce que César avait à attendre ou à craindre d'un tel pays. Il allait combattre des guerriers, mais point d'armée, ou des armées précaires comme le chef qu'elles élevaient ou qu'elles précipitaient par leurs acclamations;
César, qui avait d'instinct la philosophie de la guerre comme celle de la politique et des factions, comprit, après un premier regard sur les Gaules, que les deux conditions de succès dans un pays barbare étaient l'organisation d'une armée peu nombreuse, mais indissoluble par la discipline et la tactique, et, sur un pays vaste et décentralisé, la rapidité des mouvements et des marches. Ce fut la tactique opposée à celle de Bonaparte, qui, ayant à combattre les vieilles phalanges savantes et méthodiques de l'Burope, jeta des masses innombrables sur des bataillons exercés.
Chacun de ces hommes de guerre avait sa raison
dans son temps et dans la nature différente de son ennemi. Bonaparte eût été vaincu dans les Gaules, comme il le fut en Espagne ; César aurait été vaincu parles armées compactes de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse en Italie. Se conformer par des moyens divers à des temps et à des lieux divers, c'est le même génie.
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César partit de Rome avec ce plan, sans s'inquiéter beaucoup du petit nombre de légions que la république lui accordait. Son âme avait le secret de doubler ses forces. Mais, comme la guerre n'était pour lui qu'un moyen d'empire et non un but d'ambition satisfaite par des victoires, il s'occupa, en partant, de son retour plus que de son départ. Un événenfent domestique faillit déjouer ses intrigues avec le parti de la plèbe romaine, parti ^qu'il avait le plus remué depuis sa jeunesse et sur lequel il comptait le plus pour les grandes séditions civiles qui devaient tôt ou tard le rappeler pour chef ou pour arbitre à Rome.