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Certes, César avait trop bien mérité les vingt-trois coups de poignard qui retendirent sans vie aux pieds de la statue de Pompée et du sénat asservi par lui.
Il l'avait mérité en soulevant la démagogie romaine pendant ses premières années contre la liberté régulière pour la jeter sciemment dans la licence, qui appelle toujours l'épée du dictateur, ce niveau de fer sous lequel tout est petit.^ •
Il Favait mérité en se faisant dans les G-aules une milice personnelle et soldatesque des légions que la république lui avait confiées pour agrandir et préserver Rome.
H l'avait mérité en ne voulant souffrir aucun é^al dans le pouvoir et dans la gloire, en insurgeant l'opinion et bientôt les armées contre son bienfaiteur
et son gendre, le grand Pompée, qui n'était grand que par la légitimité de sa grandeur.
n Tavait mérité en faisant passer le Rubicon nonseulement aux légions romaines, mais aux légions de barbares gaulois et espagnols, auxquels il.apprenait le premier le chemin de Rome.
Il l'avait mérité en traitant sa patrie en pays conquis, en violant le sénat, le peuple, le trésor, les temples, en forçant les consuls et les citoyens à une immense proscription en masse qui ne laissait en Italie que la populace, les Gaulois, les prétoriens espagnols et lui !
n l'avait mérité en poursuivant de continent en continent, de champ de bataille en champ de bataille, cette république errante; en contraignant Pompée à la mort, Caton au suicide, Cicéron à la bassesse, Bru^sméme, son fils, à la dissimulation et à l'assassinat.
n l'avait mérité en couvrant Corfinium en Italie, Pharsale en Grèce, Alexandrie en Egypte, Thapsus en Afrique, Munda en Espagne, de sept cent miQe cadavres de Romains immolés par des Romains à sa voix.
Il l'avait mérité en corrompant Rome jusqu'à la
moelle pour Tassouplir à la servitude, en ne lui donnant pour institutions que des jeux, des triomphes, des gladiateurs, des orgies, mœurs des peuples qu'on veut désarmer.
I II l'avait mérité, enfin, en n'osant pas même accomplir ce qu'il avait rêvé pendant tant de crimes : saisir la monarchie héréditaire, servitude au moins paisible des citoyens dégradés par lui.
Il l'avait mérité en ramenant tout à lui-même, à lui seul ; en prenant l'univers romain en viager sur sa tête et en ne se préparant d'autre héritier possible que l'anarchie.
Était-ce assez dç crimes pour mériter les vingttrois coups de poignard des conjurés républicains ? Il n'y a pas une conscience, républicaine ou monarchique, peu importe, mais seulement honnête, qui ne condamne à mort le meurtrier de sa patrie ; qu'est-ce donc quand cette patrie, c'est l'univers, et quand ce meurtrier, c'est le favori de l'univers ?
Mais ces considérations sont-elles de nature à légitimer Pacte de Brutus et à justifier l'assassinat même d'un tyran f
L'antiquité le croyait dans sa moralité imparfaite, qui jugeait les actes par le patriotisme, au lieu de les juger par la conscience. Nous ne le croyons plus, parce que l'intérêt de la patrie n'est pas pour nous le type de la justice. Le type de la justice moderne est plus haut et plus large que la patrie : c'est le devoir. Les règles du devoir ne sont pas écrites pour nous de mains de patriotes, mais des mains de Dieu. Ces règles ne remettent aucune vie, pas même celle de l'usurpateur, du tyran, du meurtrier, à l'arbitraire erroné ou fanatique de celui qui croit venger la liberté, la patrie, l'espèce humaine. Elles ne la remettent qu'aux lois, expression de la conscience souveraine et légitime de la patrie.
Rome avait le droit de révolution; Brutus, isolé, n'avait pas le droit de meurtre. Il ne l'avait pas comme patriote, il l'avait moins encore comme fils,
peut-être ne Tavait-il pas comme politique. Il n'avait reçu mandat que de son fanatisme pour la liberté de son pays ; mais le fanatisme n'est que le mandat d'une opinion, d'une haine, quelquefois d'une démence, et, si Brutus avait quelque doute sur la légitimité de son assassinat, il n'avait qu'à interroger sa conscience sur la moralité des moyens qu'il était forcé d'employer pour l'accomplir. Ces moyens étaient le mystère, qui, à lui seul, accuse l'acte qui a besoin de se cacher : on conspire à l'ombre, on sauve son pays et son opinion au grand jour ; c'était ensuite l'usurpation sur la, volonté légale de son pays : il ne la savait pas, il ne pouvait que la présumer, on ne tue pas par présomption et par hypothèse; c'était enfin la dissimulation de la perfidie : il endormait César, il lui dérobait l'embûche, et le jour il cachait son poignard sous sa robe, il souriait du visage en immolant du cœur, il envoyait Albinus, l'ami de César, tirer César par des caresses de sa maison et le pousser au piège en le couvrant de mensonges et d'adulations.
Si de tels moyens ne sont pas innocents, l'acte qui les nécessite est-il honorable? La vraie vertu emprunte-t-elle jamais ses moyens au crime? Et la
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même conscience peut-elle à la fois déshonorer la route et glorifier le but ? Non, c'est une contradiction que rhomme invente par des sophismes politiques, mais que Dieu n'a pas faite et que la conscience n'absout jamais.
Brutus était donc vertueux d'intention, criminel de fait; il risquait de plus d'être pari^icide. Que le fanatisme loue ! la conscience réprouve et la nature frémit. Brutus s'est trompé en droit, il s'est trompé en moyens, il s'est trompé en meurtre.
Mais, disions-nous tout fi l'heure , il s'est trompé peut-être en politique. Expliquons ici ce mot pour qu'on saisisse bien notre pensée en résumant cette vie et cette mort de César.
On a beaucoup innocenté César dans la première moitié de ce siècle et beaucoup calomnié la liberté régulière, parce que la liberté avait succombé et que les théoriciens politiques ont des sophismes, des doctrines et des adulations au service de tous les succès. On a beaucoup agité si la république romaine aurait vécu, môme dans le cas où César ne Taurait pas tuée.
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« 11 était légitime de la tuer, dit-on, parce qu'elle ne pouvait plus vivre longtemps. »
C'est comme si l'on disait qu'il est innocent de tuer une chose ou un homme mortel parce que cette chose ou cet homme mortel sont condamnés par la nature à mourir un jour! Sophisme et iniquité ! Ce n'est pas celui qui veut sauver, c'est celui qui tue qui est le meurtrier. César était d'autant plus criminel de porter le dernier coup aux institutions dé son pays, que la république était plus chancelante et qu'elle avait moins de force et moins de vertu publique pour se défendre. La lâcheté se trouvait en cela réunie à l'attentat.
Mais est-il bien vrai qu'il n'y eût plus ni vertu, ni égergie, ni républicains, dans la répubUque romaine, quand César, tournant contre elle les légions, les Barbares, les Espagnols et les Gaulois, vint l'égorger dans son berceau, à Rome?
Que sont donc ces sept cent mille citoyens romains, et ces quatorze légions de Pharsale , et ces quatre légions d'Egypte, et ces douze légions d'Afrique, et ces douze légions d'Espagne, qui combattent jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour elle? Que sont donc les Pompée, les Bibulus, les Scipion, les Cassius,
les Brutus, les Caton, la bourgeoisie et la noblesse tout entière de Rome, gui désertent lltalie, leurs foyers, leurs biens, leurs temples, leurs fortunes, plutôt que de consentir à Tasservissement de la république , et gui combattent et meurent pendant sept ans pour aller partout où une plage d'Europe, d'Afrique et d'Asie leur laisse assez de place pour combattre et pour mourir? Une république qui se défend ainsi et qui , à Tezception de Gicéron, ne rend la liberté qu'avec le dernier soupir, après une si héroïque agonie et après de si solennels suicides, était-elle une république morte, une république sans volonté de vivre, sans énergie et sans vertu? Les casuistes de la tyrannie le disent, mais le sang de ces millions de citoyens de Rome, et des premiers et des meilleurs citoyens, proteste. FouiUez Pharsale, Thapsus, Munda : vous y trouverez, dans les ossements de ces millions de républicains romains, l'histoire vraie de la vitalité obstinée de la république. César ne l'a pas ensevelie seulement, il l'a égorgée : voUà la vérité.
Sans doute elle était en décadence ; mais qui peut dire ce que des hommes tels que César, Labiénus , Pompée, Caton, Brutus, Scipion, Cicéron, s'ils
s'étaient ligués pour la réformer, la relever, la soutenir, auraient pu pour le salut de la liberté ? Qui peut le dire si César, au lieu de dévouer son génie à la détruire, avait consacré son ambition à la diriger? Des hommes tels que César sont plus puissants qu'on ne le croit sur la destinée de leur pays : il y a des temps où un pays vit dans un homme. Que serait devenue l'Amérique si Washington avait manqué à sa vertu ? Il était plus aisé de ne pas opprimer Rome que de fonder l'Amérique hbre,
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Il y avait donc plus de vertu, de vitahté et d'énergie dans la république romaine, quand César la corrompit et la tua, qu'il n'en fallait à un homme de bien pour régénérer la hberté. Rome s'humiliait et se dégoûtait rapidement de César, quand Brutus raviva malheureusement sa popularité posthume par l'immense horreur de l'assassinat et par l'immense pitié d'un cadavre. Mort dans son lit et dans sa décadence, César eût été peut-êl;re moins funeste au peuple romain. C'est son ombre longtemps que le peuple attendit et que les légions irritées voulurent
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surtout venger par Octave, son neveu : Tempire sortit des funérailles de César, cet empire se ressentit toujours de son origine. Né d'une ligue eùtre la populace et la soldatesque, il avilit et il opprima jusqu'à sa fin.
Tel fut Théritage de César, immense génie- employé à agiter, à corrompre, à enchaîner son pays; grand général, habile démagogue, exécrable citoyen, brillant fléau de toute moralité et de toute liberté sur la terre, illusion de Phistoire, exemple des ambitieux, nom d'autant plus funeste au monde que les tyrans s'en font une excuse, les soldats une idole, les peuples un éblouissement qui sous la gloire leur cache la servitude et sous le triomphe leur fait oublier la vertu !