‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 56 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eft ce moment, on reçut à Yuste la nouvelle d’une grande bataille, livrée aux environs d’Oran, dans laquelle le comte d’Àlcaudète, gouverneur de cette ville, et l’élite de l’infanterie espagnole, avaient été tués par les Mores. Celte nouvelle aurait exercé la plus mauvaise influence sur le malade, qui s’était, comme on l’a vu, efforcé de pourvoir à la sûreté de ses possessions en Afrique; Quixada prit soin de la lui laisser ignorer et lui épargna ainsi des douleurs qui lui auraient rendu la mort plus amère.

La poste apportait chaque jour à Valladolid des bulletins alarmants de la santé de l’empereur. Jeanne et la reine de Hongrie, pleines d’anxiété, auraient voulu se rendre immédiatement à Yuste pour soigner elles- mêmes le malade; mais celui-ci ne le leur permit pas. Lorsque le majordome lui communiqua les vœux de sa sœur, Charles répondit qu’elle 11e viendrait pas, qu’elle connaissait trop bien ses désirs à cet égard. Quixada fit entendre à son maître que la régente, sa fille, était également impatiente de le voir et qu’elle n’attendait que la permission de son père pour accourir auprès de lui. Le monarque, qui avait de grandes difficultés de parler, à cause de son inflammation à la bouche, se borna il secouer la tête en signe de refus. Mais, tandis que les membres de sa famille étaient retenus loin de lui, son vieil ami, le grand-maître d’Âlcantara, informé de la situation dangereuse où il se trouvait, vint s’établir à Yuste, avec l’intention d’y rester jusqu’au dénouement de la crise.

Le mal avait presque miné la constitution de l’empereur; comme celui-ci perdait de plus en plus scs forces, les médecins cherchèrent à le fortifier en lui donnant du bouillon, des boissons saines et nourrissantes; ils lui permirent même de prendre, en petite quantité, sa bière favorite. Mais son

VIE ItF. CHAKLBS-QliINT A YUSTE.

ISO

estomac refusait d’accomplir scs fonctions et de retenir les aliments. Le 11 du mois, la fièvre tierce se changea, comme on disait, en double tierce; les attaques devinrent plus violentes et durèrent plus longtemps; à des frissons succéda un accès qui augmenta au point que le royal malade, tombé dans le délire, perdit toute perception de ce qui se passait autour de lui. Après un de ces paroxysmes, le 17, Charles resta pendant vingt heures dans un état d’insensibilité complète. Il eut un nouvel accès, le 19, et, bien que celui-ci eût eu moins de violence et de durée que les précédents, les médecins, craignant que, s’il en survenait un autre, le malade ne pût le supporter, furent d’avis que le moment était venu de lui administrer l'extrême-onction.

Ces mots résonnèrent comme un glas funèbre aux oreilles de Quixada, qui voyait déjà en imagination les portes du tombeau ouvertes pour son maître. Les sentiments de ce fidèle serviteur se révèlent avec force dans une lettre qu’il adressa, quelques jours après, au secrétaire Vazqucz : « Les docteurs disent que le mal augmente constamment et que l’empereur, comme l’indique son pouls, s’affaiblit d’heure en heure. Pour moi, je ne puis croire qu’il soit si près de sa fin, et aujourd’hui il ne délire pas autant que pendant son dernier paroxysme. Jusqu’à midi, j’ai défendu qu’on lui donnât l’extrême-onction, redoutant, bien qu’il ne parle pas, que cela ne le trouble; mais, comme les médecins insistent et déclarent qu’il n’y a plus de temps à perdre, je leur ai dit que je me tenais prêt, et leur ai recommandé de tâter constamment le pouls du malade, afin de ne pas donner le signal avant que le moment ne soit certainement venu. Je souffre comme si j’avais déjà enseveli plusieurs fois mon maître; vous pouvez vous figurer quels sont mes déchire-

Page 1