CHAPITRE IV
favori de l’empereur, qu’il avait si souvent charmé par son éloquence douce et insinuante, s’avança alors.
L’hiéronymilc recourut à de tout autres moyens de consolation que ceux dont s’était servi le primat. « Votre majesté, » dit-il, « est venue au monde, le jour de la Saint- Mathieu ; elle en sortira, le jour de la Saint-Mathias. Saint Mathieu et saint Mathias étaient deux apôtres, deux frères, portant presque le même nom, deux disciples du Christ. Avec de pareils intercesseurs, vous n’avez rien à craindre. Tournez-vous donc avec confiance vers Dieu , qui vous recevra en ce jour dans le ciel. » « C’est ainsi, » seton les fortes expressions de Mignet, « que les deux doctrines qui se partageaient le monde au temps de Charles-Quint, se trouvaient une fois de plus mises en présence devant le lit de mort de ce prince. * Le mourant n’était pas en état de remarquer les nuances differentes de ces doctrines, mais son esprit affaibli se rattachait avec une foi pieuse à l’espoir que toutes deux faisaient briller à ses yeux; une douce sérénité était empreinte sur sa physionomie, « signe, » ditCarranza, dans une lettre adressée peu de jours après à la régente. « signe de paix et de tranquillité intérieure, qui remplissait de joie tous les assistants. »
Outre l’archevêque, le prieur de Grenade, Villalva et deux ou trois autres prêtres, on voyait encore dans la chambre le comte d’Oropesa, avec quelques membres de sa famille, le grand-maître d’Alcantara et un petit nombre de personnages de haut rang, habitués à venir rendre leurs hommages à leur ancien maître; tous, réunis autour de lui, contemplaient avec douleur ces traits révérés, sur lesquels s’étendaient déjà les ombres de la mort. Pendant quelques heures, un silence religieux régna dans l’appartement; on n’enten-
dait que la respiration haletante du mourant. A la fin, sortant de sa léthargie, Charles parut sentir que le moment fatal était arrivé; il était deux heures du matin, le 21 septembre. Posant un doigt sur son pouls, l’empereur secoua faiblement la tête, comme pour montrer que tout était fini; il fit signe alors à Quixada d’allumer le cierge. En même temps, Carranza lui présenta le crucifix de l’impératrice. Après l’avoir regardé fixément pendant un instant, Charles le porta à ses lèvres, puis le pressa avec ferveur contre sa poitrine. L’archevêque, lui reprenant le crucifix, le tint devant* les yeux glacés du mourant, qui, se soulevant, avec l’aide du fidèle Quixada, un cierge dans la main, s’écria : « Le temps est venu maintenant ! » Alors, contemplant avec une indicible ardeur ce symbole sacré, souvenir pour lui d’amours terrestres aussi bien que célestes, il étendit le bras gauche comme pour le saisir, invoqua le nom de Jésus, si haut qu’on l’entendit dans la salle voisine, et laissant retomber sa tête sur l’oreiller , avec un soupir convulsif, il expira. Il n’avait cessé de demander à Dieu, craignant peutêtre une folie héréditaire, la grâce de mourir en conservant jusqu’au bout sa raison : ses prières avaient été exaucées.
Celte scène imposante et touchante avait profondément ému tous les assistants. Le grand-maître d’Alcantara, dans une lettre écrite le même jour à la régente, exprima le bonheur qu’il avait ressenti, en se voyant reconnu de l’empereur jusqu’au dernier moment. Quixada ne pouvait se persuader que son maître n’était plus et, se jetant sur ce corps inanimé, il s’abandonna à des accès de douleur. Le cadavre resta toute la journée couché sur le lit de mort; il fut confié à la surveillance de quatre moines, les seules personnes qui, avec le majordome, entrèrent dans la chambre. Celui-ci