CHAPITRE IV
le roi , marchant à pied , la tête couverte d’un large capuchon qui cachait la moitié de sa figure, et le corps enveloppé dans un manteau de couleur sombre, dont la queue était portée par son ministre favori , Ruy Gomez. C’était le soir, et cette lopgue processfon défila par les rues de la capitale, à la lueur des torches, entre deux files de soldats espagnols cl allemands, en costume national; elle avança ainsi au son d’une musique funèbre, à pas si lents qu’il lui fallut deux heures pour arriver à l’antique église de Sainle-Gudule, où elle s’arrêta.
Au centre de la nef s’élevait un pavillon ou, comme. on l’appelait, une chapelle, tendue de noir et éclairée par trois mille cierges; à l’intérieur était un sarcophage couvert d’un drap de velours noir, sur lequel on déposa la couronne impériale, avec le globe et le sceptre. En face de cette cha pelle, on avait placé un trône pour le roi et, plus bas, dessiéges pour les dignitaires de l’Église, ainsi que pour les seigneurs espagnols et flamands. Les galeries , ornées de tentures en velours noir et en drap d’or, richement brodées aux armes impériales, étaient occupées par les dames de la cour Le voyageur qui visite aujourd’hui ce vénérable monument où Charles-Quint tenait habituellement les chapitres de la Toison d’or, en regardant la figure caractéristique de ce monarque sur les vitraux coloriés de ces magnifiques fenêtres, reverra peut-être en imagination ce jour mémorable où le peuple flamand et tous les personnages de haut rang , avec toutes les beautés de la capitale, s’assemblèrent en ce lieu pour célébrer les obsèques du graud empereur; où, au milieu de nuages d’encens, à l’éblouissante clarté de milliers de cierges, les sons graves de l’orgue, résonnant sous les voûtes profondes, se marièrent à la voix des prêtres
chantant un funèbre Requiem pour le repos de l’âme de leur ancien souverain.
En 1570, douze ans après la mort de son père, Philippe visita le couvent de Yuste. Comme sa voiture longeait le mur du jardin, il fit arrêter pour lire une inscription taillée dans la pierre angulaire, au dessous des armes impériales : « Dans cette maison religieuse de Yuste, soumise aux règles de saint Jérôme, Charles-Quint, empereur, roi des Espagnes, prince très chrétien et invincible, passa la fin d’une vie consacrée à la défense de la foi et au maintien de la justice. » Le roi, mettant pied à terre, traversa le jardin encore embaumé des doux parfums des tilleuls, des orangers, et rempli d’arbustes en fleurs que son père s’était amusé à planter. Il pouvait lire sur le mur de la terrasse couverte une autre inscription, rappelant le jour où l'on supposait que la dernière maladie de Charles avait commencé : « Sa majesté, l’empereur Charles-Quint, notre maître, était assis à cette place lorsqu’il tomba malade, le 51 août, à quafire heures de l’après-midi. Il mourut le 21 septembre, à deux heures et demie du matin, l’an de grâce -1558. » La première indication est inexacte : le fait s’était passé un jour plus tôt, le 50 août; ces lignes avaient évidemment été écrites par les moines, car c’est la même erreur de date dans laquelle les chroniqueurs hiéronymites sont tombés en faisant leur récit.
Philippe examina attentivement toutes les parties de l’édifice; par un sentiment de respect, il refusa de passer la nuit dans la chambre de son père et se logea dans une petite chambre contiguë, à peine assez grande pour recevoir un lit. Il passa deux jours à Yuste. Le roi, à ce qu’il paraît, ne fit pas d’excessives largesses aux hiéronymites; à son