CHAPITRE I
Il eut trois fils et une fille ; l'aîné seul de ses enfants survécut : ce fut Jean Antoine , père de Frédéric Ozanam. Il lui fit faire ses études chez les Oratoriens au collège de Bourg, et le destinait à la magistrature. Mais l'impitoyable réquisition de 1793 lui enleva ce fils unique, qui fut appelé à prendre les armes. A son retour de la guerre d'Italie , il le maria à Lyon , avec la fille de Mathieu Nantas, marchand de soie.
Benoît Ozanam mourut quelques mois après, d'une goutte remontée; il ne fut malade que pendant quarante-huit heures , et expira le jeudi 27 novembre 1800, à trois heures du matin, à l'âge de soixante et onze ans.
D'une taille élevée, très robuste, très énergique, et pourtant d'une affabilité qui lui conciliait tous les cœurs, il avait la confiance entière de tous ceux qui le connaissaient ; il était le confident et le conseiller dv tous les gens du pays qui avaient quelque affaire importante à traiter.
Sa femme, Elisabeth Baudin, née en 1736, était petite de taille, extrêmement vive, et d'une grande piété. Nous avons eu le bonheur de retrouver son nom et le montant de ses offrandes annuelles sur plusieurs anciens registres de diverses confréries dans les archives de la paroisse de Chalamont, de 1775 à 1792 '.
Nous lisons encore dans une lettre qu'elle écrivait à son fils le 21 avril 1803, dix jours seulement avant sa mort , le passage suivant :
« Pour moi, je suis toujours enrhumée, surtout la nuit, ce qui est le plus fatigant; cela m'a maigrie
1 Nous y avons vu les comptes de la confrérie du Saint-Sacrement de Tannée 1782, réglés et paraphés par son mari Benoit Ozanam.
singulièrement. Le jour cela va encore bien. Je n'ai pas laissé que de faire mon carême en plein et de jeûner tons les jours. Dieu m'a donné des forces. » Elle avait alors soixante-sept ans !
Sa vertu ne se bornait pas à de simples pratiques de piété : semblable à la femme forte dont le livre des Proverbes nous trace si admirablement l'image, elle s'occupait de son intérieur, et travaillait avec une activité à peu près inconnue aux dames de nos jours. La plupart du temps elle filait au rouet ' ; les provisions de linge qu'elle avait amassées dans ses armoires , et qui ont suffi à plusieurs générations, étaient l'œuvre de ses mains. Elle mourut après cinq jours de maladie, d'une péripneumonie aiguë, à Chalamont, le 21 avril 1803.
La maison qu'habitait Benoît Ozanam , et dans laquelle se trouvait son étude, existe encore à Chalamont ; nous l'avons visitée. C'est une des plus belles maisons de la vieille ville. Elle se trouve près de la grande place, à l'angle formé par la grande rue, qui sert aujourd'hui de route départementale, et d'une petite rue qui conduit a l'hôpital .
L'église est presque en l'ace. Le premier étage et le grenier surplombent le rez-de-chaussée, suivant l'ancien usage. Nous avons été profondément touché d'apprendre que l'on donnait encore aujourd'hui le nom de chambre de Mme Ozanam à celle qui a été spécialement habitée par elle. Cette propriété a cependant passé par plusieurs mains depuis trois quarts de siècle.
1 Filer au rouet était, à cotte époque , l'occupation dos personnes de distinction. Aussi voit-on, dans les collections de meubles anciens, des rouets enrichis d'ivoire et d'autres ornements précieux.
CUAl'ITRE l 51
A ï EUX MATERNELS
MATHIEU NANTAS ET MARTHE- ÊTIENNETTE RICHARD
Le premier Nantas que nous connaissions était laboureur à Lavala, près de Saint-Paul-en- Jarret ; il donna le jour, en 1666, à Etienne Nantas, négociant à Saint- Chamond; celui-ci se maria à Claudine Ginet.
Jean -Baptiste Nantas naquit de ce mariage au mois d'août 1699, et épousa au mois d'août 1736 Benoîte Joassard de Saint- Chamond. Il en eut trois enfants : Mathieu Nantas, né le 10 août 1737, à Lyon; Antoine Nantas, né le 25 mai 1742 : ce second fils se fit religieux à la Grande-Chartreuse , près Grenoble , et devint plus tard prieur des Chartreusines de Prémol , en Dauphiné; il mourut le 28 octobre 1802, des suites d'une morsure de vipère , après trois ans de souffrances ; enfin ces deux frères eurent une sœur, Pierrette Nantas, qui mourut en 1799.
Mathieu, l'aîné des trois enfants de Jean -Baptiste Nantas et grand-père de Frédéric Ozanam, se maria le 14 septembre 1773, dans la chapelle des Confalons de la paroisse de Saint-Pierre, avec Mlle Marthe Étiennette Richard, fille de Louis Richard, fabricant d'étoffes de soie.
Mathieu Nantas, marchand de soie, fut élu capitaine enseigne du quartier du plâtre à Lyon , en 1780 ; il exerça ces fonctions avec un dévouement et un courage remarquables, surtout pendant le célèbre siège de la ville. 11 tenait même sévèrement à ce que son fils, Jean-Baptiste, qui n'avait alors que dix-neuf ans, rem-
plît avec exactitude ses devoirs de garde national pendant cette cruelle période, malgré les dangers imminents auxquels il se trouvait exposé. Son dévouement et son courage lui valurent la prison après le siège. Sa femme et son fils l'y suivirent; tous ses biens furent séquestrés. Il aurait été mis à mort, ainsi que sa femme, sans aucun doute, s'ils n'avaient réussi à s'évader et à passer en Suisse 4 .
Son fils, Jean-Baptiste Nantas, emprisonné comme son père, pour avoir porté les armes contre la république pendant le siège de Lyon , fut moins heureux que lui. Il ne put parvenir à s'échapper, et devint une des nombreuses victimes qui furent mises à mort aux Brotteaux, à coups de mitraille, en 1794. A la première décharge , ils tombèrent tous ; alors les bourreaux soupçonneux, pensant que quelques-uns pourraient bien se cacher vivants parmi les morts , s'écrièrent : « Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent : la République leur pardonne. » Une vingtaine de blessés se relevèrent, mais une seconde décharge les acheva sans miséricorde ! Leurs ossements sont religieusement conservés dans les caveaux du couvent des R. P, capucins.
Mathieu Nantas fut administrateur de niôtel-Dieu de Lyon de 1784 à 1786. Il était sur le point d'être nommé échevin de cette ville, dignité qui entraînait avec elle les titres de noblesse , lorsque la révolution de 93 éclata. Il reçut à sa table en 1794 le général Bona-
1 II se rôtira à Echallens, petit village du canton de Vaux , avec sa femme, ses enfants et son frère le chartreux. Il y obtint des lettres de bourgeoisie, datées du 31 avril 17!)4. Il ne rentra à Lyou qu'après la terreur de 1795.