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ses nouveaux amis, qui, quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. 11 va dîner avec eux à l'Osteria, et souvent souper; il rentre fort tard, et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de la musique qu'il improvise, quelquefois un miserere, au grand scandale des dévots du quartier; il rentre enfin , et c'est à cette époque de la journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les instrumente , pour parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne s'embarrasse de rien; ainsi, dernièrement, composant son Moïse, quelqu'un lui dit : Vous faites chanter des hébreux, les ferez-vous naziller comme à la synagogue ? cette idée le frappe , et sur-le-champ il compose un chœur magnifique qui commence en effet par certaines combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule chose, à ma connaissance, peut paralyser ce genre brillant, toujours créateur, toujours en action; c'est la présence d'un pédant qui vient lui parler gloire et théorie, et l'accabler
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de compliments savants. Alors il prend de l'hu meur , et se permet des plaisanteries souvent plus remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point de cour dédaigneuse s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son rang avant que de rire , le nombre des choses réputées grossières ou ignobles est infiniment restreint; de là, la couleur particulière de la poésie de Monti ; cela est noble , cela est sublime , et cependant cela ne rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de Rambouillet. C'est le contraire de l'abbé Delille; le mot noble n'a pas le même sens en Italie et en France.
Rossini dit un jour à un pédant, monsignore de son métier, qui l'avait relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se lever :
« Ella mi vanta per mia gloria, etc.. Vous voulez bien me parler de ma gloire : savezvous, monseigneur, quel est mon véritable titre à l'immortalité? C'est d'être le plus bel homme de mon siècle. Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une statue d'Achille. » A ces mots, il saute de
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son lit, et parait aux yeux du monsignorc ( prélat romain ) en costume d'Achille , ce qui est un grand manque de respect en ce pays-là. « Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il ; quand on est fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité?... » Je supprime la suite du discours ; une fois lancé dans la mauvaise plaisanterie , il s'exalte par le ton de ses paroles et par le rire fou que lui donnent ses propres idées ; il improvise des sottises à l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Ce monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.
Composer n'est rien , à ce que dit Rossini ; l'ennuyeux , c'est de faire répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine, ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille.
Mais ces séances , si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour d'un mauvais piano éclopé , dans le taudis qu'on appelle le ridotto du théâtre de
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quelque petite ville, telle que Reggio ou Vel Iclri , j'ai vu huit ou dix pauvres diables d'ac teurs répéter au bruit de la cuisine et du lournebroche du voisin ; je les ai vus éprouve» et rendre admirablement les impressions les plus fugitives et les plus entraînantes que puisse donner la musique. C'est là que l'homme du Nord, étonne, voit des ignorants incapables de jouer une valse au piano, ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre , chanter et accompagner par instinct , et avec brio ad mirable, la musique la plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent fautes ; mais en musique , toutes les fautes qui sont faites par excès de verve sontbientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui viennent de trop aimer.
Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano , dans le ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le sanctuaire du génie musi cal , et de l'enthousiasme des arts sans forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie ; en revanche aussi, toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de l'amour-propn
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le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi autour de ce méchant piano; quelquefois il y périt; on le brise à coups de poing et l'on finit par s'en jeter les morceaux à ,1a tête. Je conseille à tout voyageur en Italie sensible aux arts, de se donner ce spectacle.
Revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété, et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première représentation de son opéra.
Cette soirée décisive arrive enfin. Le maestro se place au piano ; la salle est aussi pleine qu'elle peut l'être; on est accouru de vingt milles à la ronde ; les curieux campent dans leurs calèches au milieu des rues ; toutes les auberges sont comblées dès la veille, et on y est d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé; au moment de la représentation, la ville a l'air d'un désert, toutes les passions, toutes les incertitudes , toute la vie d'une population entière est concentrée dans la salle.
L'ouverture commence : on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Pans, des vanités inquiètes, interrogeant de l'œil la vanité du voisin; ce
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sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements , de trépignements , de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la seule bonne ; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible. Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable, parlezlui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera magistrat distingué, bon médecin , bon mari, excellent académicien , tout ce que vous voudrez , enfin , excepté un homme fait pour sentir la musique ou la peinture. A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le vacarme épouvantable ; le mugissement d'une mer en courroux ne vous en donnerait qu'une idée peu exacte.
On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie : Bravo, David, bravo, Pesaroni, ou bien toute la salle retentit des cris : Bravo , maestro ! Rossini se lève de sa place au piano, sa belle figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui ; il fait trois saluts , et couvert d'applaudissements , assourdi de cris singuliers, on lui crie des phrases entières de louanges ; ensuite on passe à un autre morceau.
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Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de son opéra nouveau , après quoi il reçoit ses 70 sequins ( 800 francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par ses nouveaux amis , c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin, avec un portemanteau beaucoup plus, rempli de papiers de musique que d'effets , pour aller recommencer le même rôle , à quarante milles de là , dans une ville voisine. Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et , chemin faisant, ne manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de lui en envoyer. Une fois , comme il se rendait en voiturin d'Ancône à Reggio, il se donna pour un maître de musique, ennemi mortel de Rossini , et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique exécrable , qu'il composait à l'instant , sur les paroles connues de ses airs les plus célèbres , musique qu'il faisait bafouer comme étant celle des prétendus chefs-d'œuvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a
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mille faluilc à lui de mettre ainsi le discoUEg sur la musique; en Italie e'est la conversation la plus à la mode ; et après un mot sur Napoléon , c'est toujours le propos auquel on revient.
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