CHAPITRE XI
Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples , et donna son Elisabeth , les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand, jamais peut-être cette chanteuse célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant : de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique, un œil de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau noir jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette
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femme qui, hors de la scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît le front chargé du diadème , frappe d'un respect involontaire, même les gens qui viennent de la quitter au foyer.
Le premier du etto (1er acte) en mineur, entre Leicester et sa jeune épouse, est magnifique et fort original. Elisabetta était la première musique de Rossini que l'on entendait à Naples ; sa grande réputation, acquise dans le nord de l'Italie, avait disposé le publie napolitain à le juger avec sévérité ; on peut dire que ce premier duetto :
ïncanta ! che festi?
décida le succès de l'opéra et du maestro ; ainsi que la scène au 2me acte, dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande tragédienne, et qui se termine par un duetto entre la reine et Mathilde :
Pensa che sol per poco.
Sospendo Tira mia.
qui se change en terzetto, par l'arrivée de Leicester.
On nous dit que Rossini, qui avait eu l'idée de l'arrivée de Leicester entre ces deux fem-
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mes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir de l'amour sincère dans un cœur de seize ans ; on peut dire que dans le genre du libretto d'opéra, cette idée est du génie.
Elisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester, pardonne aux amants , et Rossini prend sa revanche des deux airs , peut-être un peu faibles , qui précèdent , par l'un des plus magnifiques finales qu'il ait peutêtre jamais écrits.
Le cri de la reine :
Bell' aime generose,
porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public; nous fûmes plus de quinze représentations avant de pouvoir porter un œil critique sur ce morceau superbe.
Elisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde ; voici ses paroles :
« Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi : vivez , soyez heureuses désormais ; goûtez un bonheur dont je serai la source. «
Dans ce morceau : Bell' aime generose, Rossini , par un artifice fort simple , rassembla
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tous les agréments , de quelque espèce qu'ils fussent, que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces agréments étaient faits avec une telle supériorité, que , malgré l'absurdité flagrante , il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient déplacés.
Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques : « Elisabeth est reine même en pardonnant. Dans un cœur si altier, le pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de politique. Quelle est la femme, même sans être reine , qui puisse pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme ? »
Alors les vieux dilettanti se fâchaient : « Toute » votre musique pêche par l'absence du pathé- » tique, disaient-ils, elle n'est que magnifique, 3> comme le talent de votre première chan- )> teuse. Elle devait être profondément tendre o> dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que » le commencement du terzetto :
Pensa che sol per poeo,
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h qui encore est plutôt simple comme un noc- » turne, que tendre comme un air de passion ; » mais il repose l'âme de la magnificence de » tout ce qui l'entoure, et il doit au contraste » les quatre cinquièmes du plaisir qu'il nous » fait. Avouez franchement que vous avez tou- » jours sacrifié l'expression et la situation dra> » matique aux broderies de la Colbrand. — > J'ai sacrifié au succès , répondit Rossini avec » une sorte de fierté qui lui allait à merveille. » L'aimable archevêque de T.... vint à son secours : « A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé n devant le peuple, dit pour toute réponse à ses » ennemis : « Romains , il y a dix ans qu'à paît reil jour je détruisais Carlhage; allons au Ca- « pitole rendre grâces aux dieux immortels. »
Il est sûr que l'effet d'Elisabeth fut prodigieux , quoique fort inférieur à Othello ; par exemple , il y a dans cet opéra bien des choses d'une fraîcheur délicieuse et entraînante.
Aujourd'hui, de sang -froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce reproche : « J'avais ces deux ténors , et je h n'avais pas de voix de basse pour le rôle du » traître Norfolk, n La vérité est qu'avant Rossini on ne donnait jamais des rôles importants
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aux voix de basse dans l'opéra séria ; ee maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix, des parties difficiles dans les opéras de mezzo carattere, tels que la Ceneveniota , la Gazza Ladra } Torvaldo è Dorliska, etc.; et l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi.
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