‹ Vie de G. RossiniChapitre 43 sur 56 · MOSÉ · texte numérisé non relu

MOSÉ

qui roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli ; on porta aux nues le duetto magnifique; les bravo, maestro ! è viva Rossini ! partaient de tous les points de la salle. Le sujet de ce duetto est que Moïse faisant partir tout son peuple , la jeune jurve vient dire à son amant un éternel adieu. Si Rossini ne s'est pas élevé à la hauteur de la situation dans

Principessa avanturala.

son essai le rappelle vivement à l'âme du spectateur. Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantèrent avec beaucoup de talent et d'adresse.

Je me trouvai à Naples , lorsqu'il fut question de la troisième reprise; la veille du jour où l'on devait donner Moïse, un de mes amis se rencontra sur le midi , chez Rossini , qui était au lit, donnant audience à une vingtaine d'amis , lorsque , pour la grande joie de la société, parut lepoëte Totola, lequel, sans saluer personne, s'écria : — « Maestro ! maestro ! po

> salvato l'atto terzo. — Eh che hai fatto? etc.

> — Maître ! maître î j'ai sauvé le troisième - acte. » (Je dois faire observer qu'à la première représentation cette prière ne s'y trouvait pas, et comme cela faisait un vide, les spec-

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tateurs se disposaient à rire.) — «Eh! que dia- > ble as-tu pu faire, mon pauvre ami? répon- » dit Rossini en imitant l'air moitié burlesque, » moitié pédant de l'homme de lettres; on nous >♦ rira au nez comme à l'ordinaire. — Maestro, » j'ai fait une prière pour les Hébreux avant le » passage de la mer Rouge. » Là-dessus le pauvre poëte crotté tire de sa poche un grand pli de papiers arrangés comme des papiers écrits à mi-marge sur le papier principal ; le pauvre poëte saluait en souriant pendant cette lecture. « Maestro , è lavora d'un ora, » disait-il à voix basse à tous moments; Rossini le regarde : « É lavora d'un ora he ! » le pauvre poëte, tout tremblant et le regardant avec un rire forcé : <c Si, signor, si, signor maestro ! — Hé bien, si )> tu as mis une heure pour écrire cette prière, » moi je vais en faire la musique en un quart » d'heure. » A ces mots, Rossini saute de son lit, s'assied à une table tout en chemise, et compose la musique de la prière de Moïse, en huit ou dix minutes au plus , sans piano et la conversation continuant entre les amis, et à trèshaute voix, comme c'est l'usage dupays. «Tiens, » voilà la musique » , dit-il au poëte qui disparaît, et il saute dans son lit en riant avec nous de l'air effaré de Totola. Le lendemain je ne

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manquai pas de me rendre à San-Carlo. Mêmes transports au premier acte; au troisième, quand arriva le fameux passage de la mer Rouge, mêmes plaisanteries et même envie de rire ; les rires commençaient déjà à s'établir au parterre lorsqu'on vit Moïse commencer un air nouveau :

Dal luo stellato soglio.

C'était une prière que tout le peuple répète en chœur après Moïse. On ne peut point se figurer le coup de tonnerre qui retentit dans toute la salle; on eût dit qu'elle croulait, les spectateurs , debout et le corps penché en dehors pour applaudir, criaient à tue -tète : Bellof bello! o che bello! Jamais je n'ai vu une telle fureur ni un tel succès, d'autant plus grand qu'on s'apprêtait à rire et à se moquer ; le succès de la Gazza Ladra à Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille, à cause du climat. Les Allemands trouvent que Moïse est le chef-d'œuvre de Rossini ; rien de plus sincère que cette louange; le maître italien a daigné parler leur langue : il a été savant, il a sacrifié à l'harmonie.

Moïse fut le premier opéra de Rossini qui lui

100 mosk.

fut payé d'une manière convenable, il lui valu! -4200 francs ; Tancrède n'avait été payé qur 600 francs et Othello cent louis. L'usage en Italie est qu'une partition reste pendant deux ans la propriété de l'impressario qui a fait travailler le compositeur, après quoi elle tombe dans le domaine public. C'est en vertu de cette législation ridicule que le marchand de musique Ricordi , à Milan , s'est enrichi par les opéras de Rossini.

Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne fit un opéra de Feydeau, et encore fort chargé de musique (8 à 9 morceaux). On lui a souvent conseillé de venir en France refaire la musique de tous les opéras comiques de Sedaine , d'Helé, de Marmontel, et autres écrivains qui ont mis des situations dans leurs drames ; en six mois , Rossini se serait établi une fortune de deux cents louis de rente, somme fort importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du reste, le conseil de venir à Paris était détestable ; si Rossini eût vécu six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire , il aurait trois croix de plus, beaucoup moins de gaieté et nul génie; son àme aurait perdu do son ressort; Rossini à Paris eut eu des relations continuelles

HOSÈ. ICI

avec la cour ; il n'a eu des rapports qu'avec des impressari et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste italien, a cent fois plus de dignité dans sa manière de penser et de juste fierté que Goethe , philosophe célèbre ; un prince n'est pour lui qu'un homme revêtu d'une magistrature plus ou moins élevée, et dont il s'acquitte plus ou moins bien.

Il faudrait, en France, que Rossini fût un homme à reparties, un homme aimable avec les femmes, que sais-je? un politique; en Ttalie, la société lui a permis de n'être qu'une chose : un musicien. Un gilet noir, un habit bleu et une cravatte tous les matins, voilà, par exemple, un costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le présenter à la plus grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empêché d'être assez bien venu des femmes ; en France , on eût dit : C'est un ours , aussi avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, excepté faiseurs de chefs-d'œuvre.

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