VOYAGE DE ROSSINI, ETC
» un charme inexprimable à tant de jours de » leur existence ; vous avez ainsi acquis des » droits non-seulement à leur admiration, mais » à leur reconnaissance, et leurs suffrages. » pourriez - vous les dédaigner, Rossirti? C'est » la patrie de Mozart et de Beethoven qui vous
> honore, vous admire et vous salue. Hôte illus- » Ire , nous buvons à votre santé et à votre » bonheur ; très-célèbre maître, nous buvons
> à votre gloire, à votre immortalité !... »
3lnecï>0tes cî ttartcte*.
chapitiu: XVI.
J'espère que mes lecteurs vont bien se rappeler que cet ouvrage est une simple biographie, et que ce genre permet que je descende aux détails les plus simples. Dans une journée très-froide de l'hiver de 1813, Rossini se trouvait installé dans une mauvaise chambre d'auberge, à Venise, et composait au lit, pour ne pas faire de feu. Son duetto terminé (il faisait la partition de il Figlio per Azzardo), la feuille de popier lui échappe des mains ; il la cherche
en vain des yeux, la feuille était sous le lit. Il se penche hors du lit pour la saisir; sensible au froid , il se renveloppe dans sa couverture, se disant : Je vais récrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en souviendrai bien. Mais aucune idée ne lui revient; il est plus d'un quart d'heure à s'impatienter ; il ne peut se rappeler une note. Enfin il s'écrie en riant : « Je suis » bien dupé; je vais refaire le duetto. Que les >» compositeurs riches aient du feu dans leurs » chambres ; je ne me donnerai pas la peine )> de ramasser les duetti qui tombent ; d'ail- » leurs, c'est de mauvais augure. »
Comme il achevait le duetto , arrive un de ses amis à qui il dit : Pourriez - vous m' avoir un duetto qui doit se trouver sous mon lit? L'ami atteint le duetto avec sa canne, et le donne à Rossini. Maintenant, dit Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites -moi celui oui vous plaît le plus. L'ami du jeune compositeur donna la préférence au premier; le second était trop rapide et trop vif pour la situation. Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le même opéra. La personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. — Le terzetto fini, Rossini
s'habille à la hâte, en jurant contre le froid, sort avec son ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de café ; et il envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste du théâtre de San-Mosè, pour lequel il travaillait alors.
Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et rien ne peut lui être comparé ; c'est un esprit tout de feu, volant sur tous les sujets , et y prenant une idée agréable, vraie et grotesque. A peine a-t-il saisi une idée, qu'une autre lui succède. Une telle facilité serait plus étonnante qu'agréable, si le volcan de ces idées nouvelles n'était entrecoupé de récits charmants qui reposent. Ses courses, pendant douze années, composées d'arrivées et de départs, comme il le dit lui-même, ses relations avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et heureuse de la haute société, l'ont abondamment fourni des anecdotes les plus bizarres sur la pauvre espèce humaine. « Je serais un grand sot d'inventer î> et de mentir , dit Rossini, quand quelque
> homme atrabilaire ou envieux gâte les plai-
> sirs de la société en lui contestant la vérité » de ses récits. Par état, j'ai toujours eu afn faire à des chanteurs et à des cantatrices ;
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» on connaît leurs caprices, el plus j'étais cé- » lèbre , plus j'ai eu à subir des caprices » étranges. A Padoue, on m'a obligé à venir » faire le chat dans la rue , tous les jours à » 8 heures du matin, pour être reçu dans une » maison où je désirais entrer ; et comme j'étais » un maître de musique orgueilleux de mes » belles notes, on exigeait que mon miaule- » ment fût faux. J'ai vu dans ma chambre, et » j'aurais vu dans mon antichambre si j'en avais » eu, la plupart des amateurs riches d'Italie » qui finissent toujours par se faire entreprei> neurs de spectacle par amour pour quelque » prima dona. Enfin , on dit. que je n'ai pas été » sans quelques succès auprès des femmes , et » je vous prie de croire que ce ne sont pas les » sottes que j'ai choisies. J'ai eu à souffrir d'é- » tranges rivalités ; j'ai changé de ville et d'a- » mis trois fois par an pendant toute ma vie ; » et, grâce à mon nom, presque partout j'ai )> été présenté et intime avec tout ce qui en » valait la peine, deux fois vingt-quatre heures » après mon arrivée quelque part, etc., etc. » Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le génie ; il ne ménage rien , il ne refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour qui est ridicule : mais il n'est point méchant ;
il rit le premier comme un fou de ses plaisanteries, et puis les oublie. On l'invite à chanter à Rome, chez un cardinal ; un caudataire s'approche pour le prierdeneehanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des polissonneries en bolonais que personne ne comprend ; il rit et pense à autre chose. Sans cette rapidité dans l'esprit, il n'aurait pu suffire à ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup amusé ; qu'étant pauvre il ne pouvait se faire aider dans la moindre chose dans son travail des partitions, et que cependant, avant l'âge de trente -deux ans, il avait donné quarante-cinq opéras ou cantates.
Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux éclats , dans le geste et la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par la simplicité de leurs manières. Vestris , le premier acteur comique de l'Italie et peut-être du monde, lui disait qu'il aurait eu un talent décidé pour le métier d'acteur. Rossini parodie d'une manière étonnante, Dé Marini , comédien emphatique et quelquefois sublime, qui passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met à faire Dé Marini , on commence par rire de la ressem-
blance, et l'on finit par être ému. Je parle des gens sensibles à la déclamation française et chantante.
Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire, tout en injuriant la France, de même les acteurs italiens chantent les vers comme les chantaient les acteurs français, que mademoiselle Raucourt mena en Italie par privilège impérial, vers l'an 1808. Comme les acteurs français aussi , ils ne sont bons que dans le comique , où la rapidité du débit empêche le chant jusqu'à un certain point. Vestris seul est exempt d'affectation , et mérite certainement une réputation européenne. Je n'ai mis ici ces deux ou trois idées que parce qu'elles ont été souvent un sujet de débat entre Rossini et l'un de ces admirateurs ; Rossini , en Italien patriote , soutient que tout est parfait en Italie , (excepté certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de mauvaise foi, lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le Constitutionnel et le Miroir parlant musique et honneur national. Animé par les discussions du parti romantique, qui , en Italie, prétend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa, en 1820, de prendre un rôle dans une comédie bourgeoise de Naples, où jouaient
des jeunes gens de la première distinction.
Dé Marini était au nombre des spectateurs, et convint, ainsi que nous tous, que Rossini était étonnant. « Il lui manque, disait Dé Ma- » rini, l'usage des planches ; du reste il est im- » possible d'être plus vrai, et il n'y a pas deux )» acteurs en Italie capables de le faire oublier » dans un rôle qu'il aurait adopté. »
Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opéras, et souvent corrige un peu l'emphase des libretti-seri qu'on lui présente. Il est le premier à s'en moquer ; quand il a fini un air, il le déclame devant les amis qui se trouvent autour de son piano, et en faisant ressortir tout le ridicule des étranges paroles dont il vient de faire la fortune par sa musique, quand il a fini de rire : E pero, in due anni guesto si canterà da Barcelona à Pietroburgo (et pourtant dans deux ans cela se chantera de Barcelone à Pétersbourg); gran trionfo délia musical Par un goût naturel , bien rare en son pays , Rossini est ennemi né de l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la froideur maniérée; tout indique que la nature avait donné à la musique de Rossini un beau génie pour le genre de mezzo carat-
10'i ANECDOTES ET VAItlETÉs.
1ère. Le malheur a voulu qu'il ait trouve à Naples mademoiselle Colhrancl reine du théâtre un malheur plus grand a été qu'il ait pris de l'amour pour elle; s'il eût rencontré à sa place une actrice bouffe, la Marcolini, par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de nous donner des plaies d'Egypte, il eût continué à faire des Pietra del Paragone et des Italiana in Algeri. Mais nous, pour n'être pas indignes des grands hommes , songeons à apprendre à aimer un grand génie, malgré les nécessités que ses passions, sa position, ou le mauvais goût de ses contemporains ont imposées à son talent. En aimerons-nous moins le Corrège, parce que le goût plus ou moins baroque des chanoines de son temps l'a obligé à peindre des coupoles, et à présenter de grandes figures dans d'étonnants raccourcis , di sotto in su ?