‹ Vie de G. RossiniChapitre 53 sur 56 · E>TRE ROSS5NI ET ADOLPHE NOURRIT , A MILAN · texte numérisé non relu

E>TRE ROSS5NI ET ADOLPHE NOURRIT , A MILAN

Rossini. Qui se serait douté, mon cher Adolphe, quand nous nous sommes rencontrés à l'opéra de Paris; quand nous y avons fait nos prouesses ensemble, que nous nous retrouverions sitôt en Italie et tous deux ayant pris nos invalides?

Nourrit. Permettez-moi devons dire, cher maestro, qu'avec des invalides tels que nous on lèverait encore une belle armée.

Rossini. À la bonne heure ; mais enfin nous sommes sortis des rangs, nous avons mis bas les armes.

Noïrrit. Et nous avons quitté le théâtre de nos communs exploits au grand élonnement de la foule qui ne comprend rien à l'abdication et s'obstine à regarder la nôtre comme un suicide.

Rossini. Oh ! la foule s'imagine que je suis jaloux de Meyerbeer et vous de ftuprez ; elle n'en cherche pas davantage , et n'admet pas qu'on puisse se fatiguer de travailler pour elle. Je vous jure pourtant que j'en étais bien las , et que j'éprouvais un vrai besoin de revoir l'Italie, mon pays, dolce ingrata patria!

Nourrit. Moi, j'avais envie de la voir, justement parce qu'elle n'est pas mon pays. N'est-ce pas la d'ailleurs qu'il faut venir, quand on s'est retiré du tourbillon des choses humaines? L'Italie est à l'Europe ce que Versailles est à la France, la métropole de toutes les grandeurs, le champ du repos de toutes les gloires.

Rossini. Le champ du repos, c'est bien dit, et voilà pourquoi je l'aime, car le repos, c'est ma suprême félicité, ma passion, ma vie.

Nourrit. A présent.

Rossini. A présent comme toujours ; je n'ai jamais rien trouve de plus satisfaisant, de plus doux : je n'ai jamais connu d'autre vrai plaisir.

Nourrit. Et celui de vous moquer des gens? vous ne le comptez pas. Si je voulais, j'en découvrirais encore un ou deux...

Rossim. C'est bon... Je ne vous charge pas de mon examen de conscience. Mais croyez que je suis parfaitement sincère...

Nourrit. Quand vous dites que vous êtes paresseux, je le crois, vous avez fait vos preuves.

Rossim. Je ne m'en cachais pas avec vos jeunes musiciens français , qui me parlaient de leur ambition, de leurs projets, et montraient une ardeur extraordinaire. Je leur répétais à tous : «t Si vous aimez à travailler autant que n j'aime à ne rien faire, vous irez loin. » Que de fois, en pensant à l'immense effort d'écrire une partition , de la taille des partitions actuelles, n'ai-je pas envié le sort des faiseurs de romances et de nocturnes? Je l'ai dit un jour à I'anseron : « Que lu es heureux , toi ! tu n'es pas obligé de retourner la page. »

Nourrit. Et pourtant vous composiez avec plus de facilité que personne.

Rossim. Oui, les idées me venaient assez vite,

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et il ne me fallait guère de temps pour les écrire ; je n'ai jamais été de ceux qui transpirent en composant.

Nourrit. Voyez la bizarrerie ! Vous qui écrivez facilement , vous n'avez jamais demandé mieux que de vous tenir tranquille, tandis que ceux qui écrivent péniblement veulent toujours écrire; impossible de les arrêter.

Rossini. Et quelle tendresse ils portent à leurs productions ; cela tient de l'idolâtrie.

Nourrit. Les enfants mis au monde avec douleur sont toujours les plus chers; mais vous aimiez aussi les vôtres.

Rossini. Pas trop. Je ne dis pas que les premiers ne m'aient procuré quelques moments agréables, comme témoignage de force, comme espoir de fortune ; quant aux autres , néant complet. Que voulez -vous? c'est toujours la même chose ; un succès ne vous apprend plus rien, quand déjà vous en avez obtenu dix ou douze; et, à moins qu'on n'ait besoin de ce succès pour vivre, je ne conçois pas qu'on se donne le moindre mal pour le mériter.

Nourrit. Comment ! est-ce que vous n'éprouviez pas un mouvement de joie toujours délicieux, toujours nouveau, quand vous entendiez une salle entière couvrir de bravos fréné-

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tiques un de vos chefs-d'œuvre, redemander à grands cris un de vos morceaux favoris ?

Rossini. Je n'éprouvais le plus souvent que l'envie d'aller me coucher et de dormir d'un bon somme.

Nourrit. En ce cas nous différons essentiellement. J'avoue que pour ma part je n'ai rien trouvé d'égal à ces puissantes émotions que l'on communique par le talent , que vous renvoient l'admiration et l'enthousiasme. Je ne puis me rappeler, sans tressaillir, les grandes soirées où j'ai obtenu mes plus beaux triomphes, en créant de nouveaux rôles dans des ouvrages dont je partageais, et je puis le dire sans orgueil, dont j'assurais la fortune.

Rossini. Oui, mon cher Adolphe, les compositeurs vous doivent beaucoup, et je serai toujours prêt à reconnaître les obligations que je vous ai pour le Siège de Corinthe, pour Moïse, pour le Comte Ory, et même pour Guillaume Tell, quoique Duprez, en le reprenant, m'a rendu un plus grand service que vous , en le créant.

Nourrit. Avec votre Guillaume Tell, Duprez n'a pas fait plus que moi avec Robert le Diable et les Huguenots.

Rossini. Laissons Duprez et Meyerbeer : vous

no parlez que des triomphes qu'on obtient an théâtre , que des bravos qu'on y reçoit ; mais il y a le revers de la médaille, les chutes et les sifflets.

Nourrit. Je n'ai jamais été sifflé.

Rossini. J'ai donc un avantage sur vous, car je l'ai été en personne , et plutôt dix fois qu'une, lorsque je tenais le piano à la première représentation de mes opéras. Je l'ai été à Rome, à Naples, à Venise , à Milan, dans le théâtre même où nous sommes. Je sais tout ce qu'il y a d'humiliant et de douloureux, de se voir honni, flagellé, crucifié par le public, lors même qu'on est sûr de ressusciter le lendemain clans toute sa gloire. Eh bien ! s'il faut parler franchement , je connais un supplice presque aussi cruel que celui d'entendre siffler des choses que l'on croit bonnes et qui sont de vous, c'est celui d'entendre applaudir des choses que l'on trouve médiocres et qui sont d'un autre.

Nourrit. Je le conçois, il ne s'agit pas ici de petits intérêts, de rivalité, de jalousie ; il s'agit du sentiment , qui fait que l'on est artiste et qui se trouve en lutte avec un sentiment étranger.

Apropos, vous sentez-vous bien sûr de n'être jamais repris du démon de la composition?

Rossini. Ma foi, oui, d'autant que ce démon s'est toujours conduit avec moi en assez bon diable , et qu'il ne m'a ôtc ni le boire , ni le manger, ni le dormir; cependant, tout à l'heure je pensais qu'il y aurait une belle chose à faire, à nous deux, un opéra italien, que j'écrirais, et que vous chanteriez ici à la Scala, où j'ai donné il Turco in Italia, la Gazza Ladra, ou bien à San-Carlo, où j'ai donné Mosè} la Donna del Lago , Zelmira .

Nourrit. Cher maestro, voilà une belle idée ! Je ne me proposais que de visiter l'Italie en amateur ; j'ai même déjà refusé des propositions séduisantes ; mais la vôtre le serait bien plus , et je n'hésiterais pas à l'accepter. Vous figurez-vous le retentissement que notre solution aurait en France ? imaginez-vous tous les commentaires dont elle serait le texte à Paris? Il y aurait de quoi mettre en rumeur tous les foyers, tous les salons artistiques de la capitale, et fournir la matière de deux cents feuilletons !

Rossm. Oui, je le pense comme vous; mais ne craignez -vous pas que notre alliance ne ressemblât à une inspiration du dépit et de la crainte? ne dira-t-on pas que, D'osant braver nos adversaires en face, nous avons été cher-

cher bien loin d'eux un champ de bataille sur et commode? Si nous réussissons, quel avan lage nous en reviendrait-il? un peu plus d'argent que nous n'en avons , mais non plus de gloire. En cas d'échec, et tout est possible icibas , quel désappointement ! quel désespoir, pour vous surtout , qui n'avez pas ma philosophie , qui ne savez pas vous consoler de tout en flânant, en causant tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre !

Nourrit. Peut-être avez -vous raison ; alors il vaut mieux ne rien faire.

Rossinï. C'est mon avis. Contentons-nous d'avoir étonné le monde musical par nos succès et par notre retraite. Félicitons -nous d'avoir donné un exemple qui aura peu d'imitateurs. L'Europe attendra longtemps avant de revoir un compositeur et un chanteur qui se donnent leur congé eux-mêmes, à la différence de presque tous leurs confrères qu'il faut chasser de force.

L'anecdote suivante est extraite de la sep tième lettre du Voyage en Italie , par Jules Janin qui se trouve au cimetière de Bologne et, parlant au fossoyeur des grands hommes dont les cendres y reposent, lui dit : L'honneur no

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nous est plus réserve de préparer une demeure pour des hommes comparables à ceux que la terre recouvre ici. Le fossoyeur répond au contraire : SNon, nous n'avons pas besoin d'aller fouiller dans les vieux caveaux et de démeubler les vieilles tombes, et d'enlever les anciennes statues, et de dérober aux morts d'autrefois leurs noms et leurs armoiries pour parer nos morts d'aujourd'hui. Dieu merci ! la providence est grande , et pour peu que Dieu me prête vie, je verrai ensevelir à cette belle place que je lui garde , un homme qui est aujourd'hui le maître du monde par la renommée et qui mourra à Bologne. Cette fois, et quand ce grand jour sera venu , l'insolent étranger ne demandera plus, d'un air dédaigneux, à notre cimetière : Où sont tes morts ? Au contraire , on viendra de toutes parts pour la contempler à genoux , cette tombe illustre. Il me semble que je la vois déjà, en marbre et en bronze; toute l'Europe coalisée rendra les derniers honneurs à cet homme qui l'aura tant charmée. L'Italie, sa terre natale, posera la première pierre ; la France, son élève, fournira le marbre et le statuaire ; la Russie, dont il a écrit les marches guerrières, enverra le bronze ; l'Allemagne, qu'il a tirée de sa tristesse maladive

écrira l'inscription funèbre, Oui, là même, à cette place, s'élèvera ce monument magnifique tout chargé d'ornements et d'emblèmes, et l'on inscrira sur ce marbre et sur ce bronze le nom le plus populaire de ce monde, et alors véritablement Bologne aura son Campo-Santo, grâce à ce vivant illustre qui n'aura pas son égal parmi nos morts ! Disant ces mots, l'honnête fossoyeur avait le délire; il traçait à l'avance par la pensée et par le geste, ce monument fabuleux ; il le faisait aussi haut que la montagne dont il doit être le digne pendant ; il le couchait tout à l'aise son grand mort, jusqu'à ce qu'enfin, vaincu par la fatigue, il s'assit sur le premier escalier imaginaire de ce monument idéal, c'est-à-dire le gazon; et jugez de mon frisson quand j'entendis le brave homme chantonner entre ses dents jaunies la romance du saule d? Othello, le grand air du Barbier de Scville, et le finale de Moïse en Egypte! Non content d'élever le tombeau , il se chargeait aussi de l'oraison funèbre : fête complète à son mort, qui, Dieu merci, n'est pas mort.

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